Protok., 302 (déclaration de Lasser
2, Palacky, Spisy z oboru politiky, 20.
caux révolutionnaires : elle rebuta Batthyäny en septembre, elle repoussa la députation qui, en décembre, venait solliciter Windischgrätz, elle désavoua et découragea les loyalistes, et redonna ainsi au parti de la Révolution, à Kossuth, de la force et de l’autorité. Peut-être d’ailleurs la monarchie ne souflrit-elle pas, à ce moment, d'avoir dû recourir à la reconquête armée ; il ne pouvait y avoir aux yeux des sujets de plus probante démonstration de sa puissance, que quelques mois d'état de siège et de régime militaire ; la faute fut de les laisser durer des années. Si l’on veut constater combien la Révolution avait fortifié l’idée de la monarchie, il suflit de comparer, parmi les écrits d’un penseur comme Eôtvôs, ceux qui ont paru immédiatement avant la Révolution et immédiatement après : La Réforme en Hongrie, où il n'est pour ainsi dire pas question de la monarchie, et l'Égalité des nationalités * où la thèse de l'unité nécessaire de l'Autriche se retrouve à chaque page, domine et inspire tout le livre. A l'exception du petit groupe kossuthiste, c’est-à-dire des révolutionnaires prisonniers de leur doctrinarisme et de leur abstraction, tous les politiques hongrois ont reconnu désormais qu'il faut compter avec la monarchie, et que le problème vital pour la Hongrie est de trouver une formule qui assure sa propre existence en donnant à celle de la monarchie toutes les garanties dont elle a besoin. La pensée politique est devenue plus pratique, plus réaliste ; la lecon des faits n’a pas été perdue. Elle ne l’a été nulle part. De même que la Hongrie devant la monarchie, la Bohême se plie devant la Cisleithanie. C’est un fait capital dans l’histoire de l'Autriche, et dont les conséquences durent encore aujourd'hui. La Cisleithanie, jusque là, n’était que la création arbitraire de l’absolutisme : elle existait de fait, comme unité bureaucratique, mais de fait seulement. Elle a désormais une existence de droit, depuis le jour où des représentants de toutes ses provinces et de tous ses peuples se sont réunis — sans réserves et sans aucune protestation semblable à celle que la Bohême avait formulée contre les élections à l’Assemblée nationale allemande — en un seul Parlement, pour lui donner une Constitution. En enregistrant ainsi un résultat du passé, ils ont créé en même temps une donnée historique de l'avenir, qui n’est pas étrangère au succès du dualisme. Du point de vue théorique de l'unité autrichienne, cette sanction donnée en 1848 au dualisme a affaibli la monarchie ; mais, si l’on considère les faits historiques, si l’on observe que la séparation entre
4, Paruce en 1850.
l’Autriche et la Hongrie était déjà trop ancienne et trop profonde pour pouvoir disparaitre entièrement, et que l'Autriche cependant, au lieu d’être un État, n'était qu'un bloc de provinces SHAURE et inerte, sans cohésion interne, sans lien reconnu, il n’est pas douteux que la ratification par les peuples de l’œuvre de l’absolutisme sur ce point a donné la vie à cette Cisleithanie, et par là a fortifié la monarchie. Le rapprochement des diverses nationalités, fruit de la Révolution, ne lui a pas été moins favorable. L'hostilité des Allemands et des Tchèques, qui avait atteint son paroxysme au moment des élections pour Francfort, a disparu presque à Kremsier. En Hongrie, l'audacieuse main-mise des Magyars sur tout l’État Don arte par les lois d'avril fait place, en septembre, à des essais d’ailleurs infructueux d’entente avec la Croatie seule, puis, à Debreczen, aux plus larges concessions à toutes les nationalités. C’est que tous les peuples autrichiens ont fait dans la Révolution leur première école politique ; et elle leur à appris à compter avec la réalité. Elle les a tirés des rêves où ils se berçaient jusque-là ; elle leur a révélé leurs forces réciproques, leur a enseigné à se craindre et à se respecter, les a convaincus de la nécessité de s'entendre. — Autant qu'à l’intérieur, la Révolution a fortifié la monarchie à l'extérieur. Elle a découvert à l'opinion européenne sa vraie nature, sa raison d’être, sa nécessité. Par la faute même de l’absolutisme, on s'était accoutumé, en dehors des chancelleries, à la considérer comme un immense domaine de famille, dont l'existence ne s'expliquait que par lavidité et la ténacité de ses propriétaires. De là l’idée, si répandue aux premiers jours de la Révolution, jusqu’à s'imposer à des membres de la dynastie elle-même ‘, que l'Autriche ne surmonterait pas la crise. L’ayant surmontée, elle avait fait ses preuves de vitalité, justifié de son droit à durer. En mars 1848, les plus modérés la jugeaient condamnée ; en mars 1849, seule une poignée de radicaux incorrigibles croit encore à la possibilité de l’effacer de la carte de l’Europe. La grandeur même du péril auquel elle a résisté l’a grandie dans l’opinion ; son prestige s'en est accru, et, pour elle surtout, le prestige est presque l'essentiel de la force.
