‹ Le compromis austro-hongrois de 1867: Étude sur le dualismeChapitre 366 sur 369 · Décembre · texte numérisé non relu

Décembre

en septembre 1903, il adressa à l’armée l’ordre du jour de Chlopy, qui aflirmait sa ferme résolution de la maintenir toujours commune et une, et, que, quelques semaines plus tard, il souserivit au programme militaire du parti libéral hongrois, qui portait la première atteinte sérieuse à l'unité de l’armée. Dans ces conditions, les hommes d’État chargés de guider et d'exécuter sa volonté hésitent toujours à s'engager à fond, car ils ne sont pas sûrs d'être soutenus jusqu'au bout; tandis que le programme militaire des Hongrois, par exemple, était présenté à l'empereur avec énergie et décision, l’ancienne unité de l’armée ne fut défendue que mollement et avec hésitation ‘. Une bonne part des succès de la Hongrie depuis dix ans ne s'explique qu'ainsi. — L'archiduc François- Ferdinand semble être un homme d’une autre trempe, et pénétré d’autres idées. Les empereurs, il est vrai, tiennent rarement les promesses des princes héritiers, et peut-être le futur souverain de l’'Autriche-Hongrie réserve-t-il des surprises à ses sujets. Ce que l’on sait de lui, jusqu'ici, permet du moins de croire qu'il voudra faire une autre politique que François-Joseph. Il ne fait pas mystère — pas assez, dit-on — de ses tendances conservatricescléricales. Son mariage * les a encore développées, en le rapprochant de l'aristocratie historique de Bohême. Enfin il est militaire dans l’âme. Ce sont autant de raisons pour qu'il ne nourrisse pas de très vives sympathies pour la Hongrie libérale, parlementaire, et ennemie de l'unité de l’armée. Les dernières concessions militaires exigées et obtenues par les Magyars semblent l'avoir particulièrement irrité. En portant atteinte à l'unité de l’armée, ils violent la condition fondamentale sous laquelle la dynastie a conclu avec eux le pacte de 1867 : pourquoi s’astreindrait-elle alors plus qu'eux à le respecter ? Même en Hongrie, on peut essayer de gouverner sinon contre les Magyars, du moins sans eux, ou sans une partie d’entre eux. Le parti catholique populaire, honoré

1. Je tiens de première source ce fait, qui éclaire certaines obseurités de la situation actuelle de la monarchie: au cours de la dernière crise militaire (septembre-octobre 1903), M. de Korber, qui poussait l’empereur à résister à la Hongrie, s’est heurté aux conseils opposés du comte Goluchowski, qui est pourtant, par tradition et par définition, le gardien de l’unité de la monarchie. Le ministre des aflaires étrangères n’agissait pas par conviction que les demandes de la Hongrie fussent dans l'intérêt de la monarchie, mais par prudence : l’empereur est changeant, et les Hongrois sont rancuniers.

2. Avec la comtesse Sophie Chotëk (élevée depuis par l’empereur au rang de princesse de Hohenberg), dont la famille fait partie de la haute noblesse conservatrice de Bohème.

ÉONCLUSION 675

depuis longtemps de la faveur de l’archidue héritier, pourrait servir de lien entre le roi et les nationalités, qui semblent aujourd'hui rentrer dans une période d'agitation : les Roumains et les Slovaques se remuent, et la rigueur même de la répression, judiciaire le plus souvent, mais parfois sanglante ‘, les condamnations extrêment sévères qui, frappant de longs mois de prison le moindre article jugé subversif, tendent visiblement à priver les nationalités de leurs chefs, prouvent que l'État hongrois croit à la gravité du péril. Si les nationalités, au lieu de trouver la couronne du côté des Magyars contre elles, la trouvaient de leur côté contre les Magyars, toute la situation politique de la Hongrie serait changée. Une crise très grave s’ouvrirait pour elle et pour la monarchie. Les Magyars, depuis 1867, ont fait d'énormes progrès, en nombre, en force, en valeur intellectuelle, économique, politique. Engager la lutte contre eux, même si ce n'était pas pour leur reprendre toutes les conquêtes des quarante dernières années, mais seulement pour obtenir de la Hongrie des garanties plus sûres pour l'unité de la monarchie, serait une entreprise extrêmement hasardée. On n'oserait aflirmer qu'elle fût sans espoir. Le prestige de la couronne est encore grand parmi les Magyars, encore tout puissant sur les autres nationalités de la Hongrie ; et qui sait quels changements politiques pourraient se produire en Autriche, si l'empereur prenait énergiquement position contre la prépondérance hongroise, en faveur de l'unité de la monarchie, et quelle force l’appui des peuples autrichiens, unis dans une même ardeur de revanche, pourrait lui prêter”? Il y a là des éventualités qu’il faut envisager ; mais on ne peut que poser les questions, car rien ne permet encore d'essayer avec quelque vraisemblance de les résoudre. Elles montrent seulement comment, dans un avenir qui ne saurait être très éloigné, pourront se modifier certaines données essentielles de la question d'Autriche.

