‹ Le compositeur et le correcteur typographesChapitre 71 sur 88 · PHYSIONOMIE GENERALE · texte numérisé non relu

PHYSIONOMIE GENERALE

Nous abordons ici le point culminant de Fart de Timprimerie. Étant posées les règles de composition et de mise en pages, il est nécessaire qu'un gardien fidèle en assure Texécution : le correcteur est ce gardien.

Aux yeux du plus grand nombre, donner au lecteur d'épreuves la première place dans notre grande famille ouvrière, cela peut paraître un paradoxe. Ce n'en est point un aux yeux du typographe sérieux, ayant d'autres visées que cette apparence de perfection qui ne réside que dans la sensation des objets extérieurs. Le correcteur, pour n'avoir point un rôle actif dans les opérations manuelles qui ont pour base le composteur et la presse,

n'en est pas moins l'auxiliaire le plus indispensable, faute duquel une œuvré peut être lucrative, mais nullement honorable. Si les membres agissants ont la mission de donner à celle-ci le cachet artistique dont elle est susceptible, c'est au correcteur que reviennent l'immense tâche et l'insigne honneur d'y attacher définitivement le sceau de perfection intellectuelle que réclame toute œuvre qui s'adresse à l'esprit.

Nous ne parlons pas évidemment de cette perfection absolue qui est une chimère à l'égard de tout travail humain ; il n'existe point et il n'existera jamais de livre qu'on puisse dire exempt de fautes; mais cette impossibilité même d'atteindre à l'idéal confirme la suprématie du correcteur au point de vue de l'esthétique typographique, en lui imposant la nécessité de diriger avec une persévérance indomptable ses efforts vers ce but^.

Les fautes qui peuvent déparer un livre sont de deux sortes : 4 ** celles qui regardent les règles de composition et de mise en pages ; 2** celles qui concernent le texte.

Il est évident qu'un ouvrage peut être exécuté d'après les principes d'agencement matériel, tout en altérant le texte original et blessant les règles syntaxiques et orthographiques. Inversement, il peut reproduire correctement le texte, exprimer la pensée précise de l'auteur, et

1. « De tontes les attributions de la typographie, la lecture des épreayes est celle qui exige les soins les plus attentifs. Une bonne correction ajoute au mérite d'un livre, et la valeur qu'il tire de la pureté de son texte ne saurait lui être contestée. Il est malheureusement vrai que ce point principal en imprimerie est bien rarement atteint. Aujourd'hui, c'est presque une prétention chimérique que celle d'espérer trouver un livre dont la correction soit irréprochable. Et nous pouvons imputer notre insuccès plutôt à une insouciance inexcusable qu'à l'insuffisance de nos facultés. — Ch. Vbrnboil. » (L'Imprimerie^ août 1879.)

en même temps violer les règles typographiques. Or, comme dans ces deux états Fouvrage peut être mal imprimé, on voit combien il faut remplir de conditions pour approcher aussi près que possible de la perfection.

Il est reconnu que la masse du public juge surtout un livre par la façon dont il est imprimé. Mais le savant tient par-dessus tout à la pureté de son texte. Le bibliophile se préoccupe davantage de Fagencement général, et, pour peu qu'il soit initié aux arcanes de Fimprimerie, il veut plus que tout cela : à Finstar du complet typographe, il tient à Fexécution des règles de détail, qui donne à Fensemble, préalablement au tirage dont nous réservons les derniers effets, le Uni et le poli exigés par toute œuvre destinée à affronter le jugement d'un public sévère et complètement appréciateur.

Il ressort de ce qui précède que le premier pédagogue venu peut, avec Faide d'une scrupuleuse attention, corriger une épreuve en la châtiant au double point de vue de la syntaxe et de Forthographe, mais que, seul, Fhomme de Fart, connaissant parfaitement et sa langue et Fimprimerie, est capable d'amener un ouvrage à ce degré de perfection tangible qui doit être Fobjet de notre préoccupation la plus ardente.

