‹ Le compromis austro-hongrois de 1867: Étude sur le dualismeChapitre 40 sur 369 · V. plus haut, p · texte numérisé non relu

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monarchie ; et il est remarquable en effet que pas un mot dans les lois de 1790 ne vise la suppression de ces autorités *,

Il manquait encore à la monarchie un nom, aux autorités centrales un titre. Elles le reçurent en 1804, lorsque François II se proclama empereur héréditaire d'Autriche. Des raisons dynastiques seules avaient inspiré sa résolution: menacé de perdre Ja couronne du Saint-Empire, qui était en train de disparaître, il voulait conserver à sa famille le rang impérial. Le titre d'empereur d'Autriche devait signifier simplement empereur des États sur lesquels règne la maison d'Autriche; il n'impliquait aucun changement dans la condition politique des divers royaumes et provinces, et chacun d'eux en reçut l'assurance. Cependant, de mème qu'autrefois la Pragmatique Sanction, cet acte dynastique eut des conséquences politiques importantes. Sans doute, l'empire d'Autriche n'absorbe pas le royaume de Hongrie ; mais il l'encadre, il le recouvre de son nom et de son éclat; le texte mème de la Patente de 1804, qui crée le nouveau titre, celui des actes qui l’accompagnent, et qui décrivent les armes et les sceaux de l'Empire, le prouvent déjà. A côté de la dignité impériale héréditaire, celle de roi de Hongrie apparaît nécessairement moins en relief ; le souverain lui-même n'y attache plus la même importance, il la souligne moins, depuis qu'au titre électif, et par là même précaire, d'empereur d'Allemagne, il a substitué un litre héréditaire. Pour les attributions qu'il exerce en Hongrie, comme monarque commun, il a depuis ce moment un titre, et ce simple fait contribue à consolider et à étendre son pouvoir, à rejeter dans l’ombre les droits de la Hongrie, à la réduire, plus qu'auparavant, à la condition d’une province. De même qu'au début du xvin siècle la reconquête de la Hongrie avait fortifié la royauté, le triomphe de la légitimité sur la Révolution, au début du xix, profita au pouvoir impérial. La Diète, pour avoir refusé de subir sans protestation la banqueroute autrichienne, ne fut plus réunie depuis 1811. Au congrès de Vienne, les grandes familles hongroïises se confondirent volontairement avec la noblesse autrichienne, donnant ainsi à l'Europe oflicielle l'illusion d'une complète unité. La diplomatie, vingt-cinq ans auparavant, pour atteindre le chef de la maison d'Autriche, avait dû déclarer la guerre au roi de Hongrie et de Bohème : elle ne connaissait plus désormais que l'empereur d'Autriche. Jamais les Habsbourg n'exercérent dans

4. Tezner, Der ôst. Kaisertitel, das uw. Staatsr., 46-100, spécialement 9-5.

tout leur empire un pouvoir plus absolu, jamais ils ne parurent plus près de réaliser leur rêve d'État autrichien, et jamais la Hongrie ne sembla plus menacée de voir les derniers restes de son indépendance confisqués au profit de la monarchie qu'au cours des années qui suivirent immédiatement lé congrès de Vienne, de 1815 à 1825 — des années mêmes où, sous la cendre, couvait la flamme qui allait bientôt embraser la monarchie tout entière, la flamme des idées modernes de liberté et de nationalité.

Le règne de Joseph II marque la crise de l'Autriche historique. Les réformes qu'il amoncela dans ses dix brèves années de pouvoir portèrent leurs fruits, même après qu'il eut été forcé de les révoquer. Les semences nouvelles qu'il avait jetées à pleines mains sur le sol de la monarchie, par lui retourné et sarclé, levèrent, malgré la négligence et la mauvaise volonté de ses successeurs, en une riche moisson. Des théories du despotisme éclairé, dont il s'était fait l’ardent propagateur, naquit un mouvement politique et national, dont le premier effet fut de rendre désormais irréalisable cet État autrichien unitaire et centralisé, idéal auquel il avait sacrifié tout le système traditionnel du gouvernement de la monarchie autrichienne.

