CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
I. La formation du dualisme historique. — VI. La Constitution hongroise et la Monarchie autrichienne. — WI. L'éveil des idées modernes et la préparation de la Révolution.
Comment la monarchie autrichienne, née trialiste, est devenue dualiste; en quoi consiste, au juste. ce dualisme « historique », et comment s'en est préparé le remplacement par le dualisme moderne que proclame, dès son début, la Révolution de 1848, c'est ce qu'il est essentiel de savoir, en gros, mais exactement, avant d'aborder l’étude de l'Autriche-Hongrie contemporaine. 1848 n'a pas creusé dans l'histoire de la monarchie des Habsbourg un infranchissable fossé : entre | «avant-mars » et | «aprèsmars » *, les ponts sont nombreux, C’est au nom de la Pragmatique Sanction de 1723 que la Hongrie, de 1848 à 1866, a lutté pour le dualisme. C'est sur le contrat de mariage et les serments de Ferdinand I°', donc sur des actes qui remontent au premier quart du xvi° siècle, que se fonde la revendication par les Tchèques du droit d'État de la Bohème. L'Autriche-Hongrie contemporaine plonge encore par toutes ses racines dans ce passé lointain : c'est assez dire que, pour la comprendre, c’est lui d’abord qu'il faut connaître.
La monarchie autrichienne naquit le 29 août 1526, sur le champ de bataille de Mohäcs. Les Turcs y écrasèrent l’armée hongroise, et Louis IT, roi de Hongrie et de Bohême, périt dans la déroute. Ses couronnes, après quelques mois d'intrigues, échurent à son beau-frère Ferdinand Ie", archiduc d'Autriche. Lors-
1. Vormarz et Nachmaärz désignent en allemand, d’une façon commode, les deux époques que séparent les journées de mars 184$.
qu'aux États héréditaires de la maison d'Autriche‘ eurent été réunis les deux royaumes, l'empire des Habsbourg se trouva définitivement constitué.
Est-il, comme le veut l'opinion courante, la création purement artificielle d’une tenace politique de famille ? Les Habsbourg avaient tout fait pour qu'on le crût. Pendant deux siècles et demi, depuis leur établissement à Vienne en 1989, ils s'étaient tenus à l'affût, guettant les trônes de Bohème et de Hongrie. Ils n'avaient laissé passer aucune occasion de s’y créer, par des contrats de mariage et des pactes de succession, des titres, ou du moins des prétentions. Maximilien Ier, le grand-père de Ferdinand, en avait fermé le cercle. en faisant de son petit-fils, par une double union. deux fois le beau-frère de Louis IL. — Mais les États artificiels n'ont pas la vie aussi longue que l'a eue la monarchie autrichienne. Puisqu’elle a duré, elle avait de bonnes raisons d’être. Sans doute, elle n’a pas, dans son ensemble, l’impérieuse unité physique que présentent certaines de ses parties, la Bohème, par exemple, ou la Hongrie: mais elle a une unité politique évidente”. 5es divers territoires ont une orientation commune : ils subissent une même influence, celle du système hydrographique formé par le Danube et ses affluents. Le Danube les domine. il les pousse. les jette l'un vers l’autre : il donne à la monarchie son caractère géographique. fondamental et durable, de puissance danubienne.Entre les Sudètes, les Carpathes et les Alpes devait naître une puissance danubienne. Elle s’esquisse à diverses reprises, du vri® au xvi° siècle, depuis le légendaire Samo jusqu'à Mathias Corvin, le plus grand roi national de la Hongrie. Une loi de la nature attire ces éphémères empires vers le moyen Danube, qui est devenu et toujours resté le centre de gravité de la monarchie autrichienne. Plus heureux que leurs précurseurs, les Habsbourg réussirent à la fonder, parce que l'état général de l'Europe au début du xvi° siècle favorisait leur dessein. C'est le moment où à l'Occident s'achève la formation des grands États, où à l'Orient s'établit la nouvelle et formidable puissance des Turcs. Placés entre l'Occident et l'Orient, à la rencontre de deux influences, au contact de deux mondes, les pays danubiens subissent le contre-coup de cette transformation
1. Archiduché d’Autriche, Styrie, Carinthie, Carniole, Tirol, Vorarlberg, Trieste, Goritz.
2. Supan, Oesterreich-Ungarn, 3. — Cette question ne peut être ici qu'indiquée. Des vues intéressantes se trouvent dans Supan, 0. c., 3-12, 324; Ratzel, Politische Geographie, 100, 155-6, 6144-27, 654-6, 661-2, 682-3.
