‹ Le compère Mathieu; ou, Les bigarrures de l'esprit humainChapitre 4 sur 48 · HISTOIRE DE CET ESPAGNOL · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE CET ESPAGNOL

Quoique, selon la saine philosophie, ce soit une chose ridicule, méprisable et un effet des préjugés du vulgaire, d'être sensible au malheur de ses parents, j'avais lu un passage au chap. 7, "y. 27 de recclèsuistique ^, qui me brouillait la cervelle, et qui faisait que je ne pouvais me résoudre à quitter Domfront et laisser ma mère dans les pleurs de l'affliction. Le Compère Mathieu rit de mon embarras; puis, ayant pitié de ma faiblesse, il m'accorda huit jours pour me délivrer de ce scrupule et consoler ma mère. Au bout de ce temps-là, nous nous procurâmes les papiers dont il est d'usage dans notre pays de se munir lorsqu'on veut voyager. Ces papiers consistaient en un certificat de vie et de mœurs, que le syndic de l'endroit déli\re gratis, après qu'on lui a payé bouteille, et un extrait baptistaire que le curé déliVré" de même, après s'être fait donner trente sous.

Nous partîmes de Domfront, le compère Mathieu et moi, le 30* jour de juin de 1728, et nous enfilâmes la route de

' Honore ton père de tout ton cœur, et n'oublie pas les afflictions de ta mère.

30 LE COMPERJÎ MATHIEU

Paris. Ayant marché jusqu'à deux heures après midi, nous trouvâmes une fontaine à quatre pas de la route, qui nous invita à nous rafraîchir. Il y avait près de cette fontaine un grand homme maigre, basané, assez mal vêtu, qui mangeait un morceau de pain d'orge. Le Compère demanda à cet homme s'il n'allait point du côté de Paris. " Tant s'en faut, répondit-il, car j'en viens. — Oserais-je demander, reprit le Compère, à qui j'ai l'honneur de parler ? — Oui-dà, dit l'étranger, je vais vous satisfaire dans le moment. — Il acheva son croûton, et dit :

" Je m'appelle dom Diego-Arias- Fernando de la Plata, Rioles, y Bajalos ; je suis Espagnol de nation, et gentilhomme de naissance. — Monsieur est apparemment quelque aîné de famille, dit le Compère ! — Je n'en sais rien, reprit dom Diego, personne n'a jamais connu mon père ni ma mère. J'avais tout au plus deux jours, lorsqu'un matin l'on me trouva dans un panier à la porte des RR. PP. cordeliers de Bilbao en Biscaye. Je fus nourri et élevé aux dépens de ces chastes et charitables religieux jusqu'à l'âge de huit ans. Alors, comme j'étais très durement mené par le maître chez qui l'on m'avait mis pour apprendre à écrire, je m'enfuis à Burgos, où je mendiai pour vivre. Il y avait dans cette ville une troupe de comi-tragi-sauteurs. Le maître de cette troupe me voyant leste, bien fait, et propre à remplacer un sien fils qui s'était crevé le métacarpe en voulant imiter le saut du Niagara, me prit à son service, et en peu de temps je fus en état de gagner mon pain.

" La profession de comi-tragi-sauteur me plut tellement, que par mon application et des exercices continuels, je parvins, en moins de trois ans, à être le plus excellent scaramouche, le plus facétieux pierrot, et le plus hardi voltigeur que l'on eût vu depuis longtemps.

"J'avais déjà fait le tour du Portugal et d'une partie de l'Espagne, et je n'avais que douze ans lorsque la troupe arriva à Saragosse. Le recteur des .jésuites de cette ville m'ayant vu, eut pitié de l'état où j'étais réduit à gagner ma vie, en la risquant vingt fois dans un jour, et me fit dire qu'il

me destinait un sort plus doux et plus heureux, si je voulais m'attacher à lui. Piqué de quelques propos durs que mon maître don Scabrillas m'avait tenus dans la journée, j'acceptai le parti proposé.

