Thalléczy, Graf À. Szécsen
au lieu de se présenter comme une Constitution complète et arrêtée. Peut-être ne voulait-il pas être autre chose: c’est du moins ce qu'après coup soutinrent ses auteurs. Mais il paraissait être autre chose. Lui aussi se présentait comme un « couronnement de réformes ». Rien d'étonnant alors à ce qu'il ait été rejeté par l'opinion presque unanime, qu'en quelques semaines son échec ait été avéré, et qu'après moins de cinq mois la loi fondamentale perpétuelle et irrévocable qu'ilavait voulu être fût, sous prétexte d'interprétation, remplacée par un système tout opposé.
Le sort du Diplôme dépendait exclusivement de l'accueil qu’il recevrait en Hongrie. Il était une avance à la Hongrie ; il inaugurait vis-à-vis d'elle une politique nouvelle : dans le conflit séculaire entre le royaume constitutionnel et la monarchie absolutiste, c'était la première fois qu'à Vienne on cherchait une solution dans l'extension non point de l'absolutisme à la Hongrie, mais des principes de sa Constitution à toute la monarchie. Il était l'œuvre d'hommes d'État hongrois, qui avaient, non sans peine, rallié l'empereur à leurs idées, et triomphé de la résistance des influences autrichiennes traditionnelles. Si leur pays les désavouait, leur crédit était ruiné, leur tentative avait échoué.
Dessewlfy, en arrivant à Pest avec ses nouvelles, avait couru chez Deäk. Eôtvôüs s’y trouvait. Tous deux aussitôt élevèrent des objections contre les actes du 20 octobre. L'esprit rigoureusement légal de Deäk ne pouvait pas admettre que la loi, œuvre du roi et de la nation, fût abrogée par le roi seul : or, le Diplôme abrogeait tacitement les lois de 1848. Sans doute, les conservateurs n'avaient pas espéré convertir Deäk ; mais probablement ils comptaient sur son influence pour maintenir la nation dans l’ordre et la discipline, la détourner des manifestations bruyantes et violentes. Deäk, toujours tolérant, était loin en effet de condamner impitoyablement leur politique. S'il n’hésitait pas à marquer où el pourquoi il se séparait d'eux, il reconnaissait et louait leur patriotisme, et il ne désirait pas que la nation, par une initiative trop précipitée, compromit le succès de leurs patriotiques eflorts. Il était résolu, pour sa part, à ne pas jouer de rôle actif dans ce moment: mais il ne voulait pas que l’activité fût rendue impossible à tous ses compatriotes. Kemény, le rédacteur en chef du Vapl, l'organe auquel
il confiait ses déclarations au public, plus ardent, moins réfléchi, pénétré encore des idées de sa brochure de 1850 !, voulait, dès le premier instant, poser le dilemme : Diplôme ou lois de 1848. Deäk le retenait, le priait de ne formuler dans son journal aucune opinion précise sur le Diplôme. — La lutte fut courte : Kemény, voyant l'opinion désorientée, craignait qu’elle ne s’engageât à faux en faveur du Diplôme. On condamnait devant lui les lois de 1848 : ni sa raison ni ses sentiments ne purent plus longtemps se contenir. «Ilne faut pas toucher aux lois de 1848 : beaucoup de sang a coulé pour elles ; par elles, le Diplôme pourra être vaincu. » Et, le 25 octobre, il publie dans son journal l’article qui déploie la bannière des lois de 1848, qui réclame la restitutio in integrum, qui donne aux adversaires du Diplôme le mot d'ordre par lequel ils vaincront *.
Mais, si Deäk et ses amis restent fidèles à leur programme, ils changent entièrement leur tactique. Envers le régime d'octobre, la passivité serait injustifiée, et elle serait une faute. Il n'y a plus, au gouvernement, des négateurs absolus de tous les droits de la Hongrie, des ennemis de son existence même ; ce sont au contraire des patriotes qui dirigent les affaires du pays, et qui exercent en mème temps une influence prépondérante sur celles de la monarchie. Leurs vues politiques peuvent n'être pas justes, mais leurs intentions sontles meilleures ; à les brusquer, on risquerait de ne faire que du mal, de nuire à la cause que l’on veut servir. Non seulement Deäk, s’il veut éviter de compromettre et lui-même et les plus importants de ses amis dans cette expérience, conseille aux autres de ne pas refuser rudement et brutalement leur concours ; mais Kossuth, l’intransigeant, hésite : certaines des concessions du Diplôme lui paraissent assez précieuses pour justifier l'abandon de la passivité, et l'ouverture d'une politique active, bien que toujours d'opposition à l'extrême. L’embarras de la nation devant ce brusque changement du pouvoir était grand ; l'espoir, le doute, la défiance se combattaient. Deäk vit clairement pour elle : il vit qu'il fallait prendre le Diplôme non pour ce qu’il voulait être — un acte, une loi inaltérable — mais pour les intentions qu'il décelait, intentions de paix et d'entente ; qu'il fallait le considérer comme une première proposition du pouvoir, et profiter des occasions qu’il offrait — les comitats et la Diète — pour reconstituer l'organisation politique de la nation, et faire entendre officielle-