CHAPITRE II
IL reste pourtant ce qui constitue le nœud de la question : le résultat de l'enquête faite par le tribunal de Sarajevo. L'Annexe VIII nous l'expose en 4 parties et un appendice : I. Le crime et ses auteurs. — II. Origine du complot. — III. Provenance des bombes. — IV. Transport des trois auteurs de l'attentat et des armes de Serbie en Bosnie. Nous avons montré que l'Appendice, émanant d'un confident anonyme, ne mérite pas créance. Nous nous contenterons donc d'analyser et d'étudier chacun des 4 chapitres de ce document. Remarquons auparavant qu'on ne nous donne
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aucune date relative au commencement de l'enquête ni à sa fin ; qu'on ne nous communique pas les actes authentiques du tribunal, contresignés par les prévenus ou les témoins, mais un résumé plus ou moins étendu. Après cette constatation, qui enlève à l'exposé duBallplatz une partie de sa valeur, examinons le dossier.
« Gavrilo Princip, Nedejlko Cabrinovic, Trifko Grabez. Vaso Cubrilovic et Cetres Popovic avouent avoir formé, de concert avec Mehemed Mehemedbasic, aujourd'hui en fuite, un complot tendant à l'assassinat de M. l'archiduc François-Ferdinand. Ils reconnaissent s'être munis de bombes, quelques-uns aussi de revolvers browning...
« Nedejlko Cabrinovic avoue avoir, en qualité de premier conjuré, lancé contre la voiture de M. l'Archiduc une bombe qui manqua son but et qui, en éclatant, ne blessa que les personnes occupant la voiture qui suivait l'automobile de l'Archiduc.
(( Gavrilo Princip avoue avoir tiré contre l'automobile de l'Archiduc deux coups de revolver browning qui blessèrent mortellement M. l'archiduc François-Ferdinand et M"^^ la duchesse Sophie de Hohenberg. »
Voilà ^essentiel. Ce texte nous apprend donc quel a été le rôle de Gabrinovic et de Princip dans le crime du 28 juin 1914. Par contre il ne nous dit pas en quoi leurs co-accusés participèrent à l'attentat, et les autres pièces du dossier (II, III et IV) ne le diront pas davantage. Cette lacune est inexplicable, aussi ne cherchoiis-nous pas à l'expliquer. Il est, par contre, plus facile d'expliquer pourquoi on omet de nous dire quand les criminels ont fait leurs aveux. Dès le 29 juin, c'est-à-dire le lendemain même du forfait, le maire de Sarajevo faisait afficher l'appel suivant, qu'il adressait à ses concitoyens :
« De Vapeu de V auteur de V attentat lui-même, il est hors de doute que les bombes lancées sur V Archiduc et sa femme proviennent de Belgrade, »
« Cependant on soupçonne, non sans raison,^ que dans notre patrie, et à Sarajevo, se trouvent des éléments révolutionnaires.
« Nous réprouvons ce crime épouvantable avec la plus grande horreur.
« Ce sera le devoir sacré de la population d'effacer l'affront fait aujourd'hui à Sarajevo et de s'en laver. »
D'autre part, l'agence officielle de presse autrichienne lançait ce même jour une note intéressante à cet égard, et qui disait : « K. K. Korrespondenz- Bureau, 29 juin 1914. — Les deux criminels, internés à la prison de la garnison, ont toujours une conduite cynique. Ils se montrent insolents envers les fonctionnaires enquêteurs et ne font pas preuve du moindre repentir. Il semble, au contraire, qu'ils soient heureux de la réussite de leur acte impie. A la plupart des questions, ils ne répondent pas ; ils NE NIENT PAS néanmoins avoir reçu les bombes à Belgrade, de deux comitadjis, paraît-il. De même, ils reconnaissent avoir agi en plein accord. Ils avaient décidé que, si l'attentat ne réussissait pas à l'un, l'autre devait le renouveler. Princip donne l'impression d'un garçon très intelligent et répond d^une façon précise à toute question. »
Nous reviendrons tout à l'heure sur les termes et les contradictions de ce communiqué. Nous savons, par deux plumes officielles, que le 29 juin les inculpés avaient accusé Belgrade, et nous comprenons pourquoi le Liç>re rouge ne mentionne pas cette date. La diplomatie eût alors été en droit de demander au Ballplatz
pourquoi, dès qu'il était en possession de ces « aveux», il n'a pas prié la justice serbe d'ouvrir sur cette affaire une enquête en bonne et due forme.
