‹ Le compromis austro-hongrois de 1867: Étude sur le dualismeChapitre 43 sur 369 · À mag. nemzet tort, VIII · texte numérisé non relu

À mag. nemzet tort, VIII

L'Europe conservatrice et légitimiste du congrès avait cru faire merveille en plaçant sous la surveillance de la plus conservatrice et de la plus légitimiste des puissances les trois grands foyers révolutionnaires : l'Allemagne, l'Italie et la Pologne. Président de La Diète germanique, souverain du royaume lombard-vénitien, roi de Galicie et de Lodomérie, l'empereur d'Autriche devait être le gardien du nouvel ordre politique et de la paix du monde, il devait maintenir dans l’obéissance ces nations agitées par une violente aspiration à l'unité, les réconcilier avec leur sort. En réalité, c'est l'Autriche désormais qui, par trois côtés sur quatre, est ouverte aux influences révolutionnaires. Le congrès avait attaché trois brûülots aux flancs de la monarchie, elle-même toute chargée de matière explosible. D'Italie, d'Allemagne, de Pologne, les idées nouvelles de liberté se répandent irrésistiblement chez tous les peuples autrichiens: elles les excitent contre le système qui depuis longtemps pesait sur eux. De toutes parts se noue la coalition contre l’absolutisme, et l'absolutisme s’affaiblit à lutter sur tant de théâtres à la fois. Unies dans cette haine commune. les différentes nations de l'Autriche ne voient que ce qui les rapproche : le commun désir de liberté politique et nationale. Les Allemands, en Autriche comme en Allemagne, accompagnent de tous leurs vœux la lutte des Italiens et des Slaves contre la réaction ; ils suivent avec intérêt et sympathie les progrès du réveil tchèque. Il faut le brusque réveil de 1848 pour révéler aux nationalités tout ce qui les divise, pour faire voir aux Allemands une menace dans la revendication par les Italiens de l'Italie autrichienne, par les Polonais de la Pologne prussienne et autrichienne, par les Tchèques de la Bohême. Le partage des dépouilles brouille les peuples qui étaient restés amis et alliés aussi longtemps qu'ils avaient eu à combattre l'ennemi commun, l'absolutisme autrichien.

L’ennemi se défendait mal. L'absolutisme autrichien avait mis toute sa confiance dans une institution nouvelle, que Léopold IT avait rapportée de Florence, où il l'avait vue fleurir: la police secrète. Le système de l’espionnage et de la délation sera désormais jusqu’à la Révolution, le grand, presque l’unique ressort du gouvernement de la monarchie. François IL, le successeur de Léopold, ne l'aurait pas inventé ; le trouvant tout installé, il s'y tint, le développa et le perfectionna. Curieux et sournois, d'esprit étroit et mesquin, il prenait la signature des pièces pour l'exercice du pouvoir, et l'ingérence dans tous les détails des affaires pour la marque de l'autorité. Ii répétait fièrement qu'il aurait fait un excellent

