CHAPITRE III
OUELLES que soient, du reste, les variations dies autorités autrichiennes à son sujet, il est certain que l'attentat a eu lieu. Pour savoir qui l'a ourdi, étudions avec la diplomatie austro-hongroise Vorigine du complot.
{( Les inculpés, s' accordant sur les points essentiels, ont donné au juge d'instruction les indications suivantes :
« C'est au mois d'avril 1914 (^) que Princip,
(1) Notons, sans commentaires, qu'un communiqué du K. K. Korrespondenz-Bureau, en date du 29 juin 1914 et authentiqué par le maréchal Potiorek, affirme que
38 LA THÈSE AUTRIGHIENNB
au cours d'un séjour à Belgrade, où il fréquentait, dans les cafés, de nombreux étudiants serbes, conçut le projet d'un attentat contre feu M. l'archiduc François-Ferdinand. Il discuta ce plan avec Cahrinovic quil connaissait, et qui se trouvait également à Belgrade ; celuici nourrissait dès cette époque la même pensée et se déclara aussitôt disposé à participer à l'attentat. »
Princip et Cabrinovic manquant d'argent, songèrent à demander les bombes et les armes nécessaires au major serbe Milan Pribicevic ou à la Narodna Odbrana. « Mais le major et le membre compétent de la dite association, Zivojin Dacic, » étaient absents. Les deux criminels « décidèrent de tenter d'obtenir les armes par un ancien comitatschi {sic) qu'ils connaissaient et qui, à Cette époque, était employé au , chemin de fer de l'État, Milan Ciganovic.
Princip entra donc en relations avec Ciganovic '^ par V intermédiaire d'un ami intime de ce dernier. Ciganovic vint trouver Princip, càtisa avec lui du pi*ojet d'attentat qu'il approuvait
Princip était revenu en Èosùie depuis trois mois lorsqu'il commit son attentat.
ORiGlNE DtJ COMPLOT Ô9
pleinement, et coixaaença par lui déclarer qu'il demandait à réfléchir, s'il devait fournir leô armes. Cabrinovic eut également un entretien avec Ciganovic au sujet des armes.
A Pâques, Princip mit dans la confidence Trifko Grabez, qui se trouvait aussi à Belgrade et qui, suivant son aveu, se déclara également prêt à coopérer à l'attentat.
Dans la suite, Princip eut à maintes reprieôfl des entretiens avec Ciganovic sur la manière de perpétrer l'attentat.
Entré temps, Ciganovic s'était entendu au*^ sujet du projet d'attentat avec le major serbe Voja Tankosic, avec lequel il était en étroite relation d'amitié et qui^ dans ce but, mit ensuite les revolvers hrowriing à sa disposition.
Grabez fait des aveux qui concordent av^c les indications données par Princip et Cabrinovic, à savoir que le 24 mai, en compagnie de Ciganovic, il avait rendu visite à Tankosic à soti domicile et sur le désir qu'en avait exprimé le major. Les présentations faites, Tankosic aurait dit à Grabez : « Es-tu l'homme qu'il faut, es-tu résolu ?» A quoi Grabez aurait répondu : « Je le suis. )> Tankosic demanda : « Savfez-Yous manier le revolver ? » et, sur la
réponse négative de Grabez, Tankosic aurait dit à Ciganovic : « Je te donnerai un revolver^ va leur apprendre à tirer. «
Ensuite Ciganovic conduisit Princip et Grabez au champ de tir de la garnison de Topcider et leur donna, dans le bois voisin du champ, une leçon de tir à la cible avec revolver brow- ^ning. Princip se révéla le meilleur des deux tireurs. Ciganovic familiarisa aussi Princip, Grabez et Cabrinovic avec l'usage des' bombes, qui lui furent remises plus tard.
Le 27 mai 1914, Ciganovic remit à jPrincip, Cabrinovic et Grabez — selon leurs aveux concordants — six bombes, quatre revolvers browning et des quantités suffisantes de munitions ainsi qu'ur* tube de verre contenant du cyanure de potassium, de quoi s'empoisonner après avoir perpétré le crime, afin que le secret fût gardé. En outre Ciganovic leur remit de l'argent.