L'unité autrichienne a dès les débuts de la monarchie trouvé son principal appui dans l’armée : c'est dans l’armée seule qu’elle s’est complètement réalisée, et c’est parce qu'elle était réalisée dans l’armée qu'elle a pu s’aflirmer aussi dans la politique extérieure ; c’est sur l'unité de l’armée que se fonde l'unité de la puissance autrichienne. Mais dans quelle mesure l'unité de l’armée a-t-elle été affectée par les changements politiques et sociaux, qui, depuis 1867, se sont accomplis dans la monarchie ? ou, du moins, dans quelle mesure va-t-elle en être affectée? L'armée de l’Autriche-Hongrie

. Affaire d’Elesd, mai 1904.

dualiste, l'armée de la Cisleithanie dépouillée de son vernis germanique et divisée etre les nationalités, restera-t-elle limprenable forteresse d'unité qu'était l’armée des Radetzky et des Benedek ? C'est dans quelques années seulement qu’on pourra vraiment en juger. Il n'y à guère plus de dix à douze ans que les Magyars ont commencé à s'inquiéter sérieusement de faire pénétrer dans l'armée plus d'esprit hongrois. Les hauts grades sont encore tous occupés par des officiers de l'ancienne armée impériale; il y a peu de généraux qui n'aient pas servi avant 1866; même les plus Hongrois de race et d'esprit ne peuvent pas plus que ne faisaient en 1848 les Croates séparer dans leur esprit le dévouement à leur patrie etle dévouement au souverain, envisager même la possibilité d’un conflit entre l'une et l’autre. Comment cette situation se modifiera-t-elle, lorsqu'arriveront aux emplois supérieurs des ofliciers qui n'auront connu que le nouveau régime, qui peut-être seront imbus d'esprit dualiste et hongrois ? Leur obéissance militaire et leur patriotisme politique et national ne risqueront-ils jamais de se heurter? Le souverain pourra-t-il toujours, dans tous les cas, contre tous les ennemis, compter sur l’'obéissance absolue de son armée ? Du côté autrichien aussi, à mesure que la bourgeoisie, qui est en grande partie la pépinière du corps des olliciers, a perdu l'unité que lui donnait autrefois sa culture allemande, qu’il s’est formé des bourgeoïsies nationales, . l'esprit national a, semble-t-il, pénétré dans l’armée. On a entendu parler, quelquefois, à mots couverts, de conflits survenus entre des officiers de nationalité différente sur des questions de langue ou des questions politiques ; mais le mystère dont l'administration militaire entoure tout ce qui touche aux choses de l’armée n'a pas pu être percé sur ce point. Lei encore, c'est un avenir prochain qui lèvera tous les doutes. On voit seulement aujourd'hui que le commandement suprême ne cherche plus à maintenir dans l’armée une unité absolue par des moyens mécaniques. Le ministère de la guerre, il y a quelques années, excluait aussi complètement que possible de l’armée les langues nationales ; il imposait aux ofliciers l'emploi exclusif de l'allemand, même en dehors du service : il exigeait des sous-ofliciers, comme première condition d'accès à leur grade, la connaissance de la «langue de service de l’armée ». Un changement visible est en lrain de s'accomplir : depuis quelques mois, la place faite aux langues nationales dans l’armée a été agrandie ; on peut devenir sous-oflicier sans savoir l'allemand, et les officiers sont astreints à une étude plus attentive, plus sévè-

