‹ Le compromis austro-hongrois de 1867: Étude sur le dualismeChapitre 164 sur 369 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

1. La préparation de la Patente. — II. La Patente. — IT. La Diète hongroise de 1861.

La Patente de février se présente elle-même comme la continuation, le développement, l'interprétation du Diplôme d'octobre. En réalité, elle en est tout l’opposé. Ils représentent deux systèmes entièrement différents. Le Diplôme est unitaire-autonomiste, la Patente unitaire-centraliste ; il s'inspire d'idées historiques, elle de conceptions théoriques ; il favorise surtout l'aristocratie, elle la bourgeoisie ; il est, si faiblement que ce soit, nationaliste ; elle est allemande. Il est difficile d'imaginer une plus complète contradiction.

Dans l’histoire de la monarchie, la Patente a marqué sa trace plus profonde encore que le Diplôme. Celui-ci avait posé le principe constitutionnel, la Patente en a réglé l'application ; l’un édictait une règle abstraite, l’autre a créé des formes concrètes, et qui se sont conservées. La Hongrie, en 1867, s'est débarrassée à la fois du Diplôme et de la Patente ; elle a reconquis sa Constitution historique, sur laquelle ils n’ont exercé aucune influence. Mais pour l'Autriche cisleithane, ils sont encore ses deux premières lois constitutionnelles. Son droit public jusqu'aujourd'hui repose encore sur le principe proclamé par le Diplôme, revêt encore les formes instituées par la Patente. Malgré tant de changements politiques et sociaux survenus depuis quarante ans, c'est toujours sur cette même base que se développe la vie politique en Autriche. La revision de 1867, les réformes électorales de 1873 et de 1896 ont modifié plus l'apparence que le fond de l’œuvre de Schmerling ; dans ce qu'elle avait d’essentiel, elle subsiste encore presque intacte. L'idée d'unité bureaucratique qui la domine n'a plus jamais — sauf quelques brefs épisodes — été abandonnée par les gouvernements autrichiens depuis 1861. Les Constitutions provinciales et les

lois électorales, ces deux pierres angulaires de l'édifice de Schmerling, ces deux ingénieuses machines à fausser la représentation nationale et les consultations populaires, existent encore presque dans leur intégralité. C’est le mensonge constitutionnel et le mensonge national de la Patente qui, perpétués jusqu’aujourd’hui, expliquent pour la plus grande part la crise du régime parlementaire en Autriche, et les violents combats que s’y livrent les Allemands et les Slaves. A travers la Patente, c’est donc encore, à quarante ans de distance, un morceau d'Autriche vivante, d’'Autriche actuelle que l’on contemple et que l’on dissèque. C'est pourquoi il est nécessaire d'étudier avec précision et en détail le système de Schmerling, non pas seulement pour établir des faits et des chiffres, maïs aussi et surtout pour en pénétrer les idées directrices, dont l’action a été et est encore si forte et si funeste !.

Schmerling était un Autrichien de vieille roche, né dans la Basse-Autriche, donc compatriote étroit de la dynastie et prédestiné à concevoir et à défendre l’idée de la Grande-Autriche. Dans sa famille, de noblesse et de fortune moyennes, le service de l'État était de tradition : lui-même s’était fait magistrat, son frère oflicier ; cette idée avait ainsi sur lui double prise. Grand, maigre, l'air grave, il ne manquait pas de prestige, mais ses manières, d’ailleurs élégantes, avaient quelque chose de raide et de gourmé. Son visage, ses gestes, ses discours trahissaient un extrème contentement de soi; il était raide, hautain, cassant. Son immense orgueil le rendait moins souple que certains de ses prédécesseurs et de ses collègues dans ses rapports avec l’empereur ; il n’eût pas, comme Bach, tout sacrifié à sa place ; mais il l’induisait en des fautes de ton et de tenue, par lesquelles il se faisait de nombreux ennemis. Il savait l’art de se faire détester. Il ne supportait pas la contradiction, comprenait diflicilement qu'on fût d’un autre avis que lui, ne se faisait point scrupule de blesser ses adversaires. IL se jugeait déplacé dans la politique, et au dessus de son métier. Sa

1. Schmerling à laissé, parait-il, des mémoires. Ils ne verront sans doute le jour que lorsque les derniers témoins de l’époque qu'ils éclairent auront disparu. Beaucoup de faits de cette époque, d’ailleurs, auraient besoin d’être expliqués, plus précisément qu’on ne peut le faire à l’aide des documents accessibles aujourd’hui. Cependant, dans ses grandes lignes, l’hisloire de la Patente et du système est suffisamment précise et arrêtée.

vocation, disait-il, c'était d’être soldat : pour se consoler de l’avoir manquée, il gouvernait militairement. La politique, à l’en croire, ne l’intéressait que là où elle ressemble à une bataille, quand il faut prendre des décisions et agir vigoureusement; l'administration l'ennuyait. Sous ces prétentieuses déclarations et ces airs de nonchalance supérieure se cachait une grande paresse ; cependant il était ambitieux, combatif, rancunier. Au total, l’homme qu'il fallait pour forger sur des plans fournis par d’autres un système d'une pièce, s’y attacher opiniâtrement, le défendre par la brutalité, imposer à coups de massue le constitutionnalisme à l'Autriche.

