DES VERS
L'oreille d'un versificateur étant douée du don dlnfaillibilité à Fendroit de la mesure, et tout lecteur de poésie étant supposé partager ce don, il eût été inutile
de chercher à parler aux yeux en indiquant, pour ainsi dire, du doigt que tel vers a deux pieds de plus que son voisin ou quatre de moins que ceux qui le suivent, si le besoin d'élégance, si Tamour de la forme ne s'imposaient ici, comme en tout ce qui constitue le travail du compositeur typographe. C'est pour ce motif que Ton est convenu d'adopter pour la poésie un renfoncement proportionnel à là mesure.
Les vers français les plus longs sont de douze syllabes \ il y en a d'une syllabe, et toutes les mesures intermé- * diaires sont usitées, quoique à des degrés différents. Le vers de onze syllabes ne se rencontre presque jamais, celui de neuf très rarement.
Comme ces douze variétés de mesures exigent autant de renfoncements différents et proportionnels, il est nécessaire que le compositeur puisse reconnaître la quantité de syll|Jbes de chacun d'eux. Il doit donc apprendre les premières notions de la versification française -, nous en donnons ici un bref exposé.
L'hiatus, c'est-à-dire la rencontre de deux voyelles d'un mot à un autre, ou d'une voyelle et d'une h muette, est proscrit de la poésie. Exemples : vrai élément , hardi explorateur, joli habit, il y a, fai été, peu à peu.
Le mot et fait exception à la règle \ quoique terminé par une consonne, il ne peut être suivi d'un mot commençant par une voyelle ou une h muette. Et un, et honnête, etc., forment hiatus.
Ce qu'il importe de bien comprendre pour reconnaître la mesure d'un vers, c'est la règle de l'élision, qui veut que toute syllabe féminine, c'est-à-dire terminée par un e muet et finissant un mot, se fonde en une seule émission de voix avec la syllabe initiale du mot suivant
commençant par une voyelle, de sorte que les deux syllabes ne comptent que pour une. Vh muette, étant comme si elle n'existait pas, n'empêche pas Félision. Ainsi, dans être adorable , h&mme orgueilleux^ idole indienne, personne habile, ire se fusionne avec a, me avec or, le avec in, ne avec ha, pour ne £ûre qu'une syllabe.
Une syllabe muette à la fin d'un vers ne compte pas, de même que les terminaisons erU des troisièmes personnes du pluriel. Ces syllabes constituent les vers dits à rimes féminines :
Paraissez, Roi des rois. Tenez, Juge suprême.
Sous les coups redoublé» tous les bancs retentissent
Il n'en est pas de même si ces mêmes terminaisons se trouvent dans l'intérieur du vers :
Les mkvses effrayés qpïUent leurs monuments.
Les terminaisons aient des troisièmes personnes du pluriel de l'imparfait et du conditionnel ne comptent que pour une syllabe tant à l'intérieur qu'à la fin du vers :
Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté. En Tain ils s'uniraient pour lui faire la guerre.
11 est accordé aux poètes, pour la &cilité de la versification, quelques licences, qui consistent notamment à modifier légèrement l'orthographe de certains mots, dès lors que la prononciation n'a pas à en souffrir. Ainsi, il est loisible d'écrire encor sans e flnal, soit pour n'en faire que deux syllabes devant un mot commençant par une consonne, soit pour le faire rimer avec un mot à terminaison masculine de même assonance. On peut aussi supprimer, pour le besoin de la rime, Vs finale à la pre-
mière personne du singulier du présent de Tlndicatif de certains verbes : je voi pour je vois, je croi pour je crois, je saipourje sais. On écrit, suivant le cas,^*t«ç«'à ou jusques à, grdee à ou grâces à, avec ou avecques, pied oupiéy etc.
En dehors du domaine propre de la bonne versification, la poésie de fantaisie ou d'à peu près nous offre des cas d'élision de syllabes muettes au milieu d'un vers, lorsqu'elles sont de trop pour la mesure ; on les remplace par une apostrophe :
Quitte-moi, Je te pri', je ne yeux plus de toi.
Il est essentiel de remarquer Texistence d'un repos léger dans la fecture des vers de dix et de douze syllabes. Ce repos constitue la césure et doit être marqué par une pause naturelle de la phrase -, il se trouve après la quatrième syllabe dans le vers de dix syllabes, et après la sixième dans le vers de douze :
Les champs de Rome | ont payé mes exploits.
La mer s'enfle et bondit | sur ses rives tremblantes.
Ces notions élémentaires bien comprises, on se rendra aisément compte du nombre de syllabes d'un vers, et il deviendra fecile d'en déterminer le renfoncement.
Tout ensemble de vers doit occuper à peu près le milieu de la justification, en se tenant toujours plutôt un peu plus à gauche qu'à droite. Or, le vers alexandrin ou vers de douze syllabes étant le plus long, il faudra décider dès l'abord si la justification permet de le renfoncer, car on doit veiller surtout à se mettre le moins possible dans la nécessité de faire des sorties, comme nous le dirons tout à l'heure. Le renfoncement des autres vers étant subordonné à celui du vers alexandrin, il importe de déterminer ce dernier avec goût et prudence,
pour éviter d^être obUgé de revenir sur ses pas en reconnaissant un peu tard qu'on a fidt quelque chose de disgracieux.