Ce système consistait dans la juxtaposition, ou plutôt la superposition de deux principes : le pouvoir monarchique absolu et l'administration féodale. L'autorité du souverain s'étendait directement sur toutes les classes, privilégiées ; elle n’atteignait qu’à travers elles, par leur intermédiaire, la plèbe, surtout la masse rurale. Les classes privilégiées avaient été façonnées par l’absolutisme, la bureaucratie, la centralisation et la germanisation à l'idée autrichienne : elles en transmettaient l'extrait, le résidu à la dernière classe des sujets. Ceux-ci n'avaient de rapports directs qu'avec leurs seigneurs féodaux : c’est d’eux qu'ils recevaient l'administration et la justice, et ils les recevaient dans leur langue nationale, vulgaire ; la plus irritante des questions de nationalité, la question des langues, était ainsi résolue, parce qu'elle était supprimée, D'ailleurs, avant de s’éveiller à la conscience nationale, il fallait que ces masses prissent conscience de leur dignité d'hommes, et comment, tant qu'elles étaient tenues en servage, l'auraient-elles pu ? — Par ce système. les Habsbourg avaient

constitué, non pas encore un État, mais un pouvoir souverain absolu et centralisé *, et, si le système avait pu durer encore quelques générations, peut-être la transformation de la monarchie en un véritable État se fût accomplie presque sans difficulté, tant auraient été affaiblies et endormies les forces qui pouvaient l'arrêter.

Joseph, en lançant dans cette monarchie SET l'idée de l'État moderne, en voulant brûler les étapes de l’une à l’autre, réveilla ces forces qui s'assoupissaient, ressuscita celles qui, en léthargie, étaient déjà voisines de la mort. Par ses réformes politiques et surtout sociales, il tourna l'aristocratie et l'Église, léséés dans leurs privilèges sociaux et dans leurs intérêts, contre le centralisme qu'elles avaient soutenu jusque-là. Une bureaucratie toute-puissante, tyrannique, niveleuse, jalouse de toute supériorité et de toute indépendance, devait dot plier sous son joug également tous les sujets, et la langue d’État allemande être le véhicule de ses idées comme l'instrument de son pouvoir : pour se défendre de son étreinte, pour arrêter son intrusion dans toute la société, la noblesse et l'Église entreprirent de relever, de restaurer les idiomes nationaux qui tombaient en désuétude, le tchèque réduit à être un patois de paysans, le magyar dépossédé par le latin et l'allemand de sa place dans la vie publique. A l'Autriche conservatrice, ces deux puissances conservatrices avaient prêté un eflicace concours : mais l’Autriche révolutionnaire de Joseph n'y pouvait plus compter. Contre les innovations de l’empereur, elles cherchèrent un appui dans les anciens souvenirs d’indépendance nationale ; contre la germanisation, dans la résurrection des langues nationales. En faisant appel ainsi au sentiment national sous ses deux formes, provinciale et ethnique, elles ne se doutaient pas qu'elles ouvraient elles-mêmes la carrière à une nouvelle force révolutionnaire, de toutes la plus redoutable pour les intérêts conservateurs qu'elles croyaient préserver.

L’échec de Joseph ne fut pas suivi d’une restauration pure et simple. Léopold conserva de ses réformes tout ce qu'il put défendre de la fureur de la réaction. Le pouvoir monarchique en resta fortifié, sans pourtant avoir entièrement triomphé. Aux défauts dont elle était déjà marquée, — à la lourdeur, la lenteur, la paresse et la complication, — l’organisation intérieure de la monarchie autrichienne en ajouta ainsi un nouveau : l’incohérence, le manque de logique. Un ferment nouveau de dissolution, une cause

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