DES TIERCES ET DES REVISIONS
Hormis le cas où, les corrections du bon d'auteur étant trop nombreuses, il a été jugé prudent de les eflèctuer sur le plomb avant la lecture du correcteur en bon, afin d'éviter trop de rectifications sous presse, le tierceur est chargé de vérifier les corrections du premier concurremment avec celles du second.
Mais son premier soin doit être de s'assurer que l'imposition est bonne, point essentiel par excellence. Il aura, d'ailleurs, encore l'occasion d'en vérifier l'exactitude lorsqu'il verra la revision , car cette dernière fonction est également de son ressort.
Le tierceur, nous l'avons dit, n'a point à relire l'épreuve en entier. Son rôle ne comprend même à la rigueur que la vérification de l'imposition et des corrections et l'examen des détails relatifs au tirage, par exemple des angles
1. Voir, page 122, ce que noas disons des yirgpules mxxt^, Noos ajoaterons que M. Théotiste Lefevre, le savant directeur des travaux typographiques de la maison Firmin Didot, a étendu également à Tapostrophe cette heureuse innovation. Cest un réel progrès au point de vue de la perfection de la forme, et nous souhaitons vivement que ce système soit adopté par tous les fondeurs et imprimeurs.
de page non d'équerre, des lignes qui chevauchent, des lettres estropiées, des interlignes et des espaces qui lèvent, etc. Mais, s'il se tenait strictement dans cette limite, combien de défectuosités, combien de bévues passeraient au tirage ! La vérification des corrections , pour être complète, implique donc la lecture partielle et très minutieuse des passages qui précèdent et qui suivent une correction, car souvent une faute a été commise là où il n'y en avait pas. S'il y a eu remaniement d'une ligne à une autre, il devient encore plus essentid de relire soigneusement les lignes retouchées. Lorsque la correction ne porte que sur un mot , le corrigeur peut s'être trompé d'endroit, si le même mot existe dans le voisinage; la correction a été faite, mais non à la place voulue : deux fautes pour une. Donc, chaque fois qu'une correction d'une lettre à ajouter ou à supprimer n'a pas été effectuée au mot indiqué, il ne faut pas se contenter de la marquer à nouveau, mais il faut chercher, dans les lignes avoisinantes, si un même mot n'aurait pas été l'objet de cette correction.
En vérifiant les corrections d'auteur, on aura soin de s'assurer si le commencement et la fin de chaque page sont bien conformes sur les deux épreuves \ car il peut arriver que le metteur en pages se soit réservé, au retour du bon à tirer, de rétablir des pages longues ou courtes en gagnant ou doublant des lignes, dans le cas où Fauteur n'aurait point amené ce résultat par ses propres corrections. Si une retouche semblable a eu lieu, le tierceur doit y porter sévèrement son attention.
On doit compter aussi sur les accidents susceptibles de se produire dans le transport des formes à l'atelier des machines. Un choc peut endonunager l'œil des carac-
tères, des lettres peuvent tomber et n'être pas remises en place ou Têtre tout de travers. Quoique, dans cette occurrence , la prudence la plus élémentaire commande de signaler ces endroits à l'attention du correcteur, soit en retournant le pied en haut les lettres tombées , soit en entourant d'un trait sur l'épreuve le passage à relire, il peut arriver qu'aucun de ces soins n'ait été pris. Le tierceur ne pourra donc jamais avoir trop de méfiance à l'égard des épreuves qu'il revoit. Pour bien remplir ses délicates fonctions, il devra toujours s'attendre à rencontrer un piège tendu involontairement à sa vigilance et régler, en conséquence, son attention sur cette éventualité.
La tierce, une fois corrigée, est suivie d'une dernière épreuve qu'on nomme la revision. Quelquefois cell&-d n'est pas suffisante, et Ton a recours à une autre épreuve qu'on pourrait appeler revision de revision. Tant de précautions, d'ailleurs, ne sont pas superflues quand il s'agit d'épurer au dernier moment. Car il ne tant pas oublier que le conducteur de machine ne connaît nullement la composition ou est censé ne pas la connaître ; il ne pourra s'apercevoir d'une faute laissée par inadvertance. Déplus, s'il survient un accident pendant le tirage, il ne pourra que signaler Je fait au prote des machines, qui aura à faire effectuer la rectification par un corrigeur ordinairement attaché d'une manière spéciale à la correction sous presse * .