La monarchie n’a pas été moins fortifiée par la transformation profonde que lui a fait subir l'abolition de l'ancien régime. Cette abolition a été complète, définitive, irrévocable ; l’absolutisme de
1. Zwiedinek-Südenhorst, Deutsche Gesch., 1806-1871, III, 3. — M. de Zwiedinek a eu communication des papiers de l’archiduc Jean, et semble s’en être
inspiré dans ce passage.
la réaction ne ressemble plus à celui de l’ancien régime : celui-ci était féodal, celui-là est moderne. La monarchie a gagné à cette transformation de se débarrasser d’un système de gouvernement et d'administration qui la génait, l’étouffait, lui interdisait tout progrès ; de pouvoir désormais développer plus librement ses forces à l’intérieur, augmenter ses ressources, profiter de ses avantages naturels et politiques. Si elle n'en à pas tiré tout le profit qu’elle pouvait, la faute en incombe à la tentative de réaction qui remplit les dix premières années d’après la Révolution. Mais les résultats de cet affranchissement n’en ont pas moins été très profonds et très féconds. L'acte essentiel de cette transformation, c'est l'émancipation des paysans. Par ses conséquences sociales, politiques et nationales, elle a, dans l'histoire de la monarchie, une importance vraiment unique.
La libération du sol et l'émancipation des paysans avaient été, dans toute l'Autriche, l’un des mots d'ordre de la Révolution. Les réformateurs de l’ancien régime, déjà, avaient lutté contre les abus de la féodalité, et les premiers actes révolutionnaires, pétitions en Autriche, motions législatives en Hongrie, soulevèrent la question, et en réclamèrent la solution la plus libérale. Pour les paysans, la Révolution ne signifiait qu’une chose ; leur affranchissement. Dès les premiers jours de l'ère nouvelle, ils avaient cessé de payer leurs redevances et de fournir leurs corvées ; toute tentative de réaction, même toute tergiversation, eût visiblement entraîné une jacquerie : les espérances étaient montées trop vite, l'oppression avait été trop dure, les rancunes étaient trop vivaces ; aussi un prompt règlement de la question était-il dans l'intérêt des propriétaires et de l’ordre public autant que des paysans. En Hongrie, les lois d'avril posèrent les principes de l'émancipation. En Autriche, la hbération du sol et l’affranchissement des paysans: furent le seul résultat positif des discussions de la Constituante. Le gouvernement s'empressa de sanctionner la loi qu'elle avait votée ; et depuis, à aucun des moments décisifs de la Révolution. ni en octobre, à la fuite de Vienne, ni en décembre, à l'abdication, ni en mars, à la promulgation de la Constitution, il ne négligea d'aflirmer avec énergie sa résolution de n'y pas toucher et de n'y pas laisser toucher. C’est que, sitôt atteint ce but de leurs efforts, les paysans avaient quitté le parti de la Révolution. La traditionnelle obéissance à l’empereur, l'esprit conservateur inné avaient désormais chez eux repris le dessus. Seule, la crainte d’une réaction sociale aurait pu les agiter de nouveau ; et seul, leur concours
pouvait rendre de nouveau redoutable le parti du désordre. Ainsi s'explique la durée de la réforme. Bach, sur cet unique point, ne renia pas son passé de libéral, et, peut-être sous l'action inconsciente de son hérédité paysanne ‘, la défendit contre toutes les attaques. Elle est le seul des résultats de 1848 qui n'ait jamais été remis en question, même temporairement, le seul qui ait été acquis pour toute la monarchie, pour les pays allemands comme pour la Bohême et la Galicie, pour la Cisleithanie comme pour la Hongrie *, et le seul qui ait fait sentir dans toute la monarchie ses conséquences.