Nous ne sommes plus au temps où des édîts royaux imposaient aux maîtres imprimeurs d'avoir, a sur peine d'amende arbitraire », des correcteurs capables de bien corriger et rendaient ces derniers responsables des dommages encourus par leur faute, par exemple de réimprimer à leurs frais les feuilles où ils avaient laissé glisser des erreurs. Ce soin qu'on prenait en haut lieu, dans les premiers temps de Fimprimerie, de garantir la pureté des éditions par des prescriptions sévèrement

formulées montre l'importance que Ton attachait aux fonctions de correcteur. On comprend peu cette rigueur de nos jours, où l'imprimerie a pris une extension telle, que, sous peine d'enrayer sa marche, on s'est vu dans la nécessité de recruter de tous côtés des correcteurs, dont la majeure partie est d'une médiocrité regrettable. D'ailleurs, pendant de longues années à dater de la naissance de l'imprimerie, il s'agissait le plus souvent d'imprimer des manuscrits peu lisibles , détériorés par le. temps, et qui, à dé&ut de l'original, étaient presque toujours des copies mal exécutées par des scribes ignorants ou peu soucieux de correction. Il était dès lors indispensable que la lecture de ces épreuves fût conûée à des hommes vraiment instruits, capables de déchiffrer et, au besoin, de restituer un texte.

Mais, si le rôle du correcteur n'est point aussi élevé aujourd'hui, si l'on n'est plus en droit de réclamer de lui le fonds d'instruction d'un véritable savant, il n'en doit pas moins, pour mériter son titre, connaître parfaitement la langue firançaise et posséder des notions au moins élémentaires de latin et de grec, et même des langues vivantes les plus usuelles, telles que l'anglais, l'allemand, l'italien et l'espagnol. Il doit, en outre, être initié suffisamment aux travaux de l'imprimerie, non seulement par l'étude théorique des traités, mais encore par une bonne expérience pratique. S'il ne remplit cette dernière condition, il ne sera jamais un correcteur complet. Nous nous plaisons à insister sur ce point, afin qu'on reste bien convaincu de la vérité de ce que nous avançons.

Il est évident que les débutants ne se rendent pas compte des difQcultés inhérentes aux fonctions de cor-

recteur. Il semble que la nature se soit plu à accumuler les charges sur un même point. Le travail de la composition supporte rigoureusement la médiocrité, puisqu'il n'est point définitif; celui du tirage est moins indifférent, puisque son effet sera irrévocable, mais il n'exige point un ensemble aussi complet de connaissances professionnelles ; loin de là : on sait, en effet, que la plupart des conducteurs aujourd'hui ne seraient pas capai)les de rétablir une ligne tombée en pâte. Le correcteur, au contraire, a besoin d'être universel, et, qui plus est, d'avoir à son service un organe visuel essentiellement net et résistant.

Ajoutons à cela la fièvre de production qui dévore de nos jours le monde de la presse, la rapidité d'exécution exigée le plus ordinairement pour la lecture des épreuves, ]a continuité de travail du matin au soir, souvent à la lumière éclatante du gaz, et l'on aura une idée approximative de ce que doit être le correcteur, ce rara avis de l'imprimerie * .

i. Nous compléterons ce tableau par deux citations. La seconde trace ducor^ recteur un portrait qui, heureusement, tend à devenir de moins en moins fidèle en quelques-unes de ses parties. Le correcteur, nous entendons le bon correcteur, réussit presque toujours à contenter son monde et reçoit quelquefois les éloges qu'il mérite, surtout parce qu'il se distingue de la masse qui laisse tant à désirer. De plus, le sort matériel fait aux correcteurs dans les bonnes maisons n'est plus ce qu'il était jadis à peu près généralement et ce qu'il est encore dans certaines imprimeries :

« Dans ce moment-ci, bonne mère, je suis disposé à croire que je ne mérite pas le reproche que tu me fais de perdre mon temps , car je me sens fatigné d'avoir, dans la matinée, lu une feuille en première et deux en seconde. Pour la première opération je lis trois fois mon épreuve, et deux pour la seconde. En tout ce sont cinq lectures, dont deux à haute voix, et le degré d'attention qu'elles demandent, ou plutôt l'effort continuel qu'il faut faire pour ne se distraire pas, fatiguent extrêmement. » (Lettres de Sismondi écrites pendant les Cent- Jours.)

tt Ah ! c'est un chemin épineux que celui qu'il a devant lui. Lui arrive-t-il

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