Pourtant s'agit-il bien d'aveux, en réalité ? Le maire de Sarajevo le dit, mais il n'est informé qu'indirectement sans doute. En tous les cas, l'agence officielle, qui tient ses renseignements d'une source plus sûre, se contente d'affirmer que « les deux criminels ne nient pas )). Il y a une nuance, et cette nuance est tout un monde. Ne pas nier ne veut pas dire avouer. « Ils ne nient pas » veut dire qu'on leur a suggéré que les bombes venaient de Belgrade et que ni Cabrinovic ni Princip n'ont dit non. N'a-t-on pas cherché à jouer sur les mots ? N'a-t-on pas cherché ainsi à induire en erreur l'opinion publique en Autriche- Hongrie même et dans le monde entier pour faire croire à la culpabilité de la Serbie ? Il ne s'agit sûrement pas d'aveux spontanés puisqu'on pose des questions aux deux criminels et que l'on prend pour un assentiment ce qui n'est pas une négation, ce qui, peut-être n'est qu'un silence. En effet « à la plupart des questions, ils ne répondent pas )), et qui ne dit rien consent,
Chopin 3
chacun sait cela. Nous ne comprenons pas, patexemple, comment Princip, qui est pourtant un des deux criminels, muet « à la plupart des questions », peut répondre « d'une façon précise à toute question )).
Enfin, ne soyons pas trop curieux et ne demandons pas à la bureaucratie autrichienne d'être logique. Nous en verrons bien d'autres. Admettons que Cabrinovic et Princip aient avoué tout ce que l'on a voulu et voyons leur crime. Nedeljko Cabrinovic avoue « avoir lancé une bombe, » dit le Livre rouge. Qui dit la vérité : le comte Berchtold, auteur de ce livre ; le maire de Belgrade quand il dit des bombes, ou le chevalier von Storck (Liçre rouge, N^ 1), qui met aussi bombes au pluriel ? Le maire de Belgrade a l'avantage de s'être trouvé sur place et d'avoir eu des renseignements de première main. Or, il parle de plusieurs bombes. Le récit officiel du â9 juin, lui aUssi, parle de bombes, au pluriel. Il précise même : un petit projectile a été lancé d'abord, puis une boïnbé. Or il a le mérite d'avoir été authentiqué non seulement par son origine, mais encore par un télégramme exprès émanant de la plus haute autorité — après l'Empereur — ep Bosnie-
Herzégovine et, qui mieux est, de l'un des témoins oculaires du drame, du maréchal Potiorek (*), gouverneur civil et militaire du pays. Le Neues Wiener Tagblatt s'était, le 29 juin, adressé télégraphiquement au maréchal pour avoir une relation authentique de l'événement. Il reçut ce même jour, et par la même voie, la réponse suivante, qu'il publia le 30 :
« Sarajevo, 29 juin. — - Par ordre supérieur de S. E. le gouverneur du pays, nous vous informons que le récit des événements d'hier transmis hier et aujourd'hui par le K. K. Korrespondenz- Bureau est authentique et que nous n'avons rien à y ajouter. — Bureau de Presse du gouvernement du pays. »
Encore une fois, qui dit la vérité ? La réponse à cette question est, nous semble-t-il, facile maintenant. Le maire de Sarajevo et le gouverneur, dont la négligence était d'autant plus coupable que le nombre des bombes était plus grand, n'avaient aucun intérêt à mentir dans ce sens — au contraire.
(^) Voir, page 97, note le témoignage du maréchal "Potiorek, corroboré par celui du comte Harrach, lui aussi témoin oculaire.
Il ne reste donc d'avéré, dans cette première partie de 1' « extrait' des actes du Tribunal de district bosniaco-herzégovinien de Sarajevo », que le récit du crime de Princip, récit qui n'a varié dans aucune relation.
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