De son éducation juridique et de ses fonctions judiciaires, il avait gardé le tour d’esprit du magistrat. Avec son caractère autoritaire, ce pli professionnel l’inclinait à accepter des formules absolues, et à y plier de force la réalité, à laisser cours à sa logique abstraite. Il était, comme on l’a dit, plus juriste que politique ‘, semblable en cela à toute la nouvelle école des hommes d'État autrichiens depuis Bach. Il avait pourtant fait dans la politique plusieurs incursions, dont l’une au moins brillante : à Francfort, en 1848, successivement homme de confiance de l’Autriche, envoyé à la Diète, président du ministère d'Empire, il avait supérieurement «roulé » (ce mot est ici Le seul propre) les innocents enthousiastes de l’unité allemande au profit de sa patrie autrichienne. Ce passage aux affaires, sa répression violente de l’émeute de Francfort, en septembre 1848, lui avaient valu son renom d'homme d'ordre, sa réputation d'énergie. Celle de libéralisme datait de son ministère sous Schwarzenberg, et avait été définitivement assise par sa retraite en 1850. La première était justifiée, l’autre discutable. Le libéralisme de Schmerling se réduisait, au fond, aux formules assez pâles de la fronde aristocratique de 18/47. Sa nature autoritaire l'aurait porté du côté de l’absolutisme : mais il était assez intelligent pour voir que l’absolutisme tout nu était désormais impossible, et ainsi il arrivait à l’idée de l’absolutisme constitutionnel. Il incarnait un type qui n’est pas rare dans la bureaucratie germanique, autrichienne et allemande : le fonctionnaire éclairé, imbu d'idées modernes, mais incapable d’en

concevoir la réalisation autrement que par la machine bureaucratique qu'il est habitué à faire marcher. Cette école trouve du bon à toutes les institutions modernes, jusqu'au moment où elles commencent à la gêner dans sa toute-puissance et son rêve d’infailli-

1, Kecskeméthy, Ein Jahr, 69.

bilité ; elle est libérale en paroles, mais, à l'acte, presque toujours son libéralisme s’évanouit. |

Schmerling avait montré à Francfort qu'il ne sacrifiait pas l'Autriche à l'Allemagne. Pourtant, dans sa politique allemande, on distingue, pour la première fois peut-être chez un ministre autrichien, autre chose que du calcul, une nuance de sentiment et

idéal. Il avait plaisir à s’imaginer une Allemagne forte et une, mais il ne pouvait se l'imaginer que sous la direction et à la remorque de l'Autriche. Il ne les sépare pas dans sa pensée : l’une ne va pas sans l’autre. Il est impérial dans tous les sens du mot ; l’idée impériale comme l'ont formée des siècles d'histoire autrichienne le domine tout entier. Par là, il est l'homme représentatif de tout un système ; la conception qui l’inspire, bien antérieure dans ses origines à 1848, s'est maintenue jusqu'en 1866, et même encore quelques années après, dans l’élite des Allemands d'Autriche. De cette conception, jusqu'à lui flottante et vague, il a fait le mot d'ordre d’un parti, le programme d’une politique ; à ce parti et à cette politique, qui n'étaient pas encore sûrs d'eux-mêmes, il a donné une direction et une organisation, il les a fait entrer dans la voie de l’action pratique.

Sa première circulaire aux gouverneurs est un document intéressant pour l’évolution de sa pensée politique. Elle énonce d'abord les principes libéraux qu'il ne cessera pas de proclamer, si, dans l’application, il s’en écarte souvent bien loin : nécessité d’un régime constitutionnel, liberté des religions, développement de l'instruction. Elle promet des réformes administratives et judiciaires. Elle affirme que le gouvernement n'a point de préférence pour telle ou telle nationalité et qu’il considère que les appuyer toutes, c’est assurer J’union et la force de la monarchie. Elle indique le programme constitutionnel du nouveau ministre. L’empereur, dit-il, l’a autorisé à appliquer le principe de la représentation des intérêts, en étendant très largement l'électorat et l’éligibilité. Sur la base de ce principe, il constituera des Diètes bien différentes de celles qu’annonçaient les statuts de Goluchowski ; car elles tiendront leurs séances publiquement et jouiront du droit d'initiative. Elles n’auront à délibérer que sur les affaires intérieures de chaque province ; tout ce qui est commun est réservé à | la représentation centrale de l’Empire, au Reichsrath. Les députés ne seront plus choisis par l’empereur sur des listes triples de présentation, mais directement élus par les Diètes. La circulaire indique les raisons de ce changement de programme : la gravité de la

situation exige des mesures énergiques ; — l'esprit du Diplôme commande qu'entre les deux parties de la monarchie il y ait une certaine harmonie de principes politiques ; or, cette harmonie ne se serait pas rencontrée entre les Diètes de Goluchowski et les Diètes historiques hongroises ; — enfin,le développement d'une véritable vie constitutionnelle dans les pays autrichiens et dans l’ensemble de la monarchie convaincra les pays hongrois de la sincérité du gouvernement, leur montrera que les anciens soupçons ne sont plus de saison, assurera le triomphe de l'unité constitutionnelle.

