‹ Le complot de Sarajevo, 28 juin 1914Chapitre 15 sur 16 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LA justice autrichienne nous a habitués à bien des iniquités. Il n'en est pourtant pas de plus troublante que celle du procès de Sarajevo. Dès le 29 juin, le maire de Sarajevo, le Fremdenblatt (officieux), le chevalier von Storck, etc., assurent que les « auteurs criminels » ont avoué que leur attentat est dû à l'instigation de Belgrade. Aucune demande d'enquête n'est pourtant adressée à la Serbie avant l'ultimatum du 23 juillet. La guerre ayant été déclarée par l'Autriche- Hongrie, le 27 juillet, aucune recherche ne put être faite à Belgrade, aucun témoin n'y put être entendu.

Néanmoins, le 12 octobre, s'ouvraient à Sarajevo les débats du procès. Comment avait été menée l'instruction ? Nous ne nous chargeons pas de le dire. Comment fut conduit le procès ? Mystère : les débats eurent lieu à huis clos. Sur quels attendus les juges basèrent-ils leur sentence ? Les publications officielles et officieuses sont muettes à ce sujet. Il serait pourtant intéressant de savoir pourquoi : 1^ le « premier conjuré )), Cabrinovic, son complice Grabez et le meurtrier Princip n'encoururent que 20 ans de réclusion pour « crime de haute trahison « ; 2^ furent condamnés à mort : Ilic, Cubrilovic, Kerovic, Jovanovic et Milovic, dont « le résultat de l'enquête » exposé par le Lwre rouge ne parle que comme de comparses ou même dont il ne parle pas du tout ? Une foule d'autres gens, d'ailleurs, furent également condamnés à des peines très sévères, mais gens dont le LiVre rouge ne cite même pas le nom, tels Cvjetko Popovic, Lazar Gjurki, Ivo Kranjcevic, etc. Il s'agissait probablement de se débarrasser de gens qui en savaient trop long sur toute cette mystérieuse affaire.

La Providence, aidée par les bourreaux de S. M. apostolique, semble, en effet, s'être

efforcée de faire disparaître tous ceux qui connaissaient les dessous de l'affaire des bombes. Le 3 février 1915, Ilic, Cubrilovic et Jovanovic étaient pendus. Un an après, la Vossische Zeitung (25 janvier 1916) annonçait la mort de Cabrinovic, emporté par la tuberculose. Un mois plus tard, Grabez disparaissait à son tour. De son côté, le maréchal Potiorek, vaincu en Serbie, était accusé de folie et interné. Le 2 février 1917 les journaux suisses annonçaient, d'après la Neue Freie- Presse, que Edmund Gerde, préfet de police de Sarajevo, venait d*être arrêté sous prétexte de malversations. Le 7 août 1917, le journal Venkoi^, de Prague, empruntait à VArbeiter Zeitung, de Vienne, des renseignements intéressants sur le régime des condamnés. « Ils ont d'abord été écroués à la prison bosniaque de Zenica. Lorsque la Bosnie fut envahie et que les environs de Zenica étaient menacés, les condamnés du procès de Sarajevo furent transférés dans les prisons militaires autrichiennes. Six, parmi lesquels les principaux coupables, Princip et Cabrinovic, furent internés à Theresienstadt ; les cinq autres, à Mœllersdorf. A Mœllersdorf, ils furent mis au secret le plus absolu. Jusqu'à la