1. QuHl nous soit permis, en terminant, d'adresser un conseil à ceux d*entre messieurs les auteurs qui, peu au courant des travaux d'imprimerie, sont néanmoins soucieux d'obtenir un bon résultat, tout en économisant les frais. L'essentiel est que leur copie soit très lisible et assez correcte pour qu'ils n'aient que des changements insignifiants à indiquer sur les épreuves ; une composition
La ponctuation a pour objet d'éclairer le discours en séparant les périodes et les membres de phrase suivant leurs rapports mutuels.
Un discours peut être non ponctué, mal ponctué ou bien ponctué. Il y a peu de différence entre les deux premiers cas, car souvent mieux vaudrait qu'un texte ne fût pas du tout ponctué que de Fêtre mal. Il est donc indispensable de bien ponctuer.
Il coûte de reconnaître que les principes de ponctuation s'apprennent peu dans les écoles et que la minorité des grandes personnes les applique correctement. On ne saurait trop déplorer cette lacune dans nos institutions, parce que la science des règles de la ponctuation a un rapport intime avec l'analyse logique du discours, avec
bien faite da premier jet risque fort d'âtre déparée par des remaniements nombreux et successifs. — Ils devront, en toutes circonstances, s^attacher, dans leurs corrections, à substituer à une partie de texte supprimée une longueur de texte équivalente, ou à n'introduire en addition qu'une quantité devant fournir juste une ou plusieurs lignées entières d'impression ; il en doit être de même s'il s'agit uniquement d'une suppression. — Nous leur conseillons aussi de n'écrire leur copie que sur un seul c6té des feuillets, afin de faciliter le travail du compositeur et du correcteur. — Enfin, il sera toujours préférable de ne pas diviser une même note en plusieurs alinéas, parce que, d'abord, une note, par sa nature, demande à être réduite au plus petit espace, et ensuite parce que, lorsque plusieurs notes se trouvent réunies au bas d'une page, elles se détachent mieux les unes des autres si on ne consacre qu'un seul alinéa à chacune d'elles. Un tiret pourra, dans- bien des cas, établir une division suffisamment tranchée, comme nous le faisons ici même.
la dissection raisonnée de la phrase, dont elle est le signe caractéristique.
L'indifférence à cet égard ne saurait se tolérer chez un correcteur d'imprimerie, et guère plus chez un compositeur. Il leur appartient plus qu'à d'autres de bien ponctuer ; il est donc de toute nécessité qu'ils acquièrent dès le début des notions précises de ponctuation, car ils doivent savoir rectifier les fautes qu'un auteur aurait commises dans cette partie de son travail.
Beaucoup de personnes, des plus instruites même, ne craignent pas d'émettre cette opinion que l'application de la ponctuation est tout à fait arbitraire, que chaque auteur a sa manière de ponctuer et que toutes, en résumé, sont bonnes. Il n'est pas besoin de réfléchir longtemps pour reconnaître combien cette théorie est erronée. Nous sommes naturellement pour le respect des volontés d'un auteur, fussent-elles en opposition manifeste avec le goût et la raison. Mais, comme nous écrivons en vue des personnes qui ne savent pas et doivent savoir, nous avons le devoir de ramener les choses à leurs justes proportions. Or, on sera dans le vrai en admettant qu'il y a des cas où l'emploi de la ponctuation est facultatif, d'autres où il est de rigueur. Voilà ce qu'il importe d'expliquer.
Nous serions tenté de mettre hors de cause tous les signes de ponctuation autres que la virgule, c'est-à-dire le point, le point-virgule, le deux-joints, \d point dHnterrogation et le point d'exclamation, dont l'emploi n'offre que fort peu de difficultés. Nous en dirons toutefois un mot plus loin, mais en établissant dès le début la prééminence de la virgule, qui est le véritable cheval de bataille du correcteur en matière de ponctuation *, car.
s'il est bon de se souvenir que, faute d'un point, Martin perdit son âme', il est juste aussi de reconnaître que, faute d'une virgule, un lecteur perd bien souvent le sens de la phrase. C'est donc à la virgule que nous donnons la place d'honneur^.
DE l'emploi non fagultatip de la virgule.
