CHAPITRE PREMIER
La RÉVOLUTION (1848-1849)
I. L'effondrement de la monarchie. — 11. La reconquête de l'Autriche. — TIL. La guerre de Hongrie. — IV. Les résultats de la Révolution.
La Révolution de 1848 fit apparaître pour la première fois le dualisme sous sa forme moderne : l'union de deux États souverains, indépendants, constitutionnels, gouvernés par la même dynastie, inséparables et indivisibles en vertu de la Pragmatique Sanction. Cette première expérience fut courte. La Hongrie, à la faveur de la Révolution, avait fait triompher sa conception du dualisme ; elle reconnaissait l'unité de la monarchie, mais, instruite par son histoire, elle avait mieux assuré son indépendance que cette unité. Le conflit, latent dès les premiers jours du nouveau régime, éclata lorsque la dynastie, encouragée par les progrès de la réaction dans toute l’Europe et par ses propres succès en Autriche, marqua son intention de reprendre une partie des concessions qu'elle avait dû faire au début de la Révolution. Il tourna bientôt en lutte armée; une véritable guerre s’engagea, où la Hongrie fut vaincue. Entrée dans la révolution avec le dualisme complet, la monarchie en sortit avec l'unité absolue.
Ce n’est pas seulement pour avoir tracé la première ébauche du dualisme actuel que la Révolution de 1848 fait époque dans l’histoire de l’Autriche-Hongrie. En tout, elle à complètement transformé le vieil empire des Habsbourg : elle ouvre pour lui la période contemporaine. Elle a renversé l'ancien régime, qui n’a jamais pu se relever: la réaction n'a pas été une restauration. Elle a, par l'émancipation des paysans, détruit l’organisation féodale de la société. Elle a appelé à la vie publique, au partage du pouvoir et de ses responsabilités, les divers peuples de la monarchie. L'Autriche-Hongrie entière porte encore sa trace profonde. Elle n'a rien créé que d’éphémère ; mais elle a exercé
une action puissante par ce qu'elle a détruit, et par les germes qu'elle a semés. Sur les nationalités et sur les partis, son influence a été décisive, et les effets n’en ont pas encore cessé; le gouvernement aussi a reçu d'elle une orientation nouvelle. L'histoire de la monarchie de 1848 à 1867, et en grande partie de 1867 à nos jours, ne s'explique que par la Révolution.
Les dates d'avril et d'octobre 1848 divisent la Révolution en trois périodes bien distinctes : l'effondrement de l’ancien régime, la reconquête de l'Autriche, la guerre de Hongrie. Après avoir retracé dans ce cadre l'essentiel de son histoire, il conviendra de dégager des faits les lecons qu'ils contenaient et d'indiquer quelles ont été les conséquences durables de la Révolution.
La monarchie autrichienne, depuis 1815, ne se soutenait pas par ses propres forces : elle était étayée du dehors. Sa durée était liée à la durée de l’ordre européen institué par le Congrès de Vienne. Toutes les atteintes qu'il subissait l'atteignaient aussi. L'agitation qui se répandit en Italie et en Allemagne en 1847 fut pour elle un symptôme menaçant. La chute de Louis-Philippe, ouvrant la Révolution pour toute l'Europe centrale, la précipita dans la crise la plus grave qu’elle ait jamais traversée.
En Europe comme en Autriche, Metternich passait pour l'âme de la réaction. Pour l’Europe, l'opinion avait raison; pour l’Autriche, elle lui faisait tort. Il ne possédait pas dans la monarchie la toute-puissance qu'on lui prêtait: des hommes d'État dirigeants de l’Autriche. il était peut-être le moins réactionnaire; par ses fonctions mêmes, il voyait de plus haut et plus loin que ses collègues ; dans l'intérêt de la politique extérieure, il eût voulu quelques réformes ; pour ne pas laisser à la Prusse l'avance du libéralisme, il avait projeté la convocation d'État généraux autrichiens. Mais la légende était faite, et ses ennemis, redoutables par le nombre et surtout par l'influence, la propageaient ardemment. Une faction puissante, menée par des membres de la famille impériale, lui faisait ouvertement opposition. L'archidue Jean, oncle de l'Empereur. combattait sa politique réactionnaire : l'archiduchesse Sophie, son voltairianisme et son joséphinisme. Cette princesse énergique et ambitieuse, « l'homme de la famille » ‘, belle-sœur de
