CHAPITRE XLI
SUITE DE l'emprisonnement DU PERE JEAN.
Le lecteur croira sans doute que les juges anglais auront eu l'équité de renvoyer père Jean, ou du moins de faire toutes les perquisitions possibles pour justifier son innocence; point du tout : il fut condamné le lendemain à être pendu à Tyburn.
Quelqu'un dira peut-être que si père Jean n'avait pas mérité la mort dans cette occasion, il l'avait méritée dans d'autres, et que le ciel ne laisse jamais rien impuni. Je répondrai à cela qu'il ne s'agit que de cette fois-ci, et non d'autres, et que le ciel n'a point recours aux injustices des hommes pour punir les coupables. Si j'ai avancé quelque part que les peines et les récompenses méritées étaient les suites naturelles du crime et de la vertu, cela regarde l'autre vie. Quant à celle-ci, si les maux que nous y souffrons viennent une fois du mal que nous avons fait, ils en viennent au moins quatre du mal que font les autres. Notre destinée tient ici-bas à trop de circonstances, pour que l'on puisse toujours dire avec exactitude, un tel vient d'' être fait marèchai
de France^ parce qu'il le mérite : un tel vient d''ètre condamne h mort^ parce quil le mérite aussi.
Quoiqu'il en soit, nous eûmes à peine appris cette déplorable nouvelle, que nous courûmes tous quatre à la prison pour voir le pauvre père Jean. Nous le trouvâmes à table à côté d'un baril de vin. " Palsembleu, mes amis, s'écria-t-il, en nous voyant, vous me prenez sur le fait. Socrate fit sacrifier un coq à Esculape avant de mourir, et moi je sacrifie un dindon à mon appétit. Or ça, mettez-vous là, et faites comme moi. Je m'en vais partir pour la g;loire, et vous demeurez : cela revient au même, cât^tôt on tard vous en ferez autant. — Mon cher oncle, dit le Compère, je n'aurais point cru que c'eût été si tôt, ni d'une manière si funeste. — A te dire la vérité, reprit le révérend, ju n'aurais pas cru non plus que c'eût été cette semaine, du moins. Quant à la manière dont je vais mourir, que ce soit de celle-ci ou d'une autre, cela m'est égal : la forme n'y fait rien ; mais la brièveté de l'expédition y fait beaucoup, et je n'en trouve point de plus courte que celle dont je vais faire l'épreuve. — Mais la honte !,.. — Il n'y a point de honte à mourir, poursuivit père Jean : il n'y en a qu'à mériter la mort. Il est encore indifférent de mourir en public ou dans son lit ; d'avoir dix personnes autour de soi, ou d'en avoir mille. Je suis condamné à souffrir une minute : c'est peu de chose si je suis coupable, et peu de chose encore si je suis innocent. La nature porte tous les jours des sentences bien plus cruelles envers certaines personnes. Les unes, minées d'une consomption funeste, d'une phtisie brûlante, avalent à longs traits le calice de la mort, qui n'arrive qu'après avoir éprouvé de mille manières jusqu'à quel point la patience et les forces humaines peuvent aller. D'autres sont condamnés à souffrir des années entières les douleurs d'une goutte opiniâtre, d'un cancer dévorant, et d'expirer ensuite dans des tourments effroyables. Après quoi serait-il raisonnable que je me plaignisse ?
— Ma foi, dit Vitulos, mon confrère à raison : il meurt innocent, il est vrai ; mais il vaut mieux mourir innocent
que coupable ; d'ailleurs, le genre de mort auquel il est condamné, est le meilleur qu'on pi^isse choisir. Si ceux qui meurent de cette mort avaient le sens commun, ils la regarderaient comme un bonheur plutôt qu'avec horreur ; mais ils sont comme ceux que l'on saigne, la peur leur fait plus de peine que le mal. Pourquoi mourir pendant deux, trois ou quatre jours, tandis qu'il ne tient qu'à eux de ne mourir qu'un moment ? Mais telle est la nature de la plupart des hommes, ils ne souffrent que dans la crainte, et ne jouissent que dans l'espoir. Or ça, asseyons-nous, et buvons un coup à l'heureux voyage de mon cher confrère."
Nous nous assîmes donc, et nous nous mîmes à boire pour faire plaisir au révérend.