Il n'entre pas dans notre cadre de donner des leçons de grammaire. Quoique nous nous adressions surtout aux commençants, nous leur supposons les notions élémentaires de la syntaxe, et nous croirions leur faire injure en leur expliquant la nature du sujet, du verbe, des attributs. Nous nous abstiendrons de définitions pédagogiques qui embrouillent l'esprit plus qu'elles ne
1. Ce proverbe bien connu a été défiguré de la façon suivante : « Faute d'un point, Martin perdit son âne, » U a- reçu, par suite, diverses explications fantaisistes. Nous le rétablissons dans sa forme primitive. Le trait qui lui a donné naissance est rapporté dans les Anecdotes historiques d'Etienne de Bourbon, dominicain du xiv* siècle. Un abbé charitable, pour inviter les voyageurs honnêtes et nécessiteux à lui demander l'hospitalité, avait écrit ce vers sur la porte de sa demeure :
Porta, patens esto; ntUli elaudaris honesto, A sa mort, son successeur, aussi avare que lui-même avait été généreux, congédia tous les hôtes et changea ainsi la ponctuation du vers :
Porta, patens esto nulli ; elaudaris honesto. Et, ajoute le narrateur, hic avaricia sua mortuus est, a celi hospieio exelusus (il perdit son âme).
Observons que, dans notre proverbe, faute d'un point équivaut à faute d'une ponctuation, car il ne s'agit pas ici de point proprement dit , mais d'un point dans le sens étendu du mot latin employé à cette époque : versum punctavit.
i. Notre système de ponctuation ne remonte qu'au xvi* siècle. Avant cette époque, la ponctuation était très défectueuse. Elle comp^renait trois pauses : la panse parfaite, la pause moyenne et la petite pause, qur s'indiquaient par un point , placé en haut de la dernière lettre du mot pour la première "pause , au milieu pour la seconde, et en bas pour la troisième.
réclairent, nous bornant à baser notre théorie de la ponctuation sur les notions générales de la constitution de la phrase.
Nous ne considérons d'abord dans une phrase, quelles que soient sa forme et son étendue, que la proposition principale, renfermant sujet, verbe et régimes, et en dehors de laquelle tout le reste n'est que propositions accessoires, toutes assimilables à l'égard de la ponctuation; ce qui permet, non seulement de négliger les différentes appellations de propositions incidentes ou subordonnées, et leurs subdivisions d'incidentes déterminatives et d'incidentes explicatives, mais encore d'établir une règle principale unique en deux parties, pouvant se formuler ainsi :
A^ Le sujet, le verbe et les régimes ne doivent jamais être séparés entre etix par la virgule, aussi bien dans la proposition principale que dans les propositions accessoires ;
2® Toute proposition accessoire doit être isolée de la principale par la virgule.
D'où il suit que, si la proposition accessoire précède ou suit la principale, une seule virgule sufût *, si elle est intercalée en elle, deux virgules sont nécessaires :
On ne saurait le nier, l'authenticité de ces pièces est très contestable.
L'authenticité de ces pièces est très contestable, on ne saurait le nier.
L'authenticité de ces pièces, on ne saurait le nier, est très contestable.
Chaque fois qu'il s'agit de déterminer la ponctuation d'une phrase, il importe donc de la décomposer, de la
désosser pour ainsi dire, en un mot de débarrasser la proposition principale de tout ce qui ne figure à côté d'elle qu'à titre accessoire. De cette façon, quelle que soit la longueur de la période, on se rendra toujours un compte exact de la place des virgules indispensables.
Un mot d'explication n*est peut-être pas superflu sur la manière dont il faut entendre la proposition, qu'elle soit principale ou accessoire. On doit là comprendre, non pas au point de vue de l'analyse grammaticale, mais au point de vue de l'analyse logique. En d'autres termes, le sujet n'est pas toujours réduit à un seul mot, mais il peut au contraire en comprendre un certain nombre. Il en est de même des régimes directs et des régimes indirects. Ainsi, dans cette phrase :
La facilité ayec laquelle il ouvrait l'oreille à la calomnie est au nombre des défauts dont le cardinal l'engage à se corriger.
le sujet n'est pas seulement la facilité, mais la facilité avec laquelle il ouvrait F oreille à la calomnie; Tattribut ou régime n'est pas seulement au nombre des défauts, mais au nombre des défauts dont le cardinal rengage à se corriger; voilà le sujet et le régime voulus par le sens, voilà le sujet et le régime logiques, voilà comme il faut les entendre en matière de ponctuation.