réouverture du Parlement (30 mai 1917), il ne leur fut permis de recevoir aucune visite, pas même de leurs plus proches parents. Un jour, le frère de l'un d'eux vint de Bosnie à Mœllersdorf. Il dut s'en retourner sans avoir vu son frère. Ce régime est en contradiction formelle avec les lois et règlements relatifs aux prisons {Dienstbuch, D 6 d'août 1914), qui indiquent que tout détenu a le droit de recevoir des visites une fois tous les deux mois pendant le premier tiers de sa peine ; une fois toutes les six semaines, pendant le second tiers et une fois tous les mois pendant le dernier tiers. Par suite de l'insuffisance d'alimentation, et du régime cellulaire, trois sur six des détenus sont morts (Les Kerovic, père et fils, et Nedovic ou plus exactement Milovic). Un quatrième, Popovic, est à l'hôpital de la prison comme tuberculeux. Plusieurs fois les détenus ont demandé la cessation de leur régime cellulaire. Ce fut en vain. Les six condamnés internés à Theresienstadt n'y étaient pas mieux. Trois d'entre eux, Cabrinovic, Grabez et Dulcic sont morts ; trois survivent encore. Parmi ces derniers, Princip ne prolongera guère son existence. Il est atteint de tuberculose osseuse et, il y a

quelque temps, a subi une opération à l'hôpital militaire de Theresienstadt. Le régime du secret a été, il y a quelques jours, aboli à Theresienstadt. A Mœllersdorf, bien qu'un ordre ministériel ait également aboli ce régime, Popovic et Gubrilovic, collégien (^), sont encore en cellule et tenus au secret absolu, »

On a appris depuis que la plupart des survivants sont morts les uns après les autres. Il est bon de noter, néanmoins, que Princip a été soumis à un régime tout différent de celui des autres. Il a, on le voit, été relevé du secret alors que ses co-accusés continuaient à rester isolés. D'autre part, dépeint par le K. K. Korrespondenz- Bureau, le 1^^ juillet 1914, comme ayant « les yeux caves et l'apparence d'un jeune homme tuberculeux », il a survécu à tous les condamnés dont la santé semble n'avoir pourtant inspiré aucune crainte aux rédacteurs de l'agence officielle. Il est vrai que les services sanitaires autrichiens ont fait l'impossible pour sauver sa précieuse personne. La Hrvatska Drzava, de Zagreb, du 20 février 1918,

(^) Frère' du condamné à mort. Le Lwre Rouge ne mentionne qu'un seul Gubrilovic, Vaso. Nous avons vu qu'il ne détermine pas son rôle.

nous apprenait que Princip venait de subir une nouvelle opération : on l'avait amputé d'un bras. Il n'échappa cependant pas à la mort. Le 30 avril 1918, les journaux de Vienne annonçaient, en effet, son décès. Il n'en reste pas moins que tous les soins dont on entoura le véritable meurtrier des époux archiducaux, alors qu'on laissa les autres condamnés mourir d'inanition, ont quelque chose de suspect. Ne s'agissait-il pas, en effet, après avoir fait disparaître tous ceux qui connaissaient les véritables instigateurs du complot des bombes, de conserver au monde, comme un témoin précieux, ce Princip qui avait tué par fanatisme national et pourrait, le cas échéant, être la preuve vivante que l'idée d'une grande Yougoslavie — l'idée de la Narodna Odbrana — avait présidé au meurtre ?

Le crime de Sarajevo, à en juger par tous les documents officiels publiés jusqu'à ce jour, se divise nettement en deux affaires distinctes : l'affaire des bombes et l'attentat à coups de revolver. Il faut nécessairement séparer les deux affaires comme ayant des causes différentes. Les coups de revolver ont été tirés par un nationaliste exalté, surexcité par la provo-

cation que constituait la visite archiducale en un jour aussi solennel pour les Yougoslaves, et par l'exaspération causée par les bombes de Cabrinovic. Le crime de Princip, commis à un endroit où le cortège ne devait pas passer, ne se rattache en rien à celui de Cabrinovic.