européenne. Pour résister à l'absorption par l'Occident ou à la submersion par l'Orient, les petits États qui les occupaient jusque-là n'ont plus qu'une ressource : s'unir, eux aussi, en un grand Etat. Ferdinand, muni par la prévoyance de ses ancêtres de contrats et de traités, revendiqua la succession de son beau-frère. En Bohème comme en Hongrie, les États du royaume refusèrent de reconnaître sa femme ou lui comme héritiers légitimes du trône ; mais aussitôt après ils l’élurent roi. Peut-on concevoir plus fort témoignage de la nécessité d'une monarchie autrichienne ? Egalement jalouses de leur indépendance, également défiantes du Habsbourg, la Bohème et la Hongrie se soumettent pourtant à lui. C'est qu'en lui seul elles trouvent un protecteur contre l'Islam, dont le flot a déjà entamé l’une et menace l’autre. Il est un souverain puissant et leur voisin le plus proche : il estsurtout un prince de l'Empire et le frère de l'Empereur: à la défense commune, il apporte, outre ses propres forces, l'espoir, la promesse presque de l'aide de l'Allemagne. En Hongrie. le parti national extrême lui oppose un anti-roi, Jean Szäpolyai : pour se maintenir contre Ferdinand, Szäpolyai doit se reconnaître vassal du sultan, et recevoir de ses mains la couronne. Turques ou Autrichiennes — ni la Bohème ni la Hongrie n'avaient d'autre choix.
Avant même de naître, la monarchie nouvelle — l'attitude des Diètes le prouve — a sa question constitutionnelle. Deux conceptions de l'Autriche s'opposent dès lors l’une à l’autre, dont la lutte remplit toute son histoire. Dans l'avènement des Habsbourg, la Bohème et la Hongrie ne veulent voir que la forme: l'élection, les conditions imposées à Ferdinand, l'engagement exigé de lui qu'il respectera les droits de ses nouveaux États. Ferdinand au contraire ne voit que le résultat : la prise de possession des deux royaumes, leur réunion à ses domaines. Pour la Bohème et la Hongrie, c'est-à-dire pour les Diètes qui les représentent, la monarchie n'est qu'une alliance : les trois alliés groupent leurs forces contre un ennemi commun, mais ils gardent leur indépendance. Pour la dynastie, elle est un État ; la Bohème et la Hongrie s'y effacent, elles n’en sont plus que des provinces, au même titre que les pays héréditaires qui en ont formé l’amorce : l'unité dynastique entraîne l'unité politique. — Contre celle-ci, de nombreux obstacles se dressent. La monarchie a été formée par agglomération, non par assimilation; ses parties, brusquement groupées sous une pression extérieure, sont les plus diverses qu'on puisse imaginer: l'Autriche allemande, la Bohême slave, la
Hongrie magyare appartiennent à trois mondes différents. il) Aiiene, pays d'origine de la dynastie, est par là même le centre désigné du nouvel État; mais elle est moins étendue, moins peuplée, moins illustre que chacun des deux royaumes qu ‘elle doit assimiler. Ils sont des royaumes, elle n’est qu'un archiduché ; ils ont une histoire glorieuse, des traditions anciennes, les souvenirs d’un grand rôle joué sur la scène de l'Europe. Loin d’être soumis par la force, ils ont librement appelé au trône la dynastie, et ils ont stipulé le maintien de leurs droits, et pris leurs sûretés pour les garantir: Ferdinand à promis, sauf quelques réserves, de rester en Hongrie le roi de Hongrie, en Bohème le roi de Bohême. — Mais les Habsbourg ont la volonté arrêtée de consolider cette monarchie que leur a donnée un coup de fortune ; leur politique est constante, tandis que la Bohême et la Hongrie sont déchirées par des factions. Dans toute l'Europe, sous l'influence des transformations économiques et sociales, le pouvoir de la féodalité s'écroule : or les Diètes sont surtout des puissances féodales, et le temps travaille ainsi pour les Habsbourg. Enfin, même si les diverses parties de la