Denis, 0. c
bourg la nouvelle de la chute de Louis-Philippe ; aussi la Révolution prit-elle dans ce pays une forme parlementaire. Une motion d'ordre financier donna à l'opposition radicale enhardie l'occasion de formuler son nouveau programme. Les finances étaient le point faible de l'Autriche : les embarras constants du Trésor étaient publics ; en croyant les masquer par un rigoureux secret, le gouvernement n'avait réussi qu'à donner cours à des légendes pires que la réalité. L'État n'avait plus de crédit depuis ses deux banqueroutes. Toute difficulté intérieure, toute complication extérieure, était accueillie par la hausse du change, la baisse du papier-monnaie, justement suspect, la fuite des métaux précieux, sur lesquels on craignait toujours que le gouvernement ne mîtla main. La chute de Louis-Philippe fut saluée de la sorte, et la crise se tit sentir en Hongrie. Kossuth, à la Diète, en dévoila les causes politiques. Si nos finances souffrent, c’est que nous n’en sommes pas les maîtres. Nous voulons exercer et développer nos droits constitutionnels, et nous nous heurtons à la résistance du gouvernement de Vienne, qui est absolutiste. Cette opposition de deux principes, constitutionnel et absolutiste, c’est le nœud de la question autrichienne, c'est la menace pour l'avenir. La dynastie, pour résister à la crise européenne actuelle, doit pouvoir compter sur l’appui de tous ses peuples : elle ne le pourra que si elle établit dans la monarchie tout entière un régime constitutionnel. Nous demandons donc au roi, pour la Hongrie, la nomination d’un ministère responsable devant le Parlement, qui garantira l’exécution des lois hongroises ; pour le reste de la monarchie, des institutions constitutionnelles. C’est un changement considérable, et qui exigera sur beaucoup de points une entente entre les États héréditaires et nous ; nous y sommes prêts, sous la seule réserve de nos droits de nation indépendante et de nos intérêts.
Sous une forme légale, le discours et la motion de Kossuth exprimaient des idées révolutionnaires : ils ne tendaient à rien de moins qu'à bouleverser de fond en comble le système politique sur lequel reposait l'existence même de la monarchie. Ils étaient, à l'intérieur des frontières autrichiennes, la première manifestation révolutionnaire : c’est à la lecture du discours de Kossuth qu’à Vienne, le 13 mars, la foule s’excita jusqu’à envahir la salle des États. Ni son réquisitoire contre l’absolutisme, ni son programme hongrois n'étaient nouveaux ; ce qui l'était, c'était le programme, formulé pour la première fois, du dualisme moderne, union de deux États indépendants et constitutionnels. Sans doute, Kossuth
voulait étendre très loin les droits et les intérêts de la Hongrie, et mesurer très parcimonieusement les concessions nécessaires à une entente. Peu importe. Pour la première fois, il posait en termes précis le grand problème dont le Compromis, après vingt ans de lutte, a donné une solution au moins provisoire ; c’est par là que son discours marque une date dans l’histoire de la monarchie. Adopté à l'unanimité par la Chambre basse, le projet d'adresse de Kossuth avait été transmis aux magnats. Les tendances démocratiques ne comptaient parmi eux presque que des adversaires ; elles leur paraissaient également menaçantes pour leur situation politique et pour leur situation sociale, garanties par l’ancienne Constitution. Ils n'’osaient pas résister ouvertement à Kossuth ; mais ils trouvèrent des prétextes pour ajourner la discussion de l'adresse. A Vienne, cependant, le conseil de la couronne délibérait sur les mesures à prendre en Hongrie. Devant les progrès et l'audace croissante de l’opposition, Apponyi, dont la tentative de se créer une majorité parlementaire avait échoué, préconisait depuis des mois déjà une politique énergique. En février, il avait voulu menacer la Diète de dissolution, et l'opposition du palatin, l’archiduc Étienne, représentant en Hongrie le roi absent, avait seule fait échouer ce projet. Il le reprit après le discours de Kossuth, certain du succès. Széchenyi lui écrivait de Presbourg — et c'était la vérité — que la majorité de la Diète n'avait voté que par crainte de Kossuth et de la jeunesse qui le soutenait, que l’adresse n’exprimait pas ses véritables sentiments. Le palatin lui donnait les mêmes avis. Faible de caractère et placé dans une position fausse, porté comme archiduc à prendre le parti de la cour, et comme gardien de la Constitution hongroise à appuyer les demandes de la nation, ce prince était condamné à un rôle équivoque, s’identifiant en Hongrie avec les vœux du pays, flattant au contraire, dans sa correspondance avec Vienne, les idées chères à la cour. Apponyi avait gagné à son plan Metternich et l’archidue Louis ; instruit par sa précédente expérience, il voulait que le palatin l’ignorât. Mais l’archiduc Louis n’osa prendre cette responsabilité ; le palatin averti accourut à Vienne, et, aidé par l’archiduchesse Sophie, obtint que le plan fût soumis aux grands dignitaires du pays. Dans leur conférence, qui eut lieu le 8 mars, tous les assistants, sauf Apponyi et Széchenyi, reculèrent devant les conséquences d’une dissolution brusque. On s'arrêta à une demi-mesure : adresser d’abord à la Diète un rescrit d'avertissement, et la menacer de la dissolution. Apponyi, malade, dut abandonner la chancellerie le soir même.