Dès Pâques, Princip avait informé Danilo Ilic de son projet d'attentat. Lors de son retour à Sarajevo, il pria celui-ci de recruter quelques autres personnes, qui devaient participer à l'attentat pour en assurer le succès. C'est alors, d'après son aveu, que Ilic aurait gagné à la
cause Vaso Cubrilovic, Cetro Popovic et Mehmed Mehemedbasic. »
Avant tout autre commentaire,' relevons les incohérences ou même les contradictions de ce texte. Elles sautent aux yeux. On nous dit que les inculpés s'accordent « sur les points essentiels ». Il est au moins singulier qu'on ne nous dise pas sur quels points ils diffèrent, car cela prouve que l'on tient à cacher certaines choses. On ouvre donc par là la voie à une foule de suppositions qui ne peuvent que diminuer notre confiance déjà fortement ébranlée par ce qu'on nous livre. Ne nous dit-on pas, par exemple, de Princip et de Cabrinovic « qu'ils connaissaient » Ciganovic pour, deux lignes plus loin, nous raconter qu'ayant besoin d'armes, « Princip entra donc en relation avec Ciganovic par l'intermédiaire d'un ami intime de ce dernier )> ? Mais alors Princip et Cabrinovic ne connaissaient pas Ciganovic sans quoi il n'était pas nécessaire d'un intermédiaire. Qui est, du reste, cet intermédiaire certainement lié avec tous et dont Princip et Cabrinovic devaient savoir le nom ? Le Liçre rouge nous doit cette présentation d'un témoin important. Il nous doit aussi des renseignements sur la
façon dont Princip qui, à Pâques, était à Belgrade fit, dès Pâques, part de son projet criminel à Ilic, qui était à Sarajevo, livrant ainsi son secret au hasard des postes autrichiennes et de leur cabinet noir.
Il serait égalenaent curieux de savoir comment il se fait que le major Tankosic qui, précédemment, avait mis des revolvers à la disposition de Ciganovic, éprouve, le 24 mai, le besoin de lui dire : « Je te donnerai un revolver )\ Tout cela est bien peu clair, mais cette obscurité, qui n'est pas exceptionneHe, est sans doute voulue. Faisons néanmoins comme si nous comprenions, et continuons notre examen en abordant le fond même de l'acte produit par le Liçre rouge.
La 1^^ partie de l'Annexe XIII nous a présenté les accusés ; Princip, Cabrinovic, Grabez, Gubrilovic et Popovic. Ils sont cinq auxquels s'ajoute Mehmed Mehemedbasic que l'on n'a pu arrêter. Nous sommes surpris de ne pas trouver parmi eux le complice que nous révèle la 2® partie, Danilo Ilic. Il nous semble pourtant que ce dépositaire des secrets de Princip, ce recruteur de la bande, avait sa place au banc des criminels, et que son témoignage
aurait présenté un intérêt capital. S'il n'a pas été arrêté, nous ne comprenons rien à la justice autrichienne. S'il a été arrêté — ce que la dernière phrase (« c'est alors, d'après son aveu, que Ilic )>... le contexte ne permet pas de juger si son se rapporte à Princip ou à Ilic) ce que sa dernière phrase, disons-nous, pourrait laisser supposer, nous ne saisissons pas pourquoi on ne nous rapporte pas son témoignage. C'est sans doute pour la même raison que l'on néglige celui de Popovic. En exposant celui' de Cubrilovic (Annexe XI-t), on nous montre pourtant que l'on ne s'en tient pas aux déclarations des seuls assassins. Il est vraisemblablement beaucoup de choses dans les dépositions de Popovic et d'ilic qu'il ne serait pas bon que l'opinion connût. Il est à présumer qu'il y en a également beaucoup dans celle de Cabrinovic, car on fait à ses aveux une part bien minime.
La 1^® partie nous présente Cabrinovic comme ayant la « qualité de premier conjuré » ; la 2^ partie cependant nous fait savoir que c'est Princip qui conçut le projet, que c'est Princip qui entra en relation avec Giganovic, que c'est Princip qui enrôla Grabez, que c'est Princip
qui, en la seule compagnie de Grabez, apprit à tirer du revolver, qu'enfin c'est Princip qui, par l'intermédiaire de Danilo Ilic, trouva les derniers complices. Pourquoi charge-t-on ainsi celui des criminels dont l'arme fut non pas des bombes, mais le revolver ? La seule réponse admissible est, nous semble-t-il, que l'attentat de Cabrinovic a une tout autre cause que le crime de Princip.
