CHAPITRE XL
SUITE DE CETTE AVENTURE
A peine père Jean fut-il en prison, que l'on commença son procès avec toute l'ardeur imaginable. On l'accusait
d'avoir tué sept personnes, et d'en avoir estropié quinze autres. Le révérend se défendit avec tout le courage et la présence d'esprit dont il était capable. Il dit que lord Foolishon étant venu l'insulter dans son logis, il lui avait répondu avec vigueur ; que pour cela ce seigneur l'avait menacé de le faire jeter dans la Tamise, et qu'il ne doutait point que la querelle qu'on lui avait cherchée ne vint de sa part. Il nous nomma comme témoins de cette menace ; on nous cita, nous comparûmes, nous déposâmes la vérité : mais rien de tout cela ne prouva que l'insulte des deux matelots et ce qui s'ensuivit, fussent l'effet de la menace du lord. Par malheur un de ces matelots était mort, et l'autre était disparu : tous ceux qui étaient blessés déposèrent qu'ils s'étaient trouvés par hasard dans la mêlée, et sous les coups, du père Jean, qui frappait à tort et à travers, sans égard et sans distinction. Le révérend père n'avait donc aucun témoignage favorable pour lui : au contraire, le lord pouvait prouver qu'il s'était trouvé là, et qu'il avait été le premier à louer et exalter le courage de Père Jean ; mais à dire la vérité, on ne se donna pas la peine de faire de grandes recherches. Le révérendissime était un étranger sans appui, sans connaissances : il avait tué sept Anglais, il en avait estropié deux fois autant, et on tenait le bâton plombé dont il se servit au commencement du combat, et le lord qu'il accusait était d^une famille considérable ; il ne faut point s'étonner si le tort fut de son côté. L'on ne disconvenait point que le lord n'eût fait la menace en question ; mais l'on regardait cela comrne un emportement^dÊ.jeune homme, dont on__iifi jiêva it tirer aucune conséquence. Un des juges avisa même de dire qu'iTn'éTâît pas possible qu'un homme de condition se portât à une action si infâme. Enfin, père Jean, voyant que ses juges étaient très indisposés en sa faveur, leur tint le discours suivant :
" Messieurs, chacun de vous ne sent-il point au fond de son âme que, s'il était prouvé que j'eusse menacé de faire jeter un lord d'Angleterre dans la Tamise, et que trois jours après cette menace, quelques scélérats ayant attaqué ce lord, il en
eût tué quatre fois autant que j'ai fait ; chacun de vous, disje, ne sent-il point qu'il avouerait non seulement que la défense du lord serait une action héroïque, comparable à tout ce que Robert Blake, ^ et Jean Churchil ^ ont fait de plus glorieux et de plus éclatant ; mais encore qu'il serait nécessaire de donner ordre de me faire saisir, et de me mettre en prison, jusqu'à ce qu'il fût pleinement constaté que je n'aurais eu aucune part directe ni indirecte à cette affaire ? Pourquoi donc ne me rend-on pas la même justice et la même satisfaction qu'on rendrait à ce lord ? Si le rang de ma partie la met à l'abri d'une formalité aussi rigoureuse, il ne l'exempte point de toutes les recherches, de toutes les informations qu'on pourrait faire en ce cas : son honneur l'exige, et peut-être que ma vie en dépend. Les lois sont faites pour tout le monde, par conséquent la justice l'est aussi ; et je ne crois pas qu'il y ait d'hommes en ce pays, non plus qu'ailleurs, qui, reconnaissant l'autorité des lois, s'arroge le privilège absurde d'être au-dessus d'elles. Si les ancêtres de ma partie ont mérité d'être ennoblis par leurs vertus, ils n'ont certainement point accepté cet honneur, sous condition que leurs descendants pourraient être impunément des scélérats. Mais tel est le cours des choses de ce monde : la moindre action vertueuse d'un homme de rang est toujours exagérée ; les bassesses, les crimes dont il est coupable sont constamment déguisés : l'on craint de déshonorer une famille, comme si des honnêtes gens devaient porter la peine due aux actions d'un méchant homme. Ce préjugé aussi injuste que ridicule a rendu la plupart des gens de condition incapables d'apprécier leurs propres actions. Tout ce qu'ils font de bien est, selon eux, héroïque ; tout ce qu'ils font de mal est unevétille. C'est un attentat sacrilège aux droits de la noblesse, que de mesurer leurs actions à l'aune de la raison et de l'équité.