" Je ne fus pas sitôt entre les mains du recteur, que le saint homme commença par me faire détester ma vie passée, et par m'afFermir dans les principaux points de la religion : ensuite, pour m'ôter certains scrupules qui lui déplaisaient, il m'initia dans la théorie et la pratique de cette science, par laquelle, en s'anéantissant soi-même, l'on peut s'unir à Dieu dans une simple contemplation d'esprit, sans se troubler de tout ce qui se passe dans le corps. Il m'apprit en outre la différence qu'il y a entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel ; entre les deux prédestinations ; entre la grâce prévenante et la grâce coopérante, et quels sont les effets du concomitant,^ de la science moyenne et du congruisme. — Mon ami, dis-je à Diego, vous me feriez plaisir de parler français : je crois fort que mon Compère vous entend, car il est fort savant ; pour moi je ne sais que ma langue naturelle. " L'Espagnol me regarda en haussant les épaules, et continua ainsi : "Au bout de dix-huit mois je perdis mon cher maître; la mort l'enleva en deux jours de maladie. Il me laissa d'autant plus embarrassé de ma personne, que l'on me chassa du couvent, sans que je pusse en deviner la raison.

" Je partis donc de Saragosse, et je ne savais où aller, lorsque le hasard me fît rencontrer un vieux négociant allant à Barcelone pour des affaires de la~dermére importance, qui regardaient son commerce. Après avoir conté mes peines et mon embarras à ce vieillard, il me dit, a\ec une douceur qui m'arracha des larmes : mon enfant, j'ai pitié de. vx)tre j.eunesse^jet de votre destinée ; vous êtes abandonné de tout le monde, vous n'avez personne pour vous gouverner ni pour vous conduire dans un âge où les passions, les mauAais exemples et les mauvaises compagnies peuvent vous plonger dans v.i précipice affreux. Venez avec moi à Barcelone, j'y ai dej amis auxquels je vous recommanderai, qui vous donneront de l'emploi si vous voulez vous appliquer, et qui vous

mettront en état de ne dépendre un jour que de vous seul. — Je remerciai très affectueusement le généreux vieillard ; je lui promis tout ce qu'il voulut, et je le suivis.

" Cet honnête homme avait un soin particulier de moi : lorsqu'il s'apercevait que j'étais fatigué, il descendait de sa mule, m'y faisait monter, et me suivait à pied des lieues entières. Tout ce qui me faisait de la peine était qu'iltémoignait ne pas aimer les jésuites : aussi me donné-je bien de garde de lui parler de l'anéantissement de soi-même, du concours concomitant, de la science moyenne et du congruisme, que défunt le recteur m'avait enseignés.

" Nous avancions à grandes journées, lorsqu'un soir, à l'entrée d'un petit bois, cinq ou six bandits fondirent sur nous : l'un deux appliqua un si furieux coup de crosse de fusil sur la poitrine du négociant, qu'il le renversa de sa mule : les autres s'étant jetés dessus, enlevèrent son argent, ses papic;rs, sa monture, le dépouillèrent d'une partie de ses habits, et ne nous laissèrent qu'après nous avoir cruellement maltraités l'un et l'autre.

" Comme cette aventure nous arriva dans un pays où il n'avait aucune connaissance, tout ce que je pus faire fut de le conduire à une abbaye de bénédictins, près de laquelle nous avions passé une heure auparavant. Arrivés dans cette abbaye, le vieillard dit qui il était, conta son désastre, et exposa la nécessité où il se trouvait de se rendre au plutôt à Barcelone. Je ne sais si ce négociant avait été autrefois un grand pécheur, ou s'il appartenait à quelque secte hérétique, mais le ciel endurcit tellement le cœur des moines à son égard, qu'il ne reçut, pour tout secours, qu'un peu de pain bis, quelques châtaignes, et cinq ou six maravédis ^ ; après quoi l'on nous envoya coucher sur un peu de litière qui se trouvait dans l'une des remises des carrosses de M. l'abbé.

