CONTINUATION DU MEME SUJET
Père Jean parlait encore lorsque le Compère rentra ; et ce dernier fut à peine dans la chambre, que Diego s'écria : "Ah ! mon cher maître, où avez-vous été ? il est venu ici un maudit milord qui a insulté le respectable père Jean, et qui s'en est allé disant qu'il le ferait jeter dans la Tamise."
Lorsque le Compère eut appris le détail de cette aventure, il pesta à son ordinaire, et nous dit: "L'on soutiendra encore que tout n'est pas mal dans ce monde. Des hommes auront inventé de vains titres, de vains honneurs, de vaines distinctions ; et ceux qui en seront revêtus, viendront impunément insulter les honnêtes gens dans leur logis, et finiront par les menacer de les faire noyer, parce que ces honnêtes gens auront usé du droit que tout homme a naturellement de se. v>f défendre. Sic^?«/ était bien, verrait-on de pareilles choses ?-ot Si les lois étaient justes et suffisantes, un fat oserait-il seulement s'imaginer qu'il puisse injurier, et faire noyer un galant homme avec impunité ? O lois ! on a bien raison de dire que vous ressemblez à des toiles d'araignées, qui arrêtent les mouches, et que les hannetons brisent. La faveur, la considération, la cabale mettent un grand scélérat à l'abri de la poursuite de la justice, et les mêmes choses font que le faible a toujours tort. Si le lord fait noyer mon oncle qu'il a insulté, il n'en sera rien. Si mon cher oncle qui a été insulté, noie le lord, on l'enverra à Tyburn. ' Tel est le cours des choses dans ce monde.
— L'insuffisance et l'injustice que vous prétendez exister dans les lois, dis-je au Compère, devraient justement faire que des gens tels que nous se conforment à l'ordre. Si l'on a quelque chose à appréhender en faisant le bien, l'on a tout à
1 Lieu où l'on fait les exécutions à Londres.
craindre en agissant mal. Mais les injustices, les vexations que les faibles essuient quelquefois, ne viennent pas tant de l'insuffisance des lois, que de la perversité de ceux qui en sont les dépositaires. Si l'on condamne un crocheteur qui a manifestement raison, en faveur d'un grand qui a manifestement tort, cela ne vient point de ce que les lois portent qu'il soit ainsi : la plupart des lois qui existent dans l'univers, quelque opposées qu'elles paraissent, tendent plus ou moins directement au même but ; c'est-à-dire, à l'ordre et à la paix : il ne faut que considérer l'esprit du législateur, et les circonstances qui les ont fait naître, pour le voir. En un mot, si mon cher Compère avait une bonne mémoire, il se souviendrait que son condisciple Wisthon lui dit à Paris que, quoiqu'il soit de la nature des choses d'ici-bas d'être imparfaites, les lois telles qu'elles sont, causent tant de bien dans le monde, qu'elles seront toujours un objet respectable aux yeux d'un honnête homme,
— L'ami Jérôme a raison, dit Vitulos, et le Compère a tort de piailler sans cesse contre les lois : elles sont ce qu'elles sont : les clabauderies dont il nous étourdit, et qui n'ont rien de commun avec le sujet dont il est question, ne les rendront ni plus parfaites, ni les hommes meilleurs. Voici les paroles d'un grand homme, qu'il ferait bien de mettre dans sa mémoire, d'en faire son profit, ainsi que nous, sans excepter même le révérendissime. " L'advis que je donne icy à celui " qui veut e^tre sage, dit Charron, est de garder et observer " de parole et de faict les loyx et coustumes que l'on trouve " establies au pays où l'on est ; et ce, non pour la justice " ou équité qui soit en elles, mais simplement pour ce que " ce sont loyx et coustumes ; non légèrement condamner " ni s'offenser des estrangers, mais bien librement et saine- " ment examiner et juger les unes et les autres, n'obligeant " son jugement et sa créance qu'à la raison. Voici quatre " mots. En premier lieu, selon tous les sages, la reigle des " reigles, et la générale loy des loyx est de suivre et observer " les loyx et coustumes du pays où l'on se trouve, sequi has ** leges indigenas honestum est. Toutes façons escartées et par-
" ticuHères sont suspectes de folies ou passion ambitieuse, " heurtent et troublent le monde.
" En second lieu, les loyx et coustumes se maintiennent " en crédit, non parce qu'elles sont justes, mais parce qu'elles " sont loyx et coustumes ; c'est le fondement mystique de " leur authorité, elles n'en ont point d'autre ; et celuy qui " obéit à la loy pour ce qu'elle est juste, ne luy obéit pas, " parce qu'il doidt ; ce serait soubmettre la loy à son juge- " ment, et luy faire son procès, et mettre en doute et dispute " l'obéissance, et par conséquent Testât et la police, selon la " souplesse et diversité, non seulement des jugemens, mais " d'un mesme jugement. Combien de loyx au monde injus- " tes, impies, extravagantes, non seulement aux jugemens " particuliers des autres, mais de la raison universelle, avec " lesquelles le monde a vescu long-temps en profonde paix " et repos, et avec telle satisfaction que si elles eussent esté " très justes et raisonnables ! qui les voudroit changer et " rhabiller se monstreroit ennemy du public, et ne seroit à " recevoir : la nature humaine s'accommode à tout avec le " temps, et ayant une fois pris son ply, c'est acte d'hostilité " de vouloir rien remuer ; il faut laisser le monde où il est ; *' ces brouillons et remueurs de ménage, sous prétexte de " réforme, gastent tout... Il adviendra quelquefois que nous " ferons, par seconde particulière et municipale obligation " (obéissant aux loys et coustumes du pays), ce qui est contre " la première et plus ancienne, c'est-à-dire, la nature et " raison universelle : mais nous luy satisfaisons tenant nostre *' jugement et nos opinions justes et sainctes selon elle. Car " aussi nous n'avons rien nostre et de quoi nous puissions " librement disposer que de cela ; le monde n'a que faire de " nos pensées, mais le dehors est engagé au public, et luy en " devons rendre compte : aussi souvent nous ferons justement " ce que justement nous n'approuvons : il n'y a remède, le " monde est ainsi fait."
— Ce passage-là est admirable, dit père Jean à Vitulos, et mon neveu est un bavard, qui déraisonne de plus en plus ; mais cela n'empêche pas que si quelques coupe-jarrets, sus-
cités par le lord, s'avisent de me mettre la main sur la carcasse, je ne leur fasse sentir que les os de mon bras ne sont pas sans moelle."