"Un noble, véritablement noble, pense bien différemment: il se croirait déshonoré, s'il savait que l'on appréciât ses
^ Fameux amiral d'Angleterre.
* C'est le célèbre duc de Marlborough.
actions au poids de l'opinion. Il ne se fait pas gloire de vertus d'emprunt, mais de celles de son propre fonds. Il sait que ses ancêtres ont laissé des biens et un nom dont il a hérité : mais il sait en même temps qu'il n'en est point ainsi de leurs vertus ; c'est un trésor qui leur est propre, et d'où il ne peut tTrer que l'exemple et l'émulation : il regarde la noblesse de son extraction comme un aiguillon qui le pousse sans cesse à se distinguer du commun des hommes, et non autrement.
" Si ce que je vous dis vous est connu, ainsi qu'à moi, messieurs, pourquoi donc ne me rendez-vous pas la justice qui m'est due ? pourquoi ne vous donnez-vous point toutes les peines que vous vous donneriez sans doute en toute autre occasion, pour découvrir la vérité ? Si ce qu'on nomme bienséance exige que vous vous prêtiez dans le commerce de la société aux usages établis, il n'en est pas de même dans votre tribunal ; tous égards doivent y être proscrits sans exception : ici tous les hommes sont égaux, et doivent être tels, ou le- mot de justice est un vain nom dont l'objet n'a aucune réalité.
" L'on m'accuse d'avoir tué et blessé ; mais je n'ai tué ni blessé personne qu'à mon corps défendant. Un homme me cherche querelle, j'ai la patience de supporter ses injures et de passer outre : son camarade se plaît ensuite de me couvrir de boue; cette patience m'échappe, je lui donne un soufflet; rien de plus naturel que cela. Un troisième me provoque au combat ; il m'applique un coup de poing sur l'estomac ; je lui en rends un autre : rien encore de plus naturel que ce que je fais là. Vingt ou trente amis de ces gens-là me tombent sur le corps, je saisis un gourdin, que je porte ; je me défends ; j'en jette sept sur le carreau, et j'en blesse quinze ; ,, rien encore de plus naturel qu'une telle défense... Mais le ) gourdin était plombé : c'est une arme traîtresse et meurtrière ) quil est défendu de porter dans tous les états policés... Voudrait- \ on qu'un homme menacé depuis deux jours d'être jeté dans la rivière, ne portât pour toute arme qu'une baguette ? Il serait absurde de faire une telle supposition.
" Ce que je viens de vous dire, messieurs, est la pure vérité.
1 Tout autre que moi aurait demandé de remettre la défense de sa cause à quelque avocat, dont la rhétorique captieuse imposât et séduisit plutôt qu'elle ne démontrât. Un tel procédé est indigne de moi. Je ne suis point orateur, et je méprise tous ceux qui le sont. J'ai exposé mon cas avec simplicité, cela suffit. Tous juges intègres devraient se trouver offensés qu'on leur parlât autrement.
" Il ne me reste plus qu'à vous dire que j'attends avec toute la tranquillité possible la décision de cette affaire. Si elle se termine à mon avantage, tant mieux pour vous ; sinon, tant pis. Il s'agit ici de rendre justice, ou de faire une injustice : je suis le patient, vous les agents ; cette affaire vous regarde donc plus particulièrement que moi."