Le lendemain matin, le vieillard voulut partir, à quelque prix que ce fut. Il espérait trouver quelque personne généreuse qui voulût bien lui procurer les secours née ssaires

' Petite monnaie d'Espagne, qui vaut un peu plus qu'un denier de France.

pour continuer son voyage, quoique ses blessures ne le permissent guère : mais un bailli et deux cujés jde village, auxquels nous nous adressâmes, furent aussi durs que les bénédictins ; et le vieillard, exténué de fatigue et de douleur, fut obligé de se réfugier chez une pauvre femme qui n'avait qu'une chèvre pour tout bien, et qui se prêta, de la meilleure grâce du monde, à lui procurer tous les secours qui lui seraient possibles, tandis que j'irais annoncer à ses amis de Barcelone le triste état où il était réduit. Je n'eus pas la peine de faire le voyage, car un instant après que nous fûmes dans la chaumière de cette pauvre femme, le malheureux vieillard tomba sans connaissance ; le sang lui sortit par la bouche à gros bouillons, et IJétoufi^ en moins de six minutes, sans que nous eussions pu y apporter aucun remède, et sans avoir pu apprendre le nom de ses amis de Barcelone.

" Ce déplorable événement me jeta dans une consternation inexprimable. Pour comble de disgrâces, le curé de l'endroit ne voulut point enterrer ce pauvre homme, attendu que l'argjent qu'on fît du reste des dépouilles que les voleurs lui avaient enlevé ne suffisaient pas pour son salaire : enfin, la bonne femme, qui avait eu la charité de nous recevoir, vendit sa chèvre, suppléa du peu qu'elle en tira à la somme que le pasteur exigeait, et le vieillard fut enterré. Cependant, (^.ur faire voir que les ecclésiastiques, en soutenant intrépidement le droit de leurs émolumenl^y 'ont le cœur aussi généreux, l'âme aussi bienfaisante que les séculiers, le curé voulut bien se charger d'envoyer gratij un extrait mortuairèp' et le détail de cette aventure aux parents du défunt, si on pouvait lui en dire le nom et la demeure.

" Réduit au même état où ce généreux vieillard m'avait trouvé, j'enfilai assez tristement le premier chemin qui se présenta à la sortie du village. J'avais à peine fait une lieue, que je rencontrai deu2i 4icrjes cafLU£ilis, qui se rendaient à Rome sur la convocation d'un chapitre général de leur ordre. L'idée me prit de faire le même voyage, et les bons pères me permirent de les accompagner. Je vis alors qu'il

y avait de vrais élus sur la terre, et qu'il y avait des occasions où la Pi'ovidejice se manifestait d'une façon à ne pas laisser douter aux plus incrédules, que l'effet des promesses que Dieu fit autrefois à Abraham, et semini ejus^ aura lieu jusqu'à la consommation des siècles. Ces bons pères, ainsi que moi, n'avaient pas le sou, et nous fûmes accueillis, régalés, fêtés, honorés et presque adorés partout où nous passâmes.

" Trois jours après notre arrivée dans la capitale du monde chrétien, je me trouvai placé, par le crédit de ces bons religieux, chez monsignor Tongarini, évêque de Mansoura en Mansourie. Mon occupation était à peu près la même que celle de la Sunamite du prophète royal David ; je tenais les pieds chauds à sa monsignorerie, dont la chaleur naturelle s'était évaporée l'année précédente, dans une querelle qu'elle avait eue avec le cardinal Fabroni.

" Pour le coup je crus ma fortune faite à toujours. Monsignor m'avait donné la tondre ; il m'avait fait faire un petit habit de soie noire, des chemises à dentelle, et un petit collet des plus à la mode ; il m'avait promis le premier bénéfice qui serait à sa disposition, et mille autres choses ; mais le ciel, qui me persécutait sans doute pour quelques moments d'indocilité que j'avais eus envers le recteur des jésuites de Saragosse, m'ôta mon nouveau maître au bout d'un an que je fus à son service. Il y avait quelque temps que l'illustre prélat se plaignait que la partie située entre le périnée et le croupion avait perdu son élasticité ; une fièvre survint, quij/ernporta.

