JUSQU'A LA NOMINATION DE BEUST
I. La suspension de la Constitution et la Diète hongroise de 1$865-18606. — II. La guerre de 1866.
Esterhäzy était le véritable vainqueur de Schmerling; mais il n'était pas homme à recueillir lui-même les dépouilles du vaincu, et un Hongrois, d’ailleurs, n'aurait pas pu sans contradiction occuper le ministère d'État. Il avait depuis longtemps son candidat; c'est à sa recommandation que Richard Belcredi succéda à Schmerling ‘. Plus riche d’ancêtres que d'argent, Belcredi avait fait dans
4. Il l'avait désigné à Rechberg comme futur premier ministre un an avant sa nomination. Conversation de Rechberg avec M. Eriedjung, Kampf, I, 527.
l'administration une carrière rapide. Par sa femme, il touchait aux cercles les plus intimes de la cour' ; par son frère, Egbert Belcredi, il était en relations étroites avec le groupe aristocratique et ultra-catholique des Schwarzenberg, des Thun, des Clami, et autres fondateurs du Vaterland. Il partageait leur aversion contre la domination de la bureaucratie et le règne d’une majorité imbue des formules, à ses yeux vides et trompeuses, du libéralisme moderne : un des premiers actes du nouveau ministère fut de rappeler Bach de l'ambassade de Rome, où Hübner le remplaça ; c'était une satisfaction donnée aux rancunes de l'aristocratie et surtout des Hongrois contre le bureaucrate parvenu et jacobin. Sous l'influence des féodaux et en haine du centralisme, Belcredi s'était montré, à Prague, conciliant et prévenant envers les Tchèques. Mais ils se trompèrent en lui prêtant des sympathies nationales pour eux. Il avait l'idéal politique d’Esterhäzy : un système d'autonomie et de décentralisation aristocratiques dans les affaires administratives, corrigé et complété par la centralisation absolutiste dans le domaine de la haute politique, surtout dans les questions extérieures et militaires. Comme Esterhäzy et toute sa classe, il était un partisan convaincu de l’hégémonie autrichienne en Allemagne : elle était pour lui la base de la situation européenne de la monarchie, et elle garantissait l’Autriche et le catholicisme contre le danger de voir se former, sous la direction de la Prusse, une Allemagne protestante. Il se séparait sur ce point des Slaves, qui voyaient dans l’union de l'Autriche avec l'Allemagne le plus grand obstacle à la politique autrichienne qu'ils appelaient de leurs vœux. Mais les Slaves, et surtout les Tchèques, ignoraient ces divergeances : trompés par l'échec de Schmerling, ils interprétèrent la nomination de Belcredi comme le signe d’une conversion de la cour à leurs vues. Ce malentendu explique les fautes de leur conduite envers lui : excès de confiance avant Sadowa, excès de défiance après; ils ne lui demandèrent rien lorsqu'il était tout puissant, attendant qu'il se décidät à donner de lui-même, à son heure; ils devinrent exigeants et hostiles, lorsqu'ils auraient dû accepter avec joie le peu qu'il pouvait encore donner. Cette erreur leur a coûté cher. Au reste, instruit et travailleur, jurisconsulte et administrateur de mérite, moderne souvent dans sa manière de défendre ses idées un peu arriérées?, de
1. Sa belle-mère était gouvernante des enfants de l’empereur. 2 Par exemple, dans l’usage qu'il faisait de la presse, Dreissig Jahre, 1. 130. Kolmer, Part. u. Verf., 1, 204.
manières séduisantes, courtoises et aimables ‘, Belcredi aurait eu de grandes chances de succès, s'ilavait mieux su vouloir et mieux su ce qu'il voulait.
Le grand défaut de son gouvernement était le manque de programme. Il en avait un négatif, ne pas continuer Schmerling ; mais point de positif: il hésitait et réfléchissait. Il subissait en cela l’influence d’Esterhäzy, esprit fin, inquiet, subtil, tout de critique, «la négation pure » *, mais incapable, par manque de volonté, par peur de la responsabilité devant autrui et devant lui-même, d’arriver à une idée arrêtée. Dans la situation où se trouvait alors la monarchie, devant une double crise, extérieure et intérieure, qui menaçait toutes ses traditions et toutes ses habitudes, rien n’était plus dangereux que d'appeler au pouvoir de pareils hommes, et d'inaugurer une politique dont le trait caractéristique était l'absence de programme, et qui € niait plus qu’elle ne gouvernait ».
Ce défaut lui fit, d’abord, plus de bien que de mal. Sauf quelques centralistes forcenés, toute l'Autriche accueillit favorablement le nouveau ministre d'État : il faisait bon succéder à Schmerling. Belcredi ne s'était pas lié en publiant un programme ; on pouvait donc l’attendre à l'œuvre avec espoir‘. Ses premiers actes plurent. Ilinvita ses fonctionnaires et les gouverneurs à ne pas abuser de la tutelle bureaucratique et de la paperasserie, et se déclara partisan convaincu de la décentralisation; il rendit à la presse plus de liberté, lui assura devant les tribunaux plus de -garanties, effaça par une amnistie les traces des rigueurs de Schmerling. Les Allemands libéraux et démocrates approuvèrent ces mesures. Mais bientôt la satisfaction des Slaves les inquiéta : ils remarquèrent qu'aucun ministre n'était roturier, presque aucun Allemand. Le ministère «des trois comtes * », comme ils l'appelèrent, leur apparut alors comme une copie du gouvernement de Goluchowski et de Rechberg; ils se virent revenus au Diplôme, et restèrent en défiance.
La brouille complète ne tarda pas. Chercher une solution de la
1, Dreissig Jahre, 1, 107-11.
2, Beust, Aus drei Vicrteljahrhunderten, IX, 15. I rapporte au même endroit la jolie définition que donnait d’Esterhäzy un diplomate autrichien: « 11 passe sa vie à observer au microscope une goutte d’eau pour y découvrir toute sorte de bêtes que le Créateur a voulu ne pas nous y laisser voir ».