L'affaire des bombes est, au contraire, le résultat d'un complot. Qui l'a organisé ? Qui a poussé Cabrinovic, fils d'un mouchard autrichien, à lancer ses bombes ? Evidemment celui ou ceux à qui le crime devait profiter ? Or la Serbie ne pouvait avoir aucun intérêt à une affa're de ce genre, susceptible d'amener un conflit où, elle en avait l'amère expérience, l'Europe ne la soutiendrait pas. Epuisée par deux guerres, elle avait besoin de repos pour organiser ses conquêtes et se refaire. Elle ne pouvait donc songer, comme l'en accuse l'ultimatum, à des « mouvements subversifs »

contre l'Autriche- Hongrie, sa puissante et incommode voisine. Elle y songeait si peu qu'au moment où les événements se produisent, elle est en pleine période électorale. M. Pachitch, président du Conseil, voyage en province et Putnik, chef de l' État-major, est aux eaux de Gleichenberg, en Autriche même. Cela

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prouve, à notre avis, une conscience tranquille. Celle de Tarchiduc François- Ferdinand l*est moins au moment où il arrive à Sarajevo. Les actes et les menées de la presse qu'il inspire montrent que, depuis qu'il détient le pouvoir, il prépare une guerre qui lui permettra d'assurer le triomphe compromis des Allemands et des Magyars, soutiens de son trône futur ; de remettre de Tordre dans les finances de l'Empire ou d'en masquer la déconfiture ; enfin, de faire oublier ses promesses et de permettre à ses enfants de lui succéder. En 1914, tout prétexte manquant, il fallait en créer un qui assurât le concours de l'Italie et la neutralité de l'Angleterre. François- Ferdinand avait donc le plus grand intérêt à ce que fût organisé un complot qui, semblant tramé à Belgrade, pût faire de la Serbie une provocatrice.

Mais peut-être dira-t-on que François-Ferdinand disparu, son projet sombrait avec lui. Guillaume II ne s'est-il pas écrié en apprenant la mort de son acolyte : « Tout est à recommencer ! )) (^) On oublie sans doute que tous

(^) Ces paroles ont été rapportées par le baron Beyens, ministre de Belgique à Berlin. De son côté, le prince Lichnowski écrit dans son mémoire ;

les complices que l'Archiduc avait mis à la tête du gouvernement et de l'armée, les Berchtold, les Tisza, les Forgach, les Conrad von Hœtzendorf, y étaient toujours et qu'ils continuèrent son œuvre.

Un article publié par M. Edgar von Sqjimidt- Pauli dans le Berliner Tagblatt du 30 avril 1918 suffirait à lever tous les doutes à cet égard. M. von Schmidt. contant ses souvenirs personnels sur le prince Ltuis Windischgraetz, qui venait d'entrer dans le cabinet Wekerle, écrit :

« C'est dans son château de Sarospatok, où naquit sainte EHsabeth de yThuringe et où Rakoczy forma ses plans héroïques, que la guerre mondiale commença pour moi. ■

» En effet, le 28 juin 1914, pendant le repas, un serviteur entra précipitamment, apportant la nouvelle de l'assassinat de l'archiduc Ferdinand.

« A la fin de juin 1914, je me rendis à Kiel, sur Tordre du souverain... A bord du Meieor, nous apprîmes la mort de l'archiduc héritier. Sa Majesté déplora que tous les efforts qu'elle avait faits pour gagner à ses idées ce haut personnage fussent ainsi rendus inutiles. J'ignore si le plan d'action politique contre la Serbie avait déjà été arrêté à Konopischt. »

» Aussitôt le prince, très troublé (erschiitteri)f s'écria ;

» — C^est la guerre I »

Ne voyons-nous pas, le lendemain même de l'attentat, le K. K. Korrespondenz- Bureai accuser la Serbie ? « Les milieux dirigeants af firme-t-il, sont convaincus que l'accomplisse ment de telles attaques par des sujets bos niaques eût été absolument impossible si de puis longtemps et par des moyens que con naissent bien les populations orthodoxes loyales, l'étranger n'y avait poussé par une propagande acharnée. » La Reichspost du 30 juin est plus explicite encore : « Il faut, prône-t-elle, écraser les vipères qui, là-bas, rampent autour de nous dans les miheux politiques de la Serbie radicale, dans les clubs et dans les écoles. » La lutte reprenait juste au point où l'Archiduc l'avait laissée. Pendant quelques jours pourtant la campagne qu'on amorçait ainsi cessa. Le vieux François-Joseph, qui n'était pas au courant, y contribua sans doute. Il est certain, en tous cas, qu'elle fut entravée. La Neue Freie Presse du 3 juillet 1914 en donne une preuve :

