B. Rieger, Nés üstavni viÿvoj, Osvèla, 1897, I
grätz. L'autre fut de rendre à l’armée confiance en elle-même, de redonner du courage au parti dynastique, et de l'influence à la cour aux conseillers qui voulaient rompre avec le système des concessions, et prêéchaient l'emploi de la force contre tous les rebelles. !
En Hongrie, le ministère Batthyäny, en prenant le pouvoir, ne se faisait pas d'illusion sur les difficultés de sa tâche, compliquée par la défiance de la cour et la mauvaise volonté du ministère autrichien. Batthyäny et les plus distingués de ses collègues, Deäk et Eôtvôs, aperçurent immédiatement la politique qui s'imposait à leur pays, la seule qui lui permit de traverser sans encombre cette épineuse période de transition : une politique de stricte et absolue légalité. Sans rien abandonner de ses droits inscrits dans les lois sanctionnées, la Hongrie devait ne répudier aucune des obligations que lui imposait, non pas la lettre, mais l'esprit du nouveau régime. À ce prix seulement, elle identifierait sa cause à celle du roi, elle conjurerait les dangers d’un conflit que, visiblement, de puissantes influences travaillaient à préparer. Mais Kossuth, à lui seul, faisait échec à cette politique. L’écarter du ministère avait été impossible : on s'était borné à lui refuser l'intérieur, qui l'eût fait trop. puissant, pour le confiner aux finances, où il ne pouvait pas faire autant de mal. Il y faisait du moins le mal qu'il pouvait, soulignant à plaisir l'indépendance financière de la Hongrie, qui portait un coup sensible au crédit de l'Autriche, La lettre des lois était de son côté, rarement leur esprit, jamais l'habileté politique. Il désespérait ses collègues, qui n’osaient se plaindre, car il paraissait indispensable ; pour la nation, il était le ministère ; sa retraite eût entraîné tout le cabinet. Ministre, il restait l'agitateur d'autrefois : plus que jamais, ilrévait d'une Hongrie absolument indépendante. D'ailleurs, dominé par ses illusions révolutionnaires, il la voyait se préparer : l'unification complète de l'Allemagne était inévitable, l'Autriche disparaitrait, absorbée par le nouvel État national allemand ; la Hongrie deviendrait ainsi, par la force des choses, un État indépendant ; il convenait de la mettre en mesure de soutenir ce rôle. Cette politique Q vraiment destructive » ‘ était faite de rancune, de passion, d'illusions patriotiques, de caleuls faux. Mais la personne de Kossuth exerçait sur les masses un prodigieux ascendant, et les faits semblaient ne lui donner que trop raison lorsqu'il peignait la réaction menaçante, lorsqu'il dénonçait les complots de la camarilla.
1 Mot de S. Kemény, Beksics, Kemény ZSs. 56.
Le mouvement révolutionnaire n'avait pas entrainé en Hongrie les seuls Magyars: toutes les autres nationalités, saisies par le torrent, avaient, en mars et en avril, formulé leurs programmes, demandé des concessions. L'idée vint tout naturellement aux hommes d'État de Vienne d'employer, suivant la tradition autrichienne, contre l'excès des prétentions magyares ces résistances nationales. La plus forte et la mieux organisée était celle des Croaies. IIS étaient de longue date considérés comme particulièrement dévoués à la monarchie, bien notés à la cour pour leur zèle catholique et leur fidélité dynastique. C'était une nation militaire : la plus grande partie des Confins étaient croates. Ces hommes, qui vivaient dès le temps de paix sous le gouvernement de leurs ofliciers, qui relevaient directement du conseil aulique de guerre, étaient des impériaux sûrs. Dans toute l'Europe, leur sang avait coulé pour l'Autriche. Dès le début de la période des troubles, on avait songé à s'appuyer sur eux: l’archidue Jean était en correspondance avec Gaj, qui organisa des démonstrations à Agram et conduisit une députation à Vieune ‘. Gaj, à son tour, fit suggérer à Windischgrätz la nomination d’un ban national, Jésika *, l'ami d'Apponyi, chancelier aulique de Transylvanie, mit en avant le 21 mars, sur les indications de Windischgrätz, le nom du baron Jelaëit, colonel d’un des régiments des Confins. Dans la crise que traverse la Hongrie, il importe, dit-il, de ne rien négliger pour maintenir dans le calme etle dévouement à la dynastie les éléments encore fidèles. Les Confinaires croates sont les plus importants. II convient donc de leur donner un chef sûr, à qui les attache l'obéissance militaire et la sympathie nationale; ce sera la meilleure défense de la dynastie contre les éléments révolutionnaires. Or Jelaëié remplit toutes ces conditions. En vain, les représentants de la Hongrie, le palatin et Szôgyény, objectèrent que, par principe, on avait toujours réservé la dignité de ban à un magnat hongrois, demandèrent tout au moins que la décision fût remise jusqu'après la constitution d’un ministère hongrois. L'appui des archidues fit adopter la proposition de Jésika. Jelaëié, promu en quelques jours général de division, commandant d’un des corps des Confins, conseiller intime, prit possession de son poste, dont ces faveurs mêmes soulignaient l'importance, le jour (14 avril) où le ministère hongrois s’installait à Pest, Les deux adversaires se trouvaient ainsi en présence.