rement contrôlée, des langues qui se parlent dans leurs régiments. Quelles seront les conséquences de cette orientation nouvelle ? Quel sera le succès des demandes que, à la suite des Magvars, les Tehèques et les Polonais formulent pour obtenir que leurs soldats soient commandés. eux aussi, uniquement par des oMciers de leur nationalité ? L'armée autrichienne finira-t-elle par être composée d'une série d'armées nationales qui en seront, comme dit de l'armée hongroise le Compromis, les parties intégrantes ? Et quelle unité conservera-t-elle dans ces conditions ? Celle que lui donne l'unité du haut commandement, de l'état-major général, des armes spéciales, sera-t-elle suffisante ? Une autre est-elle possible? Autant de questions dont il est impossible aujourd’hui d’apercevoir la solution, et dont la solution pourtant apparaît comme d'une importance capitale pour l'avenir de la monarchie. surtout lorsqu'on songe au rôle qui revient à l’armée dans le développement de la politique extérieure de la monarchie. et à l'influence décisive qu'en Autriche la politique extérieure a toujours exercée sur le cours de la politique intérieure,

Toute l'histoire politique de la monarchie depuis 1848 montre que la vie constitutionnelle de l'Autriche moderne s’est développée sous l’action exclusive ou tout au moins prépondérante de préoccupations ou de desseins extérieurs. La succession des différents régimes essavés depuis la Révolution ne répond pas à des modifications de situation intérieure, mais à des transformations de situation extérieure. La nature même de la monarchie, qui est et a toujours voulu être une puissance plus qu'un État". explique ce caraetère tout particulier de son évolution politique. On a pu récemment démontrer avec exactitude que l'attitude du gouvernement autrichien envers les Allemands d'Autriche avait. depuis 1848, toujours été déterminée par l’état des relations de la monarchie avec la Prusse, bienveillante quand elles étaient tendues, hostile quand elles étaient amicales : car, dans ce dernier cas, le gouvernement autrichien n'avait point à craindre d’intrigues prussiennes, ni contre la position de l'Autriche en Allemagne. ni contre la fidélité de ses sujets allemands, etil pouvait réserver ses faveurs à d'autres peuples qu’il jugeait nécessaire de satisfaire *. De même, le revirement de 1879 en CGisleithanie, s’il fut causé en partie par les fautes

4. Le comte Kälnoky lui-même la définissait ainsi. Friedjung, dans Biog.

Jahrbuch, WI, 370.

2. O0. Weber. dans Deulsche Arbeitmonatschrift fur das geistige Leben der

Deutschen in Bühmen, VI. 538-46.