monarchie ne sont qu'alliées, leur alliance a du moins un objet précis: certaines questions les intéressent en commun, et ne peuvent être résolues que pour l'ensemble. II pourra arriver, dit Ferdinand aux commissaires des Diètes qui lui posent leurs conditions, que, dans une affaire qui touche également la Bohème et les autres pays, le conseiller le plus compétent ne soit pas un Bohème : devrai-je m'interdire alors de prendre et de suivre ses avis, au détriment de l'intérêt du royaume lui-même ? Il a si évidemment raison que les Diètes ne trouvent rien à répondre. Elles cèdent à cette nécessité. mais elles y cèdent de mauvaise grâce : par défiance de leur nouveau maitre, elles refusent de travailler en commun à l'œuvre même en vue de laquelle elles l'ont choisi, à la défense contre les Turcs; c'est en vain que Ferdinand convoque des États généraux de tous ses pays, les Bohêmes et les Hongrois se tiennent à l'écart. — L'unité se fera cependant sans eux, contre eux; et, si elle ne s’est pas faite complète, si la Bohème et la Hongrie n'ont pas été absorbées dans un grand État autrichien, ce n'est point à leur résistance qu'il convient d'en faire gloire, c'est la dynastie elle-même qu'il en faut accuser.
La dynastie a voulu mener de front la création d’un État autrichien et la restauration de l'Empire universel. Entre l'Empire et l'État, la contradiction est aussi radicale qu'entre l'infini et le fini, l'abstrait et le concret : l'État a ses racines profondes dans le
territoire, l'Empire plane sur toute la terre. Roi des Romains en 1531, Ferdinand devient empereur en 1556, à l'abdication de son frère Charles ; dès lors, la couronne impériale, jusqu'à la chute du Saint-Empire, n'a été qu'une fois — sous Charles VII — séparée des couronnes autrichiennes. De leur union est née une équivoque qui a lourdement pesé sur l'idée de l'État autrichien. L'Empire ne donnait à ses souverains que des prétentions ; les forces dont ils les appuyaient, c'était dans leur «puissance domesüque ‘ », l'Autriche, qu'ils devaient les puiser. L'un représentait un titre sans pouvoir, l'autre un pouvoir sans titre *. Les Habsbourg immolèrent les forces de l'Autriche à la chimère impériale. Déçue par ce mirage, leur politique changeait sans cesse de but, multiphant ses entreprises, dispersant ses efforts, incapable de réduire ses ambitions à la mesure de ses ressources. De Ferdinand Ie à Charles VI. elle est toujours et uniquement universelle *; depuis Marie-Thérèse, elle redescend des nuages. elle devient plus modeste, mais ne se contente Jamais jusqu'à 1866 d’être une politique autrichienne. Dans cette association avec l'Empire, c'est l'État autrichien, « l'État original d'Autriche », comme l'appelle un homme d'État du xvine siècle, qui est sacrifié. Il disparaît dans l'ombre de l'Allemagne ; pour ses souverains, il n’est qu'un accessoire, qu'une partie de l'Empire. Bien que la Hongrie n'ait jamais eu aucun lien avec l'Empire, Léopold I, Charles VI s’y montrent avec le cérémonial impérial. Joseph IT déclare qu'elle est un de ses États, dont l'Allemagne est le premier. Empereurs, les Habsbourg n'ont pas besoin d’un autre titre pour être égaux aux plus illustres dynasties de l'Europe ; aussi leur monarchie reste anonyme : ils n'en font l'empire d'Autriche qu'en 1804, alors qu'ils sentent la couronne de Charlemagne branler sur leur tête, et pour ne pas tomber au rang d’archiducs d'Autriche, rois de Hongrie et de Bohème.— La maison d'Autriche n’a jamais compris la puissance des idées. Si l'État autrichien n'avait pas semblé se confondre avec l'Allemagne, si l'unité autrichienne n'avait pas paru signifier l'absorption par une nation étrangère, ni la Bohème ni surtout la Hongrie n'auraient défendu leur indépendance avec autant d’acharnement qu'elles le firent. Si les Habsbourg avaient