1. La lettre de Gaj à l'archiduc se trouve dans Szôgyény, Enlékiralai, 222.
Szôgyény, Emlékiralai, 65-6; Wirkner, Erlebnisse, 220.
Jelaëié représente au plus haut degré le type, si curieux, des ofliciers des Confins. Nés au service, fils de soldats ou d'ofliciers, élevés au régiment, puis formés à leur carrière dans les écoles de l'Autriche, sans fortune presque tous, et devant tout aux bienfaits du souverain, ils restaient des patriotes croates, mais avant tout des patriotes autrichiens entièrement dévoués aux Habsbourg : ils ne séparaient pas l'intérêt de leur nation de l'intérêt de l'empereur. Jelatié a été entraîné par le mouvement national croate : il y a participé par des œuvres poétiques ; mais, dans toutes les occasions décisives, le sentiment autrichien dynastique l’'emportera en lui, sans sacrifice raisonné, par instinct. Il incarne deux idées dont l'alliance va sauver la vieille Autriche : l’idée dynastique et l'idée nationale : mais la première domine et dirige la seconde. Fort de la confiance qu'il inspire à son peuple, il va se faire l'instrument de la cour ; en paraissant’ le suivre, il le dompte et le domestique: Il va transformer la Croatie, comme le eut la cour, en «une Vendée antimagyare et antirévolutionnaire » ‘
Elle n'est même pas toute cette Vendée. I y a sur le 7 hongrois d'autres peuples encore, qui ne voient dans le Habsbourg que l'empereur, indifférents ou hostiles à l'État hongrois, mais dévoués à la monarchie autrichienne, animés contre les Magyars d’une haine non seulement nationale, mais aussi sociale, de la haine du serf contre le seigneur : les Slovaques de la Haute-Hongrie, les Roumains de Transylvanie, les Serbes du Banat. La nationalité, la religion, la différence des conditions sociales, l’histoire séparent également les Magyars catholiques ou calvinistes, les Slovaques luthériens, les Serbes et les Roumains orthodoxes. La Hongrie magyare est ainsi entourée presque de tous les côtés d’ennemis menaçants. Sur toute sa frontière méridionale s'étend l’organisation militaire des Confins, depuis l'Adriatique, le long de la Save et du Danube, jusqu'à la boucle orientale des Carpathes, près des sources de l’Aluta. Elle est ainsi prise à revers par des troupes impériales, toutes prêtes à l’action, qui encadreront les masses populaires et leur fourniront des chefs.
Agram est le centre naturel de la résistance. D'Agram était parti le mouvement illyrien, et à Agram siégeait la seule autorité à la fois nationale et légale, le ban. Jelaëié avait trouvé la Croatie dans une anarchie complète. Les anciennes autorités, d'esprit hongrois, étaient violemment attaquées par les comités révolutionnaires, émanés du parti illyrien. Le ban prit parti pour les