Peut-être, en procédant avec rapidité et énergie, pouvait-on encore, à ce moment, éviter la Révolution. Le vice-chancelier Szôgyény, qui remplaça Apponyi, était moins hardi que lui, avait aussi moins d'autorité. Pendant qu'il préparait le rescrit à la Diète, la Révolution de Vienne modifia entièrement la situation ‘.
A la nouvelle des événements du 13 mars, l'agitation en Hongrie prit un caractère nettement révolutionnaire. La jeunesse radicale de Pest formula en douze points les vœux de la Hongrie : toutes les libertés, le jury, l'union avec la Transylvanie, « l'égalité, la liberté, la fraternité », et organisa un comité de sûreté, sorte d'autorité révolutionnaire. A la Diète, il ne pouvait plus être question de résistance. L'adresse de Kossuth fut adoptée sans modifications par les magnats ; une délégation de la Chambre basse partit pour Vienne, chargée de la présenter au roi. Avant même qu'elle ne se fût embarquée, Kossuth avait fait adopter par la Chambre basse les principaux points du programme radical : garde nationale, impôt obligatoire pour tous, abolition des charges féodales, sous réserve d’une indemnité placée sous la garantie de l'honneur national. C'était la destruction de l’ancienne société hongroise, et, par suite, de l’ancienne Constitution, et cette fois sous une forme révolutionnaire : le temps manque, avait dit Kossuth, pour faire des lois en règle ; il faut que la Chambre ait le courage de prendre à elle seule, sous sa responsabilité, des décisions ; pour les magnats, il suflira de les en informer.
Accueillie en triomphe par la population de Vienne, la députation trouva la cour dans le plus complet désarroi, encore sous l'impression des trois journées révolutionnaires, sans courage et sans force. Comment, disait le palatin, refuser au Parlement hongrois, dont les demandes ont une forme légale, ce qu’on a accordé à Vienne à la révolution dans la rue ? Si l’on refusait, lui-même ne retournerait pas à Presbourg. Des magnats fidèles, les grands dignitaires du pays déclaraient qu'un refus aurait des conséquences incalculables. L’archidue Louis voyait la Hongrie perdue pour la dynastie, et en rendait le palatin responsable ; François- Charles protestait comme héritier présomptif contre les concessions exigées. Et cependant, la cour capitula. « C’est ainsi que se passaient et se terminaient à ce moment toutes les délibérations.
1. Le détail de ces faits est encore assez obscur : les sources se contredisent parfois. Wirkner, Erlebnisse, 210-1, diffère sur certains points de Szogyény, Emlékiratai, 49-50; Marczali, 4 legüj. kor tort., 60%, diffère par endroits de tous deux.
Au début, on avait toujours l'intention de rejeter les demandes qui paraissaient excessives, de repousser les exigences trop fortes ; mais on finissait toujours par accorder ce qu'avaient arraché la crainte, la menace ou la violence *. »
La délégation revint à Presbourg ayant obtenu un plein succès : un ministère hongrois responsable devait être nommé , Batthyäny en serait le président ; tous les pouvoirs du roi en Hongrie étaient délégués au palatin. La loi qui devait régler le fonctionnement du ministère fut votée le 22 mars. Tous les anciens dicastères hongrois étaient supprimés ; un ministère complet était institué avec huit portefeuilles : présidence, intérieur, cultes et instruction, commerce et agriculture, travaux publics, finances, guerre, relations avec l'Autriche. Le lendemain, Batthyäny fit connaître les noms de ses collègues. Il1ne manquait plus à la loi que la sanction, à la liste que l'approbation du roi, pour que la Hongrie entrât en possession de son gouvernement constitutionnel indépendant.
A Vienne, on n'avait mesuré qu'après coup toute la gravité des concessions faites. Le nouveau régime parlementaire devait nécessairement relâcher les liens qui rattachaient la Hongrie à la monarchie, affaiblir l’armée, tarir, ou tout au moins diminuer les revenus que le Trésor de Vienne tirait du pays. La situation européenne de la monarchie se ressentirait nécessairement de ces transformations. Aussi se décida-t-on à résister. Le palatin se déclara prêt à tout ce qu'exigeait l’intérêt de la monarchie. Il adressa au roi un exposé de la situation en Hongrie. Il n'y avait, selon lui, que trois partis à prendre : retirer toutes les troupes de Hongrie et laisser le pays à l'anarchie: — s'entendre avec Batthyäny, dont le loyalisme est sincère et dont le crédit, qui ne durera guère sans doute, est grand ; on pourra peut-être obtenir de lui des concessions; — où envoyer en Hongrie un commissaire royal muni de pleins pouvoirs pour suspendre la Constitution, dissoudre la Diète, proclamer l’état de siège, et gouverner «avec une main de fer » aussi longtemps qu'il le faudra. Le premier parti est immoral, et dangereux par les suites qu'il pourra avoir dans les autres provinces. En adoptant le second, on semblerait renoncer à la Hongrie : c’est cependant le seul moyen certain, pour le moment, de la conserver à la monarchie, et le seul qui réserve la possibilité de transformations dans des temps meilleurs. Le troisième exige qua- “ante à cinquante mille soldats, beaucoup d'argent, un commissaire royal sûr, et la résolution d'aller jusqu’au bout. L'archiduc Louis