1. Treitschke, Deutsche Gesch.. IV (d’après le ministre de Prusse à Vienne).
LA RÉVOLUTION (1848-1849) he]
Ferdinand, mère de François-Joseph, que l’on considérait déjà comme l'héritier du trône, était le plus redoutable adversaire du chancelier. Lorsque parvint à Vienne la nouvelle de la Révolution de Paris, la faction jugea l’occasion favorable pour se débarrasser de Metternich. Elle entra en relations avec l'opposition libérale de Vienne, l'excita à faire entendre les plaintes du peuple, à désigner le chancelier comme victime expiatoire. De cette collaboration sortit la Révolution de Vienne, avec son double caractère, révolution populaire et révolution de palais; et, de la Révolution de Vienne, sortit la Révolution dans toute la monarchie.
Sitôt connue la chute de Louis-Philippe. les divers éléments d'opposition s'enhardirent ; encouragés par le parti de l’archiduchesse Sophie, ils commencèrent une campagne d'adresses et de pétitions, sans succès ; Metternich et l'archiduc Louis se cramponnaient au principe d'autorité : un gouvernement peut octroyer des concessions de son plein gré, ilne peut pas céder à la pression des sujets. L'opposition attendait avec confiance le 13 mars ‘, jour où devaient se réunir les États de la Basse-Autriche. Populaires par leur fronde des dernières années, ils devaient jouer devant l'empereur le rôle d'interprètes légaux des vœux du peuple. Une foule nombreuse entourait le palais provincial : excitée par des harangues improvisées, elle envahit la salle des séances; alors seulement les États se décidèrent à se mettre en marche vers le château impérial. Des troupes étaient massées pour maintenir l’ordre ; l’archiduc Albert, qui les commandait, ayant prononcé quelques paroles provoeantes, des pierres furent lancées contre lui ; les soldats alors firent feu, et cinq victimes tombèrent. Du coup, la véritable Révolution était déchainée : les ouvriers descendirent des faubourgs vers la ville, des incendies s’allumèrent aux barrières. La cour, harcelée de députations, hésitait entre le désir de résister et la crainte d’exaspérer l’émeute. L'empereur, fatigué et malade, était invisible : c'est aux archiducs, aux ministres. aux conseillers d'État que les députés des États, de l'Université. de la garde bourgeoise devaient arracher une à une les concessions. Cette situation dura trois jours. Après avoir obtenu le renvoi de Metternich, l’archiduchesse Sophie, ayant satisfait ses rancunes, voulait la répression de l'émeute. Dans la nuit du 14 au 15, Vienne fut pendant quelques heures en état de siège. Le
4. Il semble bien établi que cette date avait été choisie d’accord entre les divers partis du complot. La police, cédant à de hautes influences, ferma l'œil sur les préparatifs de la Révolution. — Bach, Gesch. der Wiener Revolution, 188-9.
15, la Révolution triompha. L'empereur, qui avait déjà refusé de laisser tirer sur «ses » Viennois. entreprit, contre le gré de son entourage, une promenade en voiture dans la ville révoltée ; accueilli partout avec enthousiasme, il accorda à son retour, malgré l'opposition de sa famille et de ses conseillers, les dernières demandes révolutionnaires : liberté de la presse, garde nationale, promesse d’une Constitution pour l'Autriche cisleithane *.
