‹ Le compromis austro-hongrois de 1867: Étude sur le dualismeChapitre 41 sur 369 · Rieger, Lsi. dèiny Rakouska · texte numérisé non relu

Rieger, Lsi. dèiny Rakouska

50 L'ANCIEN RÉGIMÉ

de ruine y restèrent cachés. D'autre part, les idées déchainées par Joseph continuèrent de faire leur œuvre dans la société. L’empereur lui-même avait nui à leur succès par la confusion, la précipitation, la violence avec lesquelles il avait voulu les appliquer; le temps effaça le souvenir de ces défauts, épura la figure de Joseph : de son système, on ne vit plus que l'inspiration généreuse, avec laquelle le nouveau régime de réaction formait un si éclatant contraste. Aux idées que propageait la Révolution française, la frontière aux poteaux jaune et noir, si anxieusement qu'elle fût surveillée, ne resta pas infranchissable. Ces échos d'Europe réveillaient dans le peuple le souvenir des quelques années où il avait été affranchi, protégé par l'empereur contre la tyrannie féodale, où les paysans étaient des hommes. Petit à petit, les idées de liberté s'implantèrent en Autriche, dangereuses pour la monarchie par leur sens politique, leur opposition à tout son système de gouvernement, plus dangereuses encore par leur sens national. C'est à partir de Joseph IT que la question des nationalités — la grande question de l'Autriche contemporaine — commence à se poser dans la monarchie sous la forme qu’elle a conservée depuis lors. Il est inexact de dire que c’est lui qui l’a fait naître, et que c'est sa tentative téméraire de germanisation brutale et violente qui, par l’excès même de la compression, a suscité sur ce point la réaction. La résurrection nationale a commencé avant lui : elle était dans l’air du xvirr° siècle, saturé de doctrines philosophiques, d'aspirations libérales, de protestations contre tout absolutisme, d’aflirmations du droit naturel. Elle n’a, à l’origine, aucun caractère politique : en Hongrie, elle débute par un mouvement tout littéraire ; en Bohème, l'intérêt philologique et presque archéologique, une sorte de piété historique pour un peuple qui, après avoir joué un rôle glorieux, semble voué à une mort prochaine, inspire les premières recherches des « éveilleurs » tchèques ; pendant longtemps, ils n'auront pas confiance dans l’avenir de ce peuple. Mais tout le courant d'idées de la fin du xvinr siècle et des premières années du xix° devait diriger cette force nouvelle vers une expansion politique. Marie-Thérèse et Joseph, par leurs réformes sociales, — si restreintes qu’elles aient été par l'opposition des puissances féodales, — ont cependant ravivé dans la population rurale la notion de sa dignité humaine ; en propageant l'instruction, qui se donnait nécessairement au premier degré dans la langue vulgaire, ils ont contribué à réveiller dans ces masses, jusqu'alors inertes, la conscience

nationale. Contre l'État absolutiste, propriété du prince, Rousseau et ses disciples des assemblées révolutionnaires dressent l’État démocratique, forme politique du peuple souverain ; à l’idée même de l'Etat, création artificielle, Herder oppose l'idée de la nation, organisme naturel, prolongement de la famille et de la tribu ‘. C'est le principe même de l’ancienne Autriche qui est ainsi menacé. La propagande française sème dans le monde les idées libérales ; c'est tous les opprimés qu'elle veut affranchir : pourquoi les nations resteraient-elles asservies, quand les individus voient tomber leurs chaînes ? Pour se répandre, il faut que ces idées libérales s'expriment en langue vulgaire : la masse autrement leur reste inaccessible ; il faut que le travail national se fasse en profondeur, aille dans le peuple. Sur l’ancienne division sociale, en classes privilégiées qui parlent des langues internaüonales, latin, français, allemand, et classes assujetties, qui ne connaissent que des parlers nationaux, se trace une nouvelle division, qui est nationale : les lignes horizontales des classes sont traversées par les lignes verticales des nationalités. L'oppression napoléonienne enfin, en réveillant la nationalité allemande, a, par un contre-coup ressenti de proche en proche, réveillé les nations slaves que la germanisation avait recouvertes. De toute part, sous l'action des nouvelles idées démocratiques, on voit se reformer, pousser vers le jour les nationalités autrichiennes ; déjà elles tendent et bossellent, elles font craquer, en attendant de le faire éclater, le vernis qu'a étendu sur elle l'État autrichien.

Rendre ce vernis plus compact, plus résistant et plus brillant, ç'avait été l’entreprise de Joseph : il ne réussit qu’à le rendre plus lourd, plus rigide et plus cassant. La germanisation avec lui ne changea pas de but : elle resta autrichienne, non allemande, politique, non nationale. Mais elle changea de méthode. Jusqu'à lui, elle était insinuante, et — si étrange que paraisse le mot — tolérante. Marie-Thérèse, pour les besoins de l’administration comme dans l'intérêt de l'éducation publique, cherche à répandre le plus qu’elle peut la connaissance de l'allemand ; mais elle est hostile à toute contrainte , etelle se refuse à sacrifier les langues nationales à l'allemand : elle les juge au contraire indispensables et indéracinables. L’allemand, pour elle, est destiné à être la langue auxiliaire, la langue internationale des peuples autrichiens, entre eux et avec l'étranger, mais nullement l'unique langue autrichienne ; c’est elle qui introduit l'étude du tchèque dans les écoles mili-

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