Comnient, d'ailleurs, expliquer la question des armes ? Le 24 mai, alors que déjà Cabrinovic, Princip et Grabez sont « conjurés », Giganovic ne donne des leçons de tir qu'aux deux derniers. Pourquoi Cabrinovic est-il exclu de ces exercices ? On ne nous ne le dit pas, bien que le fait soit très important. Il permettrait peut-être de comprendre sur quoi Ciganovic se basait pour distribuer, le 27 mai, des armes aux membres du complot. A cette date la conspiration comprend, en efïet, trois exécuteurs, et l'on ne sait encore combien Ilic recrutera de complices. Or, quelles armes ces trois conjurés reçoivent-ils ? Six bombes et quatre revolvers. On conçoit que chacun d'eux ait reçu deux bombes, mais comment se partageront-ils les revolvers ? S'ils en reçoivent
chacun un, il en restera un d'inutile. A moins que Cabrinovic — qui n'a pas appris à tirer — n'en soit pas muni, et il resterait encore à expliquer pourquoi ce Cabrinovic, « premier conjuré )\ n'a pas la partie aussi belle que ses acolytes, les moyens mis entre ses mains étant moins nombreux. Nous nous demandons enfin de quoi pourront bien être armés les complices qu'Hic recrutera par la suite, ou, s'ils ne sont pas armés, en quoi a pu consister leur rôle dans l.'alïaire. Si nous admettons pourtant leur complicité, le Lii^re rouge devrait bien nous dire comment ils ont pu « participer à l'attentat pour en assurer le succès )\ Il devrait bien nous dire aussi comment, avec un seul « tube de verre contenant du cyanure de potassium «, tous ces gens, qui ne pouvaient agir ensemble et au même endroit, auraient pu s'empoisonner « afin que le secret fût gardé y>.
Cette histoire de poison a, d'ailleurs, joué un fort mauvais tour aux diplomates austrohongrois. Dans une phrase du Mémoire [Livre rouge, N^ 19) tel qu'il fut communiqué au gouvernement français, il est dit que Ciganovic et Tarkosic « apostèrent Zian Kali avec l'indication que les deux auteurs, après l'attentat, de-
vaient se tuer .-•. Il semble, malgré l'obscurité du style, qu'un nouveau complice soit intervenu, chargé d'obliger Cabrinovic et Princip à se suicider à la suite de leur méfait. Eh bien ! on se trompe. Le texte allemand du Li^re rouge dit simplement : « Sie stellten Ziankali mit der Weisung bei, dass sich die Taeter nach voUbrachten Anschlag damit entleiben », ce qui signifie : « Ils ajoutèrent du cyanure de potassium (Ziankali) pour que, le projet accompli, les auteurs se tuent avec. » Cette erreur officielle montre, en tout premier lieu, le peu de soin que l'on a apporté à Vienne, à la rédaction d'un document qui devait convaincre le gouvernement français du bien-fondé des accusations contre la Serbie (^). Mais si le traducteur autrichien a pu faire un contresens aussi gros, comment expliquer qu'il ait pu ajouter au texte original un mot aussi important que deux et qu'il ait pu, sans raison, faire dire au Mémoire : les deux auteurs ? C'est bizarre et compromettant.