Le Hungarische Telegr. und 'Korrespondenz-Bureau, écrit-elle, a adressé hier de Sarajevo l'information suivante : « D'après les résultats actuels de l'enquête, il « est sans aucun doute établi que l'attentat est le ré- « sultat d'un complot. Outre les deux meurtriers, une « foule de jeunes gens ont été arrêtés. Il est démontré « que, tout comme les meurtriers, ils avaient été sou- « doyés par la Narodna Odhrana de Belgrade, pourvus « de bombes et de brownings et qu'ils avaient accepté « leur rôle. »

Tard dans la nuit ce même bureau officiel demandait à tous les journaux de ne pas insérer l'information qu'il avait envoyée l'après-midi. Il publiait en même temps le communiqué suivant : « On nous informe de milieux compétents que l'enquête au sujet de l'attentat de Sarajevo se poursuit dans le secret le plus absolu... »

Notons en passant que les termes de l'information officielle hongroise se retrouvent presque mot pour mot dans l'ultimatum du 23 juillet (*). Disons aussi que la réserve imposée à la presse de la double monarchie ne dura guère. Le 4 juillet 1914, en effet, les libraires de Vienne exposaient dans leurs étalages le dernier nu-

(^) L'ultimatum dit en effet : « Il résulte des dépositions et aveux des auteurs criminels de l'attentat du 28 juin que le meurtre de Sarajevo a été tramé à Belgrade, que les armes et explosifs dont les meurtriers se trouvaient être munis leur ont été donnés par des officiers et fonctionnaires serbes faisant partie de la Narodna Odhrana.,, »

méro de la îs.meuse Danze/ s Armeezeitung dont ils avaient souligné au crayon rouge les passages les plus violents. Une diatribe, qui rappelait, du reste, ce qu'écrivait la Reichspost du 30 juin, frappait par sa véhémente insolence : « Chiens, disait-elle, vous saviez que François- Ferdinand vous aurait appris à respecter l'Autriche ; chiens, vous saviez que François- Ferdinand était depuis longtemps, même sous le régime actuel, un facteur prépondérant ; chiens, vous saviez qu'il était pénétré de l'esprit militaire et de la puissance de Farmée ; c'est pourquoi vous l'avez abattu. Nous, soldats, ne connaissons qu'une vengeance : écraser du pied les serpents qui sifflent là-bas. Dans les pays annexés, un poing solide doit séparer le bon grain de l'ivraie. Tous ceux qui ne sont pas loyaux doivent être chicanés jusqu'au sang ; il faut chasser ces chiens à l'étranger... Ce n'est pas si difficile. Appeleznous, nous soldats, pour cela ! Il faut tout de suite régler le compte de la Serbie, foyer moral de l'attentat ! » Il est à noter que le Liure rouge austro-hongrois qui, dans son Annexe N® 9, reproduit ou résume, comme un grief contre la Serbie, divers articles de journaux serbes,

li'en a pu trouver d'aussi intolérables. Or la rigoureuse censure autrichienne laissa faire et laissa passer non seulement ces lignes brutales de la Danzers Armeezeitung, mais bien d'autres encore. Il faut croire que l'impotent vieillard qui présidait aux mauvaises destinées de l'Autriche-Hongrie avait été vite circonvenu par les complices de François-Ferdinand, devenus ceux de Guillaume II. La drame de Sarajevo, même tragique, put donc servir à ses fins, provoquer un ultimatum dès longtemps conçu et amener la guerre voulue et préparée par l'Archiduc défunt.

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