C’est en somme le programme conçu par les hommes d'État hongrois pour assurer par le succès du Diplôme en Autriche son triomphe en Hongrie ‘. L'accord à ce moment est entier entre Schmerling et eux, sur le principe d'un dualisme tempéré par une forte centralisation au sommet. Mais cette entente, qui d’ailleurs n'allait pas toujours sans froissements et sans amertume ?, fut courte. On peut fixer la date du changement. Il se produisit vers le mois de janvier 1861, lorsqu'il devint définitivement certain que le gouvernement hongrois était débordé et incapable de contenir le mouvement qui entraînait le pays. Schmerling, orgueilleux et raide, n’était pas l’homme que gênait la reconnaissance. IL s’irritait, ambitieux et autoritaire comme il l’était, de devoir limiter son action aux pays cisleithans, et il ne se gênait pas d’empiéter sur le terrain des ministres hongrois *. Il considérait comme un défi personnel la résistance de la Hongrie à une politique que désormais il incarnait. Il accordait, enfin, chaque jour plus de crédit aux conseillers qui le poussaient dans la voie du centralisme à la manière de Bach.

« Le Diplôme d'octobre aurait mis la monarchie dans la main des Hongrois. Comme toujours, il ne s'agissait pour eux que des

4. Dans une lettre à Vay (30 août 1861, Emléklapok, 426), Émile Dessewfiy écrit, à demi-ironiquement : « Je ne sais rien d'Antoine Szécsen : peut-être écritil ses mémoires de la campagne du 20 octobre. » Ces mémoires, s'ils ont été écrits alors, ont paru seulement en 1864: c’est le livre intitulé Drei Jahre Verfassungsstreit. Beiträge zur jüngsten Geschichte Oesterreichs, von einem Ungar. Leipzig, Brockhaus, 1864, et dicté par Szécsen au journaliste Ludassy-Gans. V. Drei Jahre Verfassungsstreit, 109-115. .

2. Lorsque le premier acte de Schmerling, le retrait des statuts de Goluchowski, déchaina l'enthousiasme de Vienne, Vay fredonna deux vers d’un chant populaire hongrois : « J'ai planté la rose, et un autre l’a cueillie. » Drei Jahre Verfassungsstreit, 112.

3. Lettre de Sz6gyény à Vay, 25 janv. 4861. « Il faut montrer un peu les dents à M. Schmerling. Il se conduit comme s’il était le maître dans les affaires des Serbes et de la Voïvodie » (Emléklapok, 376).

places. Ils ont cru pouvoir me gagner à leurs fins. Leur programme était : libéralisme par les Hongrois. Ils ont entrepris Rechberg pour me faire arriver au ministère, et Rechberg s’y est efforcé. Mais je me suis entendu directement avec l’empereur, et j'ai obtenu son consentement pour mon système. Ainsi est née la Constitution de février, où l'égalité des droits de toutes les parties de l'Empire a trouvé son expression ‘. » C’est en ces termes que Schmerling racontait l'histoire de son avènement au ministère ; mais il ne disait pas tout à fait la vérité. L'entente directe avec l'empereur ne s'était pas produite si vite, et la Constitution de février est sortie beaucoup moins des conférences de Schmerling avec le souverain que des bureaux de Lasser et de Perthaler. Ce sont deux noms qu'il n'est pas permis de passer sous silence lorsque l'on parle du système de Schmerling. Les hommes sont fort divers : Lasser, froid. calculateur, homme d’exécution. habile à triturer la matière administrative, ayant désappris à l’école de Bach ses élans libéraux de 1848, Autrichien avant tout, prêt à servir de ses connaissances tous les régimes qui veulent de lui. quitte à leur tourner le dos lorsqu'ils commencent à branler, incarnation si parfaite, si adéquate du système de Schmerling. qu'il dure exactement autant que lui, ministre de 1861 à 1878, avec les seules interruptions des retours fédéralistes ou d’un repos dans un poste de gouverneur, pour disparaître au moment où s’éclipse le système et où Taaffe, sous les formes anciennes, inaugure un régime nouveau ; Perthaler, plus enthousiaste et plus homme de pensée, l'initiateur véritable, le découvreur des idées politiques du système de Schmerling ; bon Autrichien, mais resté fidèle à l'idéal allemand de sa jeunesse et voyant dans la force de l'Autriche la garantie de la civilisation germanique *, confiné dans un poste obscur, simple rédacteur des projets et des discours du ministre et journaliste oflicieux alors que Lasser brille au premier rang et devient ministre ; mort jeune, avec la conscience d'avoir occupé une situation inférieure à son rôle et à son mérite, et le regret, l'amertume d'y avoir été réduit; plus sympathique au total que son rival, malgré seserreurs, et plus que lui, en tout cas,

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