CHAPITRE XLVII
Le Compère ne prêta guère d'attention, ni à ce que son cher oncle lui dit, ni à son départ. La scène qui venait de se passer lui avait causé une émotion si considérable, qu'il avait perdu les trois quarts du bon sens qui lui restait. Enfin, il entra dans une seconde léthargie que nous crûmes être la
dernière ; mais au bout de deux heures il reprit ses sens, et redemanda son récollet ; on lui dit qu'il reviendrait plus tard ; mais, comme cela ne le contentait pas, je pris le parti d'aller prier notre hôte le sculpteur de chercher quelque ecclésiastique.
Le sculpteur revint un moment après avec un prêtre séculier. Celui-ci était un vénérable vieillard qui faisait tout uniment son métier, qui n'avait peut-être point parlé deux fois en sa vie de la constitutioriy et qui n'avait jamais lu les nouvelles ecclésiastiques. Il aborda le Compère d'un air ouvert et affable ; et après quelques propos, il le pria de permettre qu'on lui ôtât son capuchon, parce que cela devait le gêner ; ce que le compère permit.
Lorsque ce prêtre eut appris que le malade s'était confessé, il lui dit : "Mon cher enfant, il me paraît que vous êtes dans un âge à avoir éprouvé de combien de misères cette vie est rem.plie, et à savoir que la mort d'un vrai chrétien est la fin de ses misères. Envisagez donc votre dernier moment comme un port assuré, où vous serez à l'abri de toutes les tempêtes. Mettez votre confiance en la miséricorde du père commun de tous les hommes. Si vous avez négligé de marcher dans les voies de la justice, repentez-vous de tout votre cœur, et demandez-lui pardon de vos égarements. Si vous n'avez pas eu toute la foi que la religion auguste exige, ayez maintenant cette foi ferme et sincère, et croyez tout ce qu'elle prescrit. Les disputes et les dérèglements qui déshonorent le sanctuaire, l'exemple des esprits forts du siècle, la corruption de notre nature vous auront peut-être fait secouer le joug de la religion de vos pères ; ils vous auront conduit à cette espèce d'incrédulité qui est malheureusement si commune aujourd'hui ; rentrez donc dans cette religion ; croyez que Dieu a envoyé son fils sur la terre pour éclairer les hommes, et pour les tirer de l'esclavage où la chute de leur premier père les avait plongés ; croyez que ce fils de Dieu est Dieu lui-même ; croyez, en un mot, tous les dogmes et les mystères que l'évangile contient, et que l'on vous a vraisemblablement enseignés
dans votre jeunesse. Des mystères augustes, quelque impénétrables qu'ils soient, n'en sont pas moins dignes de notre foi et de notre vénération. Si vous jetez les yeux sur l'histoire de l'église, vous verrez qu'on ne les a jamais attaqués sans motif d'intérêts, de vengeance ou d'ambition. Si les mêmes passions ont régné quelquefois chez ceux qui étaient faits pour être les défenseurs de la pureté de la religion, il y a de l'extravagance à s'en prendre à elle. Nous ne devons point juger de l'évangile par les hommes qui le prêchent sans le pratiquer : nous devons juger de l'évangile par l'évangile même, et par les discours de ceux qui, en le prêchant, se conforment à ce qu'il prescrit.
"Je n'entrerai point ici dans des discussions trop étendues, continua l'ecclésiastique ; les circonstances ne me le permettent pas. Je n'occuperai pas non plus vos derniers moments de cent propos inutiles qui ne servent qu'à jeter un malade dans le trouble et l'effroi, ou dans une superstition odieuse et criminelle ; il me suffit de savoir si vous avez unxepentir sincère de vos fautes, une ferme confiance en Dieu et aux mérites de Jésus-Christ."
Le Compère ayant répondu que oui^ le prêtre continua ses exhortations, et dit des choses si touchantes, que le malade, Vitulos et moi fondîmes en larmes. Enfin le bon vieillard se disposait à chercher le viatique, lorsque le Compère entra tout-à-coup en agonie et expira. Quelques heures plutôt il serait mort comme un sot, et il mourut comme un saint.
Le lecteur me dispensera de lui exprimer la douleur où cette mort me plongea ; il doit en juger par l'attachement tendre et sincère que j'avais pour mon cher Compère.
La fureur qu'il avait de philosopher, l'avait conduit d'erreurs en erreurs, et lui avait attiré ainsi qu'à moi, bien des peines et des traverses ; ce qui l'avait rendu farouche sur la fin de sa vie ; d'ailleurs, il avait le cœur bon, il était humain et compatissant. Ces vertus seules feraient son éloge. S'il fit des folies, ce ne fut pas plus par envie d'en faire que par haine pour celles des autres.
Cette mort acheva de troubler l'esprit du pauvre Espagnol. Le Compère fut à peine expiré, qu'il fallut l'emmener hors du logis pour le vacarme qu'il faisait, et trois jours après on fut obligé de le conduire aux petites maisons. Nous ne restions plus que trois, père Jean, Vitulos et moi, mais nous nous séparâmes bientôt. Le révérend se fît capitaine de dragons ; son confrère retourna chez les capucins, et moi je demeurai à Paris.