conseiller aulique, c'est-à-dire un bon chef de bureau; de fait, il faisait consister tonte sa mission dans la surveillance policière de ses sujets. Plus il était inférieur à son rôle, plus il se montrait jaloux de rester le maître : Metternich, sous lui, gouverna l'Europe, mais il ne gouverna jamais l'Autriche. Les agitations de la période révolutionnaire avait aceru encore l'horreur instinctive de François pour tout mouvement et tout progrès. Il n'avait plus qu'une idée dominante : ne rien changer. ne toucher à rien. Absolutiste convaincu et rigoureux, il aurait pu, sans danger, presque sans effort, au plein de la réaction européenne, à l'apogée de la Sainte- Alliance, supprimer la Constitution hongroise ; mais il aurait fallu penser et agir, et, pour n'avoir point à le faire, il laissa passer l’occasion ; il était capable de violer la Constitution à chaque instant, incapable de l’abolir ‘. Il avait une bonne mémoire, qui lui permettait de paraître suivre avec intérêt la carrière de tous ses serviteurs ; il donnait régulièrement des audiences générales, où tout sujet pouvait lui soumettre ses pétitions et ses plaintes, et il mettait volontiers la police au service de l'autorité des parents et de la paix des familles *. Il croyait sincèrement, par ces moyens, avoir fait son métier de souverain ; il leur devait un air de monarque patriarcal ; à Vienne, au moins parmi les fonctionnaires, il était vraiment populaire, et sa mort parut un grand événement historique *. L’éclat et l'influence auxquels sous son règne, mais non par son mérite, l'Autriche était parvenue en Europe, s’effacèrent bientôt ; mais le mal qu'il lui avait fait dura. De lui date le divorce entre l'État et le peuple, l'hostilité des sujets, exclus de toute participation à la gestion de leurs intérêts les plus directs, contre l'État : car ils identifient l'État avec les castes dominantes, bureaucratique ou aristocratique, qui prétendent diriger seules les affaires publiques, et toujours les mènent à une catastrophe. Cette hostilité est l’une des sources du pessimisme, qui souvent dans des moments décisifs a paralysé la force d'action de la monarchie, l’a empêchée de faire un appel suprême au dévouement de ses sujets. C’est une véritable démoralisation publique, dont François IT est en grande partie l’auteur, par son système d’administration, et par les deux banqueroutes que l'État a faites sous son règne. — Il a institué en Autriche le despotisme administratif, non pas comme un moyen d'action, mais comme une fin. Joseph, avant

. Marczali, 4 legüj. kor. tort., 293, 298, . Wolfsgruber, Rauscher, 19.

. Arneth, Aus meinem Leben, I, 291-2.

lui, avait organisé une bureaucratie toute-puissante ; mais au moins elle Ss'inspirait d’une idée, elle devait travailler au bien public ; les sujets n'étaient pas admis au partage de l'autorité, mais Joseph désirait les voir prendre intérêt à la vie de l’État. Sous François, cet intérêt déjà est presque un crime. Les fonctionnaires seuls ont à s'occuper des affaires publiques ; encore est-ce uniquement pour appliquer d’une manière mécanique leurs instructions écrites: s'ils pensaient, ils se feraient tort. L'empereur avait son idéal de fonctionnaire : « Avec les soidisant génies et les savants, on n'arrive à rien, ils veulent toujours tout savoir mieux que tout le monde, et arrêtent la marche des affaires, ou bien ils ne s'intéressent pas aux questions de tous les jours. Du sens commun et un bon séant, c’est le mieux de tout ‘. » Les fonctionnaires se le tenaient pour dit, et la machine tournait à vide ; mais les conséquences de ce régime sont faciles à imaginer : il affaiblit l'Autriche à l'intérieur et la déconsidéra en Europe. Les deux banqueroutes de 1811 et de 1816, préparées par les déplorables principes politiques et financiers de plusieurs généralions, exécutées avec une incroyable brutalité et une véritable inconscience par des ministres de haute naissance et fort détachés de ces détails qui ne les touchaïent pas, la seconde quelques mois après le congrès de Vienne, où la cour avait dépensé sans compter. en luxe et en représentation, des dizaines de millions, ne portèrent pas seulement au crédit de Ja monarchie une atteinte presque irréparable ; elles bouleversèrent les fortunes et Les conditions, accumulèrent les ruines, détruisirent la confiance, ébranlérent par l'exemple donné de si haut les notions mêmes de l'honnêteté et de la morale: elles contribuèrent plus qu'aucun autre acte à ce divorce du peuple et de l'État, dont la monarchie devait plus d’une fois éprouver les funestes effets.

Jamais plus lourd héritage ne trouva plus faible héritier. Ferdinand, atteint dès l'enfance d'une maladie qui le rendait aussi inapte à la pensée qu'à l'action, enfant malgré ses quarante-deux ans à son avènement, d’une extrême bonté, qui tenait en partie à sa faiblesse, de goûts simples et innocents, était incapable, sinon de règner, du moins de gouverner. Son père avait songé à l'écarter du trône ; mais par qui l'y remplacer ? François-Charles, le cadet de Ferdinand, valait à peine mieux que lui ; il n'avait luimême que des enfants en bas âge : appeler l'aîné au trône *,

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