L'histoire de Ciganovic n'est ni moins bizarre, ni moins compromettante. C'est un sujet
(^) Cf. Ernest Denis, La Grande Serbie (Delagrave, Paris, 1915), p. 286.
austro-hongrois (Livre bleu serbe, N^ 39), employé comme aspirant à la direction des chemins de fer serbes. Or la diplomatie du Ballplatz ne cesse de le présenter comme un « fonctionnaire d'État serbe ». Lorsque le gouvernement serbe demande, à propos de lui, au gouvernement impérial et royal « de vouloir bien,, dans la forme accoutumée, faire connaître le plus tôt possible les présomptions de culpabilité, ainsi que les preuves éventuelles de culpabilité qui ont été recueillies jusqu'à ce jour par l'enquête de Sarajevo, aux fins d'enquêtes ultérieures », le Ballplatz se garde bien de répondre directement. Il le fait indirectement, mais en se trompant d'adresse. C'est en effet à Berlin qu'il envoie ses « observations sur la réponse serbe » et c'est le Lù^re blanc allemand qui les publie (Annexe I^). Les voici : « Cette réponse est subtile. Suivant les recherches que nous a^ons fait faire trois jours après Vattentat, Ciganovic, quand on a su qu'il avait pris part au complot, était parti en congé et s'était rendu à Ribari sur l'ordre de la préfecture de police de Belgrade. Il est donc d'abord inexact que Ciganovic eût déjà cessé d'être fonctionnaire de l'État serbe le 15-28 juin. A cela il faut ajouter que
le préfet de police de Belgrade, qui a personnellement favorisé le départ de Ciganoxic et qui savait où celui-ci se trouvait, déclarait, dans une interview, qu'il n'existait à Belgrade aucun homme du nom de Milan Ciganovic. )) Ainsi donc Vienne a fait faire des recherches à Belgrade trois jours après l'attentat, c'est-àdire le 1^^ juillet. Qui a fait ces recherches ? Est-ce la justice serbe ? Nous savons que non. Est-ce quelque agent secret du Ballplatz, quelqu'un de ces confidents dont les informations sont difficilement contrôlables ? Peut-être ; à moins que ce ne soit quelque mouchard comme le gouvernement austro-hongrois en avait tant dans les Balkans. Mais le Liçre rouge va nous aider à démêler la vérité. Dans un télégramme qu'il adresse, le 23 juillet, au comte Mensdorfî, ambassadeur austro-hongrois à Londres, le comte Berchtold écrit [Livre rouge, N^ 9) : « Un rapport télégraphique de notre ministre de Belgrade nous apprend que le fonctionnaire d'État serbe, Ciganovic, compromis dans l'attentat d'après les témoignages concordants des criminels, se trouvait encore à Belgrade le jour de l'attentat ; mais trois jours plus tard, quand son nom fut cité dans les journaux, il avait
déjà quitté la ville. Nul n'ignore que le chef de la presse serbe déclara, lui aussi, que Ciganovic était totalement inconnu à Belgrade. » Le ministre d'Autriche- Hongrie à Belgrade, le baron Giesl, était absent de son poste le jour de l'attentat et trois jours après : les premiers rapports diplomatiques (N^* 1 et 2) des 29 et 30 juin sont faits par le chevalier de Storck, conseiller de légation et, le 21 juillet (N^ 6), le baron Giesl lui-même écrit : « V^ici quelque temps que depuis le funeste attentat du 28 juin j'ai rejoint mon poste... » Quand donc a-t-il constaté l'absence ou la présence de Ciganovic ? Quand donc a-t-il télégraphié son rapport ? Ne soyons pas trop curieux et sachons nous contenter de ce qu'on nous donne. Le comte Berchtold lui-même nous prouve qu'il n'a pas, comme il le dit, dans ses observations, fait faire des recherches. Elles ont été faites — si toutefois elles furent faites — spontanément. Il est regrettable pourtant que le comte Berchtold ne nous dise pas pourquoi, du 23 au 27 juillet, sa version au sujet de Ciganovic a varié. Le 23 juillet il prétend que Ciganovic a fui Belgrade, de son propre chef sans doute, lorsque les journaux l'ont cité comme compromis dans
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l'attentat. Le 27, il assure, sans nous dire sur quels renseignements il se base, que Ciganovic, favorisé par le préfet de police de Belgrade, est parti en congé et s'est rendu à Ribari. Le 23 juillet, c'était le chef de la presse qui déclarait Ciganovic inconnu alors que le 27, c'était le préfet d<3 police lui-même. D'oii il résulte que le comte Berchtold, qui se contredit si ouvertement lui-même à quatre jours d'intervalle, est fort mal informé et que, par conséquent, il n'a aucune des « preuves éventuelles » réclamées par le gouvernement serbe.
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