Le prêtre respectable qui avait assisté le Compère dans ses derniers moments, fut dorénavant ma seule compagnie. Il me permit de prendre un logement chez lui. Sa douceur, sa charité, sa piété m'attachèrent à lui pour jamais. Ses discours, ses instructions, ses lumières et son zèle me ramenèrent à mon ancienne croyance : il me démontra, par des arguments invincibles, lavérité^des dogmes que j'avais rejetés si légèrement ; et je compris enfin que, si les passions et la mauvaise foi peuvent entraîner les hommes dans des erreurs dangereuses en matière de foi, toute la sincérité possible peut nous entraîner de même, lorsqu'en pareil cas nous ne voulons nous en rapporter qu'à nés faibles lumières.
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TABLE
Chap. I. Introduction. — Généalogie. — Arrivée à la Flèche,
et ce qui s'y passa 23
Chap. II. Départ de la Flèche. — Maladie du compère
Mathieu. — Son arrivée à Domfront 25
Chap. III. Départ de Domfront. — Rencontre d'un Espagnol. — Histoire de cet Espagnol 29
Chap. IV. Arrivée du compère Mathieu à Paris, et son établissement en cette ville 41
Chap. V. Continuation de notre séjour à Paris. — Le compère Mathieu se répand dans le monde. — Persécution qu'il essuie. — Autre persécution. — Désespoir de Diego. — Son triomphe 45
Chap. VI. Le Compère résout de quitter Paris, et de partir pour la Hollande. — Aventure qui lui arrive au moment de son départ. — Son arrivée à Senlis 52
Chap. VII. Arrivée du compère Mathieu à Senlis. — Rencontre d'un homme extraordinaire. — Histoire de cet homme. — Réflexions du Compère sur cette histoire. — Événement terrible 60
Chap. VIII. Rencontre d'un ancien ami de père Jean. —
Repas chez deux négociants français 84
Chap. IX. Description de la franc-maçonnerie. — Le compère Mathieu fait sa tournée en Hollande. — L'Espagnol veut épouser deux femmes à la fois. — Père Jean le dissuade ^e fairé'une telle folie. — En conséquence Diego fait une exhortation chrétienne et pathétique à ses deux prétendues, et les abandonne pour nous suivre . ... 91
TABLE
Chap. X. Notre arrivée à Pétersbourg. — Persécution que nous y essuyons. — Nous sommes exilés en Sibérie. —
Mort et résurrection de Diego 99
Chap. XI. Suite de la relation du voyage de Diego en l'autre
monde 112
Chap. XII. Suite du voyage de l'Espagnol en l'autre monde 127
Chap. XIII. Suite de la relation de Diego 137
Chap. XIV. Fin de la relation du voyage de l'Espagnol en
l'autre monde, etc 147
Chap. XV. Changement de matière 151
Chap. XVI. Diego revient de sa léthargie, et ne se ressouvient aucunement de son voyage en l'autre monde. — Le beau temps étant arrivé, nous partons de l'endroit où l'hiver
nous avait contraints de séjourner 154
Chap. XVII. Aventure singulière 158
Chap. XVIII. Départ de cet endroit. — Sermon du Compère. — Désespoir de Diego 168
Chap. XIX. Continuation de notre voyage. — Découverte
d'un peuple inconnu 1 74
Chap. XX. Raisonnement de l'Espagnol sur l'état du Compère 179
Chap. XXI. Autres réflexions sur le même sujet . . . . 183
Chap. XXII. Changement de scène 186
Chap. XXIII. Continuation de notre route 189
Chap. XXIV. Naufrage, et ce qui s'ensuit 191
Chap. XXV. Suite des aventures de Jérôme 194
Chap. XXV^I. Suite de mes aventures 205
Chap. XXVII. Suite de mes aventures 209
Chap. XXVIII. Suite de mes aventures 212
Chap. XXIX. Récit des aventures du père Jean après le
naufrage, etc 214
Chap. XXX. Raisonnement sur l'opinion du Compère . . 218 Chap. XXXI. Raisonnement de Vitulos, sur ce qui a été dit
dans le chapitre précédent 222
Chap. XXXII. Continuation du même sujet 225
Chap. XXXIII. Continuation du même sujet 226
TABLE 289
Chap. XXXIV. Suite du discours du Compère . . . . 235
Chap. XXXV. Discours de Diego, etc 243
Chap. XXXVI. Changement de matière 250
Chap. XXXVII. Réflexions sur l'aventure du chapitre précédent 253
Chap. XXXVIII. Continuation du même sujet . . . . 255
Chap. XXXIX. Suite de cette aventure 258
Chap. XL. Suite de cette aventure 260
Chap. XLI. Suite de l'emprisonnement de père Jean . . 264
Chap. XLII. Suite du même sujet 266
Chap. XLIII. Changement de matière 268
Chap. XLIV. Evénement funeste 272
Chap. XLV. Suite de la maladie du Compère .... 278
Chap. XLVI. Suite de cette aventure 280
Chap. XLVII. Mort du compère Mathieu 283
PQ Dulaiirens, Henri Joseph