J'avais amassé quelque argent au service de monsignor Tongarini, j'en employai une partie à faire dire des messes pour les âmes du purgatoire, afin qu'elles daignassent inspirer à quelque monsignor refroidi de me prendre aux mêmes conditions que défunt son confrère. En attendant l'efficacité de l'oeuvre méritoire, je dépensai le reste à faire des pèlerinages, à réprimer mes appétits charnels et à acheter des indulgences.

" Au bout de six mois je me trouvai à sec, et les bonnes âmes ne m'avaient point encore procuré de condition ; ce qui ne laissait pas de m'inquiéter. Enfin, elles inspirèrent un

juif Vénitien, nommé Eléazar, de me prendre pour son secrétaire. Il ne doutait pas que je ne susse au moins les premiers éléments du commerce, puisque j'avais été dans le cas d'en entendre parler journellement pendant mon séjour chez les jésuites de Saragosse.

" Le même jour que j'entrai au service de ce juif, nous partîmes pour Ancône, où nous trouvâmes un bâtiment qui devait nous transporter à Venise. Au premier vent favorable ce bâtiment partit ; mais la nuit suivante un vent maestro occasionna une si terrible tempête, qu'à la pointe du jour nous nous trouvâmes à l'embouchure du golfe. Cependant la tempête était apaisée, le vent était devenu siroco, et nous nous disposions à en profiter, lorsque nous aperçûmes un chebec Algérien c[ui faisait force de voiles sur nous. En trois heures il nous joignit, nous lâcha quelques bordées, et se disposa à nous aborder ; mais, par un bonh^eur inespéré, ce chebec s'ouvrit en deux, et la mer l'engloutit.

" Ce ne furent certainement pas les coups de canon que nous envoyâmes au corsaire qui le mirent dans le cas de périr, car nous n'avions pour toutes armes que des fusils et des sabres. L'équipage attribuait cet événement à la caducité du chebec : deux femmes disaient avoir vu Notre-Dame de Lorette entre le corsaire et nous : Eléazar soutenait que Moïse avait fendu ce bâtiment d'un coup de baguette : pour moi je ne fis aucune difficulté d'attribuer notre délivrance à un morceau de la tunique de saint François, que je porte par dévotion, et que j'avais attaché au mât de notre vaisseau, au moment que j'aperçus le corsaire.

" Le vent continuant à être favorable, nous arrivâmes à Venise en deux jours et demi. Le juif Eléazar m'installa aussitôt dans l'emploi qu'il m'avait destiné, et dont je me suis acquitté avec applaudissement pendant quatre ans que j'ai été à son service. La première année il me fît faire avec lui deux voyages à Constantinople ; la seconde, il me mena à Lisbonne : quant aux deux autres, il trouva à propos de me laisser chez lui pour veiller de plus près à ses affaires, pendant les longues absences qu'il était obligé de faire.

" Je fus d'autant plus charmé de la résolution de mon maître, que j'aimais sa fille Rachel ; elle n'avait que douze ans, et ne m'était point cruelle. D'ailleurs j'étais parvenu à être le favori d'une jeune citadine, supérieure d'un couvent de filles dans le voisinage ; de sorte qu'uniquement occupé de mon emploi, de mon salut et des plaisirs inexprimables que je goûtais entre les bras de Rachel et de la citadineJ je ^ pouvais comparer mon état à celui du plus heureux de tous les hommes ; mais cet état ne fut point éternel. Sur la hn de la quatrième année, je m'aperçus que la supérieure m'avait communiqué ce qu'on appelle entre honnêtes gens, une galanterie. Je fis part de ce présent à Rachel, qui le rendit à un noble, le noble à sa belle-sœur, la belle-sœur à son mari, le mari à une corteggiana, la corteggiana à un dominicain, le dominicain à son prieur, et celui-ci à la mère de mon aimable Israélite : tellement que le bonhomme Eléazar en eut sa partTJPour comble de malheur, mon i1 maître s'a^'isa de vendre sa fille à un Turc (car Jes juifs font argent de tout) ; ma chère Rachel fut livrée à mon insu, et je n'appris cette funeste nouvelle que trois heures après son départ.