politiques de la majorité libérale allemande, s'explique surtout parce que la cour jugeait avec raison qu’il était impossible et contradictoire d'entreprendre et de poursuivre avec succès une politique slave en Orient et de laisser en même temps la plusimportante desnationalitésslaves, del’Autriche, les Tehèques, attester par son opposition passive l'oppression des Slaves autrichiens. La politique intérieure de la monarchie est ainsi soumise à des influences que l’on ne peut souvent même pas soupçonner, car elles répondent à des combinaisons inconnues et secrètes de politique extérieure. La hâte avec laquelle fut conclule Compromis ne se comprend que par les arrière-pensées de revanche qu'après Sadowa on nourrissait à la cour. La coïncidence de ces quatre faits : l'occupation de la Bosnie et de l’Herzégovine, la chute du système allemand en Cisleithanie, l'établissement définitif de la prépondérance magyare dans la monarchie, et la coficlusion de l'alliance austro-allemande, a quelque chose de surprenant et de paradoxal ; comment l’Autriche, au moment même où elle se rapprochait de l'Allemagne, pouvait-elle rejeter ses sujets allemands dans l'opposition, et, au moment où s’augmentait aux dépens de la Turquie sa population slave, devenir politiquement, plus encore qu'elle ne l'était jusque-là, une puissance magyare ? Pourtant, il y a entre ces quatre faits un enchaînement logique. Pour soutenir sa nouvelle position balkanique, l'Autriche avait besoin à la fois du concours des Slaves pour se concilier les Slaves de la Turquie, et de lalliance de l'Allemagne pour s'assurer contre toute entreprise de la Russie. L'alliance même la garantissait eontre toute menée prussienne, toute tentative d'ébranler la fidélité de ses sujets allemands ; elle pouvait ainsi opérer sans crainte en Cisleithanie le changement de front qu'elle désirait et qu'elle jugeait nécessaire ; et, par là même, la Cisleithanie étant désormais paralysée par les luttes nationales, la Hongrie devenait le facteur dominant de la monarchie, d'autant plus que l'alliance allemande en vue d'une politique orientale réalisait une idée magyare, une combinaison qu'en 1867 déjà les hommes d’État deäkistes avaient envisagée comme une des conséquences lointaines du Compromis !. Si la monarchie se trouvait bientôt placée, par l'évolution naturelle de la question d'Orient, en face d’une situation extérieure nouvelle, si elle s’allongeait jusqu'au canal d'Otrante et jusqu’à la mer Egée, si elle étendait son influence sur tout le Balkan

1. Cf. Kônyi, Dedk, IV, 379 (journal de Lényay.) Deutsche Revue, avr. 1890, 15-7 (lettre d'Eôtvôs à Andrässy).

occidental, soit par l'annexion de lAlbanie et de la Macédoine, soit par l'établissement d'un protectorat sur les petits États qui s'y formeraient, ces événements pourraient avoir sur son organisation intérieure une double répercussion. Ils pourraient faire du dualisme un trialisme, si la Croatie, la Dalmatie, la Bosnie et l'Herzégovine se groupaient, dans le cadre de l'Autriche, en un nouvel Etat slave du Sud; et. comme le trialisme ne serait qu'une forme du fédéralisme, un changement intérieur dans le sens fédéraliste s’ensuivrait aussi en Cisleithanie. Mais il se pourrait également que la dynastie cherchât dans l’affermissement de l'alliance allemande une garantie contre les dangers nouveaux auxquels l’exposerait, du côté de la Russie, sa nouvelle situation orientale, et que la Hongrie, par suite, profitât encore une fois de cette évolution de la politique extérieure. {1 serait paradoxal sans doute, mais nullement contradictoire, de voir la dynastie, forte de l'alliance de l'Allemagne, gouverner une monarchie augmentée de territoires et de populations slaves, mais dont la Hongrie serait plus que jamais Le centre géographique et surtout le centre de gravité politique.

En face des anciennes influences, dynastique, militaire, diplomatique, qui ont jusqu'ici exclusivement dirigé le développement politique de la monarchie autrichienne, il faut placer une influence nouvelle, moderne : celle des peuples. C'est leurs divisions qui, jusqu'ici, ont fait la force des puissances traditionnelles : si ces divisions prenaient fin, une ère nouvelle s’ouvrirait pour la monarchie. La réconciliation des Allemands et des Tchèques, que souhaitent également les sincères amis des deux peuples , si elle pouvait se faire loyalement et sans arritre-pensée, entraïînerait sans doute des conséquences importantes pour toute l’Autriche-Hongrie. La magyarisation violente a commencé du jour où, sur la lutte des Tehèques et des Allemands, le gouvernement absolu a de nouveau fondé son empire en Cisleithanie ; iln’est pas impossible qu'elle doive cesser du jour où, par l'entente des deux peuples, un régime parlementaire, assis sur un droit électoral purifié et largement étendu, remplacerait la Constitution de 1867 ; malgré le dualisme, l'Autriche et la Hongrie sont encore dans une étroite dépendance réciproque.— La grande difliculté, dans la monarchie austro-hongroise, est de concilier le droit historique de certaines nationalités avec le droit naturel des autres. A Kremsier, on avait trouvé la formule de l'autonomie nationale des cercles dans le cadre historique de la

Page 1