11 est impossible de flxer d'avance une proportion constante de renfoncement-, les typographes les plus éclairés ont dû souvent démentir dans la pratique les règles établies par la théorie ^ ajoutons qu'elles se contredisent dans les meilleurs traités publiés jusqu'à ce jouir.
Ici , nous lisons que le renfoncement doit être d'un cadratin par syllabe pour les vers au-dessus de cinq syllabes *, là, qu'il est ordinairement d'un demi-cadratin ; ailleurs, que le vers de dix syllabes se renfonce d'un cadratin et demi -, celui de huit, de trois ; celui de sept, de quatre. Or, comme nous rencontrons contradiction où nous voudrions trouver fixité et précision, nous sommes amené ici, comme sur bien d'autres points, à nous laisser guider par notre propre expérience. Elle nous prouve que ces trois méthodes sont également bonnes, mais non applicables dans les mêmes circonstances. Un caractère serré se trouvera bien de la proportion du demi-cadratin par syllabe -, un caractère large s'arrangera mieux de celle du cadratin par syllabe-, enfin, le troisième mode, qui renfonce le vers de dix syllabes d'un cadratin et demi, conviendra mieux à un caractère d'épaisseur moyenne. Au-dessous de six syllabes, la diminution proportionnelle d'un demi-cadratin par syllabe peut convenir à tous les caractères. Les différences que nous venons de noter résultent de Tattraction naturelle qui engage à se tenir plutôt à gauche qu'à droite. La perfection ne pouvant, à vrai dire, être atteinte que dans des cas très rares, il vaudra toujours mieux adopter le
système qui ne rejetterait pas trop à droite les petits vers et ne laisserait pas, par suite, un blanc disgracieux à gauche. Voici les proportions de chacune de ces trois méthodes :
SyUabes. Cadratins.
Syllabes.
Cadratins.
Syllabes.
Cadratins.
Gomme exemple de proportions, eu égard au caractère et à la justification, nous reproduisons ce curieux spécimen de douze vers inégaux, bien connu des versificateurs, et pour lequel nous avons suivi la troisième méthode :
« o Mort, Tiens terminer ma misère cruelle 1 » S'éciiait un jour, dans un sombre transport, Le pauvre Gharle, accablé par le sort.
S'empressant à la voix qui l'appelle, La faux en main, accourt la Mort, c Me voilà prête, dit-elle ; Or çà, de par Pluton, Que demande-t-on ?
•— Je veux, dit Charle...
— Tu veux? Parle.
— • Eh bien I Rien. »
Le renfoncement du second vers d'un distique latin
doit être d'un cadratin pour hs caractères serrés, et d'un cadratin et demi pour les autres :
Quum fortuna manet, Tultum servatis amici ; Quum cecidit, turpi vertitis ora fugâ.
Les alinéas ne se marquent généralement pas dans les vers autrement que par un blanc. Ainsi, dans des stances à vers égaux, le premier vers de chacune d'elles s'alignera avec les suivants. Le renfoncement ne devra avoir lieu que si, par mesure d'économie de place, on juge à propos de ne pas séparer les strophes par le blanc réglementaire.
Lorsque des vers sont intercalés dans un texte en prose, on les compose dans un caractère de corps inférieur, et l'on peut toujours choisir ce dernier de manière que les vers, si longs qu'ils soient, entrent dans la justification. Mais, quand il s'agit d'un ouvrage en vers, la justification doit se régler sur la longueur d'un long vers alexandrin. Toutefois, il peut arriver qu'il se rencontre -par-ci par-là un vers dépassant cette mesure et qui oblige à faire une sortie, c'est-à-dire à introduire dans l'espace destiné aux garnitures la partie excédante de ce vers. Telle est, du moins, la façon d'en user dans les labeurs soignés. Pour les autres, on se contente de reporter cet excédent, accompagné d'un crochet, à la fin du vers suivant s'il y a place, ou, sinon, à la fin du précédent. Si tous deux ont une longueur qui ne permette pas cet emprunt de bon voisinage, on a recours au dernier moyen, qui consiste à doubler la ligne :
Du chaume ou des prisons cherchant l'ombre im- EUe Tient recueillir les cris de l'infortune, [portnne,
Toutes enfin, l'appui des Français malheureux,
Parlaient, priaient, pleuraient^ oo s'immolaient pour
eux.
Leur lime en nos dangers fut toujours secourable.
On peut encore tourner la difficulté en composant, exceptionnellement, le vers trop long dans un caractère plus serré d'œîl ou d'un corps inférieur, mais ce moyen est le plus défectueux.
On comprend qu'avant de recourir à Fun de ces expédients, il faut tacher de mettre à profit la latitude accordée de réduire Tespacement à son minimum.
A ce propos, il eût peut-être été bon de dire, dès le début, qu'avant de composer des vers, il est indispensable de trier les espaces fortes du cassetin, ou de n'y admettre, à la distribution, que des espaces absolument de même force -, car, ayant, dans ce genre de composition, la facilité d'espacer très régulièrement, on doit s'empresser de saisir le moyen le plus propre à se rapprocher de la perfection. Le conseil que nous donnons ici découle si naturellement des principes d'espacement que nous avons développés plus haut, qu'il pourra semblerune redondance aux yeux de quelques-uns; ceux-là, nous nous permettrons de les féliciter, parce que leur attention nous prouve que ce n'est point à leur usage que l'on grossit parfois les manuels de remarques ou de déductions surabondantes.