^:— " J)és ce moment je résolus d'abandonner des lieux qui me rappelaient trop le souvenir de mon bonheur passé, pour y vivre désormais tranquille. Je partis pour Paris ; je pris ma route par l'Autriche, la Bavière, la Franconie, la WesjLphalie et par la Hollande, que j'avais envie de voir avant que de me rendre en France ; mais je fis peu de séjour dans cette république, qui n'est presque habitée que par de maudits «^hérétiques, ne croyant ni aux indulgences, ni aux reliques^] / et n'ayant aucun respect pour Jasai^nte inquisition. Aussi rDieu les punit bien, car il ne se fait point de miracle chez eux ; et d'ici à plus de trois cents ans, notre saint père le pape n'en canonisera aucun, payassent-ils le triple de ce que les catholiques paient pour faire canoniser les saints.

1 " Lorsque je fus arrivé à Paris, je me mis au large avec les ducats que j'avais apportés de Venise. Ije commençais même à oublier Rachel, mais je n'en étais pas à ce point à l'égard

de la citadine. Le présent qu'elle m'avait fait me devenait de plus en plus à charge.[Pour comble d'infortune, un médecin,j nommé Mercurobol-asinos,, [entreprit de me guérir, et ne réussit qu'à irriter mon mal, en m'escroquant le reste de mon argent.j Cependant, comme il fallait vivre, je fus alternativement laquais, écrivain,...co.cheiV--PQète, suisse et colporteur. J'étais résolu de m'en tenir au colportage, lorsque mon mal redoubla de façon que je me trouvai hors d'état de colporter. J'avais de rechef amassé quelque argent ; je fus encore assez dupe pour le donner à un maudit charlatan, qui ne réussit pas mieux que son prédécesseur. Enfin, je ne savais que faire, que devenir, lorsque le^j:ie4>^ prenant pitié de moi, me fit connaître le tort que j'avais de mendier les secours des hommes, tandis qu'il y en a de divins sur la terre. Je me souvins alors du bienheureux S. Jacques de Compostelle en Galice ; je fis vœu à l'instant d'aller le visiter pieds nus, et de ne vivre que de pain et d'eau, jusqu'à ce qu'il lui plût de me rendre ma première santé. Vous me voyez dans ce voyage,;. ,muâ -eii«-CQJinaissez la causé": en voiciJjiKî-''' En finissant ces paroles, l'Espagnol nouwnontra son pitoyable pénis, au bout duquel pendait une crête semblable à celle d'un coq d'Inde.

" Oh ! oh 1 dit le compère Mathieu, ceci devient sérieux; c'est un condylome ! — Saint Ignace ! un condylome ! s'écria Diego en se signant ; un condylome ! L'on m'avait dit que ce n'était qu'une excroissance formée par la fixation de la lymphe, et occasionnée par l'habitation charnelle que j'avais eue avec la citadine. Ah ! monseigneur, faites-moi l'amitié de me dire si ce condylome n'est point un sort que la citadine a jeté sur cette partie, en vengeance de l'amour qu'elle me soupçonnait avoir pour Rachel ! Hélas ! c'en est un assurément ; car la dernière fois que je l'ai vue, je la trouvai occupée à lire le petit Albert et les clavicules de Salomon. — Désabusez-vous, seigneur Diego, dit le Compère, votre mal, quoique sérieux, n'est point un sort. La citadine n'est rien moins que sorcière : la galanterie dont elle vous a honoré, est ce que messieurs de la faculté nom-