Au nouvel État constitutionnel, il fallait un ministère « responsable ». On baptisa ministres les présidents des Chambres, Oflices ou Conseils, et tout fut dit. Ce fut une nouvelle gérontocratie *. Kolovrät la présidait. Toujours mort de peur, il fut trop heureux de se retirer au plus vite, pour faire place à Fiquelmont, le ministre des affaires étrangères, qui avait été pendant des années le successeur désigné de Metternich. L'opinion se rassurait en voyant au ministère de l’intérieur le baron de Pillersdorf. Chancelier aulique autrichien sous l’ancien régime, il avait été tenu dans une demi-disgrâce : elle auréolait son libéralisme, d’ailleurs plus que modéré. Ni ses capacités politiques ni son énergie ? n'étaient à la hauteur de sa nouvelle situation : ce subalterne, vieilli dans les emplois secondaires, dans le demi-jour des bureaux. fut aveuglé par la lumière crue de la place publique, où désormais se traitaient les affaires. Suspect aux fidèles de l’ancien régime, il cherchait à détruire leur influence, à conférer. en vrai ministre constitutionnel, directement et uniquement avec l'empereur. Celui-ci s’amusait. en enfant, de l'animation nouvelle de Vienne, des drapeaux déployés partout, des ovations dont il était l'objet # : mais, sans volonté, il était le jouet de qui lui parlait le dernier et le plus longtemps. Jamais l'Autriche cependant n'aurait eu plus besoin d’un véritable souverain. La situation de la monarchie était menaçante. A la nouvelle des événements de Vienne. la
4. « Les mesures nécessaires sont prises pour convoquer, dans le plus bref délai possible, des députés de tous les Etats provinciaux et des congrégations centrales du royaume lombard-vénitien, en renforçant la représentation de l'ordre des bourgeois et en ayant égard aux Constilutions provinciales actuellement existantes, en vue de la Constitution de la patrie que nous avons décidée. » Bach, 0. c., 197-201. Cf. Frôbel, Ein Lebenslauf, I. 188. — Sur le rôle de l’empereur, voir la dépêche du chargé d’affaires de Suisse, Bach, 0. c.. 206.
2. Le mot est du chargé d’affaires de Suisse à Vienne. Bach, o. c., 243.
3. Son attitude dans les conseils où furent discutées les demandes de la Hongrie (Szôgyény, Emlékiratai, 60) ne témoigne ni d’une grande sincérité ni d’une grande clairvoyance.
k. Bach, 0. c., 223, d'après le chargé d'aflaires de Suisse.
Révolution avait éclaté à Milan et à Venise pour l'unité de l'Italie. En Allemagne, la Diète, boulevard de l'influence autrichienne, était contrainte de capituler devant le mouvement révolutionnaire. Un Parlement allemand était convoqué pour réaliser enfin l'unité nationale. Il fallait suivre tous ces événements, parer à tous ces dangers ; mais, pour le ministère, il fallait surtout éviter de nouveaux troubles à Vienne, assurer le repos de l’empereur. La ville était eñcore agitée, les étudiants donnaient des charivaris aux personnages dénoncés comme «réactionnaires », la presse radicale haussait le ton. Pour éviter le retour de journées révolutionnaires, il n y avait qu'un moyen : céder aux demandes qui, de toutes parts, assaillaient le ministère et la cour.
À Prague, les nouvelles de Paris avaient provoqué une grande agitation : on sentait qu'il fallait faire quelque chose, mais on ne savait quoi faire. Le seul groupe politique qui eût un commencement d'organisation, celui des radicaux tchèques, prit l'initiative de convoquer pour le 11 mars. aux bains de Saint-Venceslas, une réunion publique : la pétition qui y fut adoptée contenait le credo libéral du temps ; de plus, elle demandait, pour les irois pays de la couronne de Bohème, l'entière égalité des deux nationalités tchèque et allemande, et une Diète générale annuelle. Mais les autorités, leur premier effroi passé, étaient redevenues tracassières ; la prudence, chez les bourgeois, reprenait le dessus. Les nouvelles de Vienne survinrent à point nommé pour empècher le mouvement de s'enliser. La pétition, alors rapidement couverte de signatures. fut portée à Vienne par une nombreuse députation. L'empereur reçut les Pragois avec quelques paroles bienveillantes; Kolovrät, «leur compatriote », leur exprima, avec des larmes dans la voix, sa joie de pouvoir enfin. pour la première fois, à l’âge de soixante et onze ans et après plus d’un demi-siècle de services, gouverner selon les inspirations de son cœur’. Pour la pétition, on verrait, on examinerait, il fallait consu ter les Etats. Grisés de leur propre importance, les délégués s'attendaient à faire à Prague une rentrée triomphale : peu s’en fallut qu'ils ne fussent hués, lorsqu'ils firent connaître le résultat de leur mission. En leur absence, Prague avait appris les concessions faites aux Hongrois. Une seconde pétition fut adoptée, une nouvelle députation chargée de la porter à Vienne avec un ultimatum. Le ministère, talonné de toutes parts, ne demandait que la paix ; Pillersdorf se mit à la disposition des délégués : si Prague n’est pas satisfaite