Autrement, nous serions amené à entrer dans les distinctions infinies des propositions incidentes déterminatives ou explicatives, qui sont le grand critérium des grammairiens pour déterminer l'usage de la virgule, mais qui n'en constituent pas moins un faux critérium, comme le reconnaît lui-même M. Tassis, dans son Traité de la ponctuation, lorsqu'il parle de ce moyen donné comme infaillible par tous les grammairiens.
En résumé, le sujet essentiel qui ne doit pas être séparé &u verbe par la virgule (à moins de propositions accessoires intercalées comportant deux virgules) se compose de tous les mots qui raccompagnent, indispensables pour en faire un sujet dont le sens soit complet. Les attributs et les régimes essentiels. ne pouvant se séparer du verbe par la virgule (à moins de la même exception) se composent de tous les mots nécessaires pour former un sens plein et non absurde. ^
Cette théorie est d'ailleurs corroborée par cette vérité que la ponctuation est faite pour s'adapter au sens, à l'idée, et non point, comme bien des personnes semblent le croire, pour marquer le repos. Cette erreur vient du manque de réflexion qui fait prendre Teffet pour la cause, car ces deux points sont corrélatifs, mais le dernier n*est que la conséquence forcée du premier, et, n'en déplaise à quelques contradicteurs, jamais nos bons correcteurs n'emploieront la virgule uniquement pour marquer le temps de la respiration, si elle ne s'accorde en même temps avec le sens de la période.
Nous en voulons citer de suite une preuve. Il se présente très fréquemment des phrases comme la suivante, où le sujet comporte une circonlocution assez étendue qui en forme le complément rigoureux :
Ceux de nos confrères qui n'auraient pas reçu de lettres d'avis pour retirer les publications auxquelles ils ont droit sont priés d'en informer le secrétaire du Comité de publication.
Or, on voit souvent mettre dans ce cas une virgule avant le verbe, c'est-à-dire avant sont dans l'exemple que nous venons de donner, mais c'est une faute contre la logique ; il n^en faut pas plus ici qu'il n'en faut après Thiers dans : M, Tkiers est mort.
Non, nos bons correcteurs d'imprimerie ne commettent point ce genre de fautes, très fréquentes chez la plupart des écrivains.
On sait que les trois parties intégrantes d'une proposition sont susceptibles d'une infinité de formes, qu'elles peuvent n'être pas toutes représentées dans la proposition, mais que l'une ou l'autre, quelquefois toutes les trois à la fois, n'y sont qu'implicitement contenues, puisque ces exclamations ah ! hélas ! sont en elles-mêmes des propositions complètes, et que des phrases telles que : je mange, s'adresser au concierge, offrent aussi un sens plein, la première se décomposant en : je suis mangeant, la seconde se complétant par deux mots sousentendus : il faut s^adresser au concierge. Nous avons dû raisonner, pour être mieux compris, sur la constitution la plus entière de la phrase, celle qui comprend sujet, verbe et régimes.
Mais, indépendamment des grandes lignes du discours, c'est-à-dire des propositions principales et des propositions accessoires, toujours susceptibles de se disjoindre, comme les membres d'un même corps, pour arriver à la dissection logique, il existe aussi des points de détail qui concernent chaque membre de phrase isolément. Ces points secondaires portent uniquement sur les relations des différentes parties identiques, parallèles d'une même proposition, et qui empruntent, pour la clarté, le concours de la virgule. Dans cette catégorie on range la réunion de plusieurs substantifs ou de plusieurs adjectifs figurant à des titres égaux, une énumération quelconque de noms faisant corps soit avec le sujet, soit avec le verbe, soit avec les régimes, chaque fois que les con-
jonctions et, ou, ni n'amènent point la liaison naturelle. En voici deux exemples :
Ce que l'auteur dit sur le maire, les échevins, la justice, la police, l'armée, les finances est intéressant et bien exposé.
Cet honnête citoyen, juste, sincère, loyal, patriote a toujours été et sera toujours aimé de sa famille, cher à ses concitoyens, utile à son pays, honoré du genre humain tout entier.
Nous ne saurions mieux définir ces traits secondaires de la ponctuation, par rapport aux traits d'ensemble qui font l'objet de noire règle principale, qu'en les comparant aux affaires administratives d'un peuple, qui nous présentent concurremment les questions d'ordre universel et les questions d'ordre particulier, les questions d'intérêt général et les questions d'intérêt local, qui toutes sont débattues et traitées isolément par des hommes différents dans différents pays, et qui néanmoins concourent simultanément, par leur arrangement raisonné, à l'harmonie du même tout.