ment virus vérolique : ce virus vous a occasionné quelque épaississement dans la lymphe, d'où un relâchement dans la partie inférieure de l'extrémité du pénis, d'où le condylome, ou, si vous le voulez, le sarcomcj, le marisca, le fungus, le ficus, le thymus, qui signifient tous à peTfpTes'I'aiïîê'iTre "chose ; d'où, enfin, tous les maux dont vous vous plaignez. — Et ce virus, ne serait-ce point le diable, interrompit Diego, ou plutôt ce fléau dont Satan a frappé tant de saints personnages, nommément le prophète David, le vieux Lazare, le saint homme Job, et P'rançois P'' ? — Pour le diable non, reprit le Compère : pour le fléau dont vous parlez, cela se peut. Quoi qu'il en soit, c'est une espèce de levain acide, subtil et coagulant, dont je vous déferai sans qu'il vous en coûte une obole, si vous voulez retourner à Paris avec moi. — Ah ! si ce n'est que cela, s'écria Diego, vous me rendez la vie : je vous avoue que ces mots infernaux de virus, de condylome, de sarcome, de marisca, de fungus, de ficus, de thymus m'avaient effrayé ; que j'ai une peur extrême des revenants, des sorciers, des magiciens, des loups-garous et surtout des diables. Mais mon voyage de Compostelle ! — Quant à votre voyage de Compostelle, répondit le Compère, vous le ferez toujovirs assez. Que sait-on si ce n'est point par une faveur particulière du bienheureux saint Jacques, que vous m'avez trouvé ici ? — Cela se peut, répliqua Diego ; car je n'ai jamais douté de sa toute-puissance envers ceux qui l'invoquent dans leurs tribulations : je le croirais, car je me sens déjà à moitié guéri. — Holà, seigneur, holà, dit le Compère, n'allez pas si vite : si j'étais encore un charlatan, que deviendriez-vous r — Eh ! que me peut-il arriver davantage, répondit Diego ! J'ai de temps en temps des douleurs insupportables à la tcte, dans les lombes, les cuisses, les jambes et les épaules; j'ai un condylome au bout du pénis, et je n'ai pas lesoii. — Il pourrait arriver, dit le Compère, que le vlfus, qui est la cause de vos douleurs, de votre condylome et de votre misère, vous passât entièrement dans le sang et y causât des ravages affreux. Alors, au lieu des maux dont vous vous plaignez, vous sentiriez aux

génitales une chaleur et une ardeur extraordinaires ; vos testicules gonfleraient ; il vous viendrait à l'anus des verrues, des rhagades et des ulcères à la verge ; votre peau se couvrirait de taches rouges, pourprées, jaunes ou livides ; il vous surviendrait une infinité de tubercules durs, calleux, surtout aux environs du nez, du front et des tempes ; vos ongles deviendraient inégaux, se détacheraient de leur racine et tomberaient ; vous auriez le dedans de la bouche enflammé, et il s'y formerait des ulcères ; la carie vous attaquerait les os ; la membrane intérieure de votre nez deviendrait fongueuse, ulcérée, calleuse ; votre voix deviendrait rauque et s'éteindrait ; votre haleine serait d'une puanteur insuppor- \, table ; vous ressentiriez par tout le corps des douleurs cent fois plus vives que celles que vous avez souffertes jusqu'à ce jour ; vos os se tuméfieraient et s'amolliraient ; les glandes lympathiques s'obstrueraient ; vos yeux deviendraient rouges, enflammés, les paupières calleuses et ulcérées ; vous sentiriez aux oreilles des tintements, des siflftements continuels ; il en sortirait du pus et une matière ischoreuse ; vous éprouveriez des céphalalogies, des affections convulsives, des vertiges, des tremblements et des paralysies ; il vous surviendrait des oppressions, des difficultés de respirer, des crachements de sang, une toux sèche et humide, des nausées fréquentes, un dégoût universel, un dévoiement séreux et bilieux ; en un mot, des maux si terribles qu'il faudrait que monsieur saint Jacques fût bien fin pour vous empêcher de crever comm.e un misérable, devenu en horreur à vous-même et à tous ceux qui approcheraient de vous. — Bienheureuse Vierge Marie ! s'écria l'Espagnol, quelle abominable litanie venezvous de débiter ! Saint Polycarpe, secourez-moi, ou je deviens manichéen. Je défie la guerre, la peste et la famine

