Toman, Bühm. Staatsrecht
5. La Leitha, affluent de droite du Danube, forme sur une partie de son cours la limite entre l’archiduché d'Autriche et la Hongrie. Par un abus de mots, on emploie aujourd’hui, faute de termes précis pour désigner l'Autriche et la Hongrie, les noms de Cisleithanie et de Transleithanie,
autrichienne. La guerre de succession d'Autriche provoque la première. la guerre de Sept ans, la seconde. L'impulsion de ces réformes vient donc du dehors, comme d'ailleurs il est de règle dans cette monarchie instable et bariolée, où ce sont les événements de la politique extérieure qui déterminent les orientations décisives de l'intérieure. Marie-Thérèse avait été profondément blessée par l'attitude des ofliciers du pays et d’une partie de la noblesse pendant l'éphémère royauté en Bohême de l'électeur de Bavière : par intérêt, passivité ou lâcheté, beaucoup avaient accepté de servir l’usurpateur. La répression ne fut pas dure, mais la rancune de Marie-Thérèse fut tenace: la Bohême ne recouvra Jamais toute sa faveur ; quel autre exemple avaient donné les Hongrois! Les droits historiques du pays souffrirent de ces sentiments. Sans doute, Marie-Thérèse se fit couronner à Prague, précisément parce que la couronne lui avait été disputée, et pour aflirmer son droit légitime ; mais elle le fit sans conviction, déclarant que la chose n'avait pas en Bohème la même importance qu'en Hongrie, comparant la couronne à un bonnet de fou‘. Si la Bohème n'avait pas prêté à l'usurpateur une aide au moins passive, la reine eût eu certainement plus de scrupules à user jusqu'au bout de son droit absolu. dont elle ne doutait pas d’ailleurs ; et les États de leur côté — où, par un amusant paradoxe historique, l'aristocratie nouvelle s'était depuis longtemps déjà, par intérêt de classe, posée en légitime héritière de l’ancienne haute noblesse, en adversaire de la royauté qui l'avait créée de toute pièces — les États n’eussent pas été gênés par le souvenir de la rébellion et de leurs défaillances dans leur opposition aux réformes de la reine. Celles-ci consistent essentiellement en trois mesures : conclusion avec les États (1748) d'un accord par lequel ils s'engagent pour dix ans à payer chaque année à la reine une contribution fixe, en échange de quoi elle s'engage pour le même temps à ne rien leur demander de plus, et à assurer à leur place le recrutement et l'entretien de l’armée ; — suppression de la chancellerie aulique .de Bohême, qui est absorbée dans le nouveau Directoire général administratif et financier, et depuis 1762, dans la chancellerie bohème-autrichienne (la réunion de ces deux termes est significative); — substitution à l'administration partagée entre la reine ét les États d’une administration purement royale : la Lieutenance à demi féodale est remplacée par la Députation, puis, dans la seconde période des réformes, par le Gouvernement, qui ne dépen-
A. Rieger, Dilo centralismu, Osvèta, 1898, 1-8. Denis, 0. c., IL. 477-8.
dent que de la reine ; les capitaines de cercles ‘ perdent les derniers vestiges de leur situation d'organes autonomes du pays pour devenir des fonctionnaires permanents appointés par la royauté, et soumis à ses seuls ordres. L'ensemble de ces mesures a pour effet, inévitable et d’ailleurs voulu, d'effacer peu à peu la personne juridique de la Bohème. Elle se manifestait auparavant par les tenues d'États : mais les sessions, depuis que l'impôt est fixé pour une longue période par contrat, ne sont plus que des formalités ; — par l'existence du chancelier bohème, qui devait contresigner tous les actes du souverain comme roi de Bohême, qui détenait le grand scéau et par là même pouvait exercer une certaine influence sur la marche des affaires, qui enfin devait être un Bohême ; « le chancelier représentait l'État bohème distinct, son unité et son autonomie: » mais la chancellerie s’absorba dans le Directoire général, et du même coup la personnalité de la Bohême disparut dans celle des « États héréditaires allemands », nom nouveau et impropre sous lequel on désigna le groupe formé par les anciennes provinces allemandes et les pays de la couronne de Bohème ; — par la composition de la Lieutenance, organe du pouvoir exécutif, où siègeaient les grands officiers. fonctionnaires du roi, sans doute, mais membres des États, appartenant aux grandes familles du pays, astreints à posséder l'incolat en Bohème, et ainsi par instinct comme par intérêt portés à défendre, au moins dans une certaine mesure, les droits du pays : or, dans la Députation, puis dans le Gouvernement, qui prennent la place de la Lieutenance, les grands ofliciers du pays ne jouent qu'un rôle secondaire et effacé, quand même ils n’en sont pas absolument exclus. Ainsi se trouve fondée l'unité administrative et financière des provinces occidentales de la monarchie; l’unité législative y existait déjà, en vertu du pouvoir absolu du souverain ; donc, sauf le nom, elles forment un État: et comme, en face de cet Etat, subsiste le groupe séparé des pays hongrois, auxquels ne s'étendent pas les nouvelles réformes, le dualisme, pour la première fois, a pris une forme visible et tangible.
Pourquoi Marie-Thérèse a t-elle traité de facon si diverse la Bohême et la Hongrie ? Le sentiment et le calcul ont eu leur part d'influence sur sa résolution. Celle du premier a déjà été indiquée. La reine s’étäit vue, dans le péril, abandonnée par la Bohême, recueillie au contraire et soutenue par la Hongrie. Que la Diète
1. Analogues dans une certaine mesure aux baillis francais. 2. Rieger, Dilo centralismu, Osvèta 1898, I, 200.
de Presbourg n’eût poussé son célèbre Moriamur qu'après s'être dûment fait confirmer ses privilèges, et en particulier avoir assuré à perpétuité la franchise d'impôts des nobles, cela n’empêcha pas Marie-Thérèse de garder toujours sa reconnaissance à cette nation, avec laquelle, disait-elle, on peut tout, en lui marquant de l’affection ‘. L'affection qu'elle lui marquait était sincère, mais elle en calculait, elle en escomptait les résultats politiques. D'autant plus imbue de sa dignité de souveraine qu'elle y avait été plus menacée, elle ne doutait pas que son droit fût le même en Hongrie qu'en Bohème, mais elle savait qu'à vouloir l'exercer à la rigueur elle déchaïînerait en Hongrie des résistances dont la Bohème avait été incapable : elle faisait la différence des forces entre les deux pays. Puisque la Hongrie tenait à sa Constitution, la reine ne l’attaquait pas directement; mais elle la tournait quand elle s’en trouvait gênée. Elle s'entendait avec la Diète lorsqu'elle en obtenait autant d'hommes et d'argent qu'elle voulait ; sinon, elle suspendait sans hésitation la vie constitutionnelle du pays : de 1763 à 1780, il n’y eut pas de Diète. Avec un sûr instinct de femme, elle préparait l'assimilation de la Hongrie par une tout autre voie. Marie-Thérèse fut une grande marieuse. Elle chercha à rapprocher la noblesse hongroise de l’autrichienne, de fäçon à lui insinuer l'esprit autrichien, et par elle, par son influence dans le pays, à resserrer l'indépendance de la Hongrie. Attirer les grandes familles à Vienne, y élever leurs fils dans un milieu autrichien, transformer une aristocratie encore féodale en une aristocratie de cour, combiner des unions qui infiltrent dans le sang hongrois les idées autrichiennes, voila ses moyens d'action, Sa douceur, sous laquelle se cachait une grande énergie, la confiance qu'elle témoignait à la nation, le sentiment particulier que la nation éprouvait pour cette reine dont elle avait sauvé les couronnes, étaient autant d'instruments de succès pour cette politique. Le règne de Marie-Thérèse porte, en tout, le caractère d'une époque de transition. Elle conserve autant que possible les formes anciennes, mais elle y coule un esprit moderne : ce n’est pas le moins bon moyen de faire réussir ses innovations *.
Son successeur avait d’autres principes, ou plutôt ilavait des principes. Marie-Thérèse avait préparé l'assimilation. Joseph I la décréta. L'unité rigoureuse, même l’uniformité pouvaient seules