de réunir tant de maux à la fois. ""^^ . -^

" Ah ! monsieur, pour peu que ce poison infernal étende ses ^ .;; ravages sur la terre, c'est fait de nous^ jL£S.tJait>d&-l^espèce, humaine, l'antechrist va paraître^ Elie et Enoch vont revenir ; les sepî~Trôrfrpëîtésvont sonner ; les visions de saint Jean vont s'accomplir, et le monde va finir» Est-il possible

que la supérieure d'un couvent de filles, qu'une personne consacrée au service du Seigneur, m'ait fait un présent si exécrable ! O créature maudite ! que n'es-tu...? Non, vivez, adorable citadine : hélas ! si vous n'eussiez reçu ce poison de personne, vous ne me l'auriez pas communiqué. Ah monsieur, mon cher monsieur, je vous conjure, par les entrailles de votre ange gardien, de me délivrer au plutôt de ce condylome infernal, ou je me désespère comme Juda ; je me pends au premier arbre, et les boyaux me sortiront du corps de frayeur et d'angoisse. — Apaissez-vous, seigneur Diego, dit le Compère ; je vous jure, sur mon honneur, que je vous guérirai entièrement ; mais parlons d'autre chose.

'' Vous me paraissez un homme qui avez vu le monde, et qui, par les diverses aventures de votre vie, devez avoir acquis beaucoup d'expérience en toutes choses. Je cherche à former certaine petite société... attachez-vous à moi, vous ne vous en repentirez pas. — Ah ! très volontiers, répondit l'Espagnol : que saint Arnould me préserve de refuser une telle offre, dans un moment où je ne sais que devenir ! Au reste, je vais vous devoir de si grandes obligations, par l'extirpation de mon condylome et par l'expulsion du virus qui me mine et me tourmente, que je croirais être le plus ingrat de tous les hommes si je ne m'abandonnais sans réserve à tout ce que vous exigez de moi. — Fort bien, dit le Compère, j'aime les ^personnes naïves et reconnaissantes. Dès ce moment je vous^ ' reçois dans l'illustre et respectable corps des philosophes^ ainsi que mon compère Jérôme que \oici, lequel sera désormais votre intime et votre ami de cœur. — Vous savez, dis-je au Compère, que je ne suis qu'un sot et que vous ne ferez de moi qu'un très mince sujet. — Je sais fort bien, dit le Compère, que tu n'as pas inventé la poudre ; mais tu as toujours 1 assez d'esprit pour devenir un jour un philosophe du cinquième ou sixième ordre ; car il v en a de tous les étages. | Suivez l'un et l'autre mon exemple : mes actions seront vos 1 leçons. — Pour moi, dit Diego, je me sens très disposé à f philosopher, moyennant qu'il n'y ait point d'hérésie, que^' j'aie le loisir de réciter mon rosaire, qu'on ne coure aucun

risque d'être pris par le diable, ni de mourir sans confession. — Pour de l'hérésie, reprit le Compère, je proteste qu'il n'y en a point : il est vrai que les philosophes ne vont pas toujours à la messe ; mais la bonne volonté est réputée pour le fait, et il n'y a point d'exemple qu'aucun d'eux ait été pris par le diable : quant à votre rosaire, il vous sera libre de le réciter aussi souvent que l'envie vous en prendra. Au reste, continuat-il, comme la philosophie est une science dont les principes ne sont point encore bien développés, qu'il n'y a que le temps et l'usage qui puissent en procurer une parfaite connaissance, ne vous étonnez pas de me voir souvent parler et agir incon- !

séquemment : c'est le propre des philosophes. Ce qui vous \^ ^ paraîtra une contradiction en moi, sera une marque infaillible ■n(< d'un nouveau degré de connaissance que j'aurai acquis."

En finissant ces mots, le Compère se leva ; nous reprîmes notre route, et trois jours après nous arrivâmes à Paris.

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