Dans l'ordre social, l'émancipation a fait tomber la barrière qui, jusque là, en Autriche comme en Hongrie, séparait la société, encore tout agricole, en deux classes : celle des maîtres, des seigneurs, qui joignaient à la puissance économique, comme un des attributs naturels de la propriété, le pouvoir politique, et celle des serfs, astreints non seulement à payer des redevances et à fournir des corvées au seigneur, mais encore à chercher à son tribunal l'administration et la justice, c'est-à-dire, en fait, privés de tout droit contre lui, et entièrement remis à sa merci. De ces serfs, constamment opprimés et humiliés, la Révolution a fait des hommes”. Elles les a affranchis de la tutelle politique du maître et de sa tutelle économique. Elle a restitué à l'État tous les pouvoirs que jusqu'alors le seigneur exerçait à sa place. Elle a rendu aux paysans le droit de régler leur travail à leur gré, sans subir des règlements minutieux, tracassiers et surannés, et d'en garder pour eux les fruits, au lieu de les voir aller pour la plus grande part au seigneur ; elle a ainsi excité leur activité et leur initiative, et elle leur a donné les moyens de s'élever dans la société. Par là, elle a facilité le développement des classes moyennes, jusqu'alors à peine représentées en Autriche, et ainsi transformé dans sa composition même la société autrichienne.
1. Friedjung, Vierteljahrsschrift für Social- uw. Wirlschaftsgesch, 1, 106-7.
2. Lorsque la Hongrie eut été soumise par les armes autrichiennes, la loi autrichienne d’émancipation y fut substituée aux lois hongroises. :
3. On a souvent cité cette plainte furieuse d’un député paysan de Galicie, qui fit frémir l'assemblée de Vienne au moment de la discussion sur l'abolition de la féodalité : « À trois cents pas du palais des nobles, nous devions ôter humblement nos casquettes et, pour obtenir quelque chose du seigneur, il fallait faire intervenir le Juif, car le Juif avait le droit de parler au seigneur, le pauvre paysan ne l'avait pas. S'il s’avisait de monter l'escalier du château, on lui criait : reste en bas, tu pues, le seigneur ne peut supporter ton infection. Et c’est pour ces humiliations qu’on nous demande une indemnité! » Traduction de M. Denis,
CROSS AN GT
L'essor qu'ont pris, grâce à elle, l’agriculture et l'industrie, a profité à l'influence politique de ces classes moyennes, qui représentent les idées de liberté civile et constitutionnelle. Ainsi, par ses conséquences sociales mêmes, l'émancipation des paysans a déjà eu des résultats politiques.
Ses conséquences directement politiques n'ont pas été moindres. Les deux principes de l’organisation de l'ancienne Autriche, l'absolutisme et la féodalité, ont été par elle également atteints, de manière à ne pouvoir pas se relever. D'ailleurs, ils étaient liés l’un à l'autre. Du jour où les paysans ont été émancipés du servage, il est devenu impossible à l’absolutisme de se maintenir plus de quelques années. Privé de l'appui qu'il prenait sur le régime féodal de la propriété et de l’administration, il se trouvait seul en face d’une tâche trop lourde et trop compliquée pour lui. Il a fonctionné, plutôt mal que bien, pendant dix ans, puis il s’est effondré sous le poids. La suppression de la féodalité, en effet, avait mis à la charge de l’État toutes les fonctions dont le soulageait jusque-là la 2AllaËo ‘ation des seigneurs. Elle avait obligé la politique autrichienne à faire entrer désormais dans ses calculs, non plus seulement les privilégiés, et, avant tout, la noblesse possédante, mais tous les sujets. C'était l'État désormais, et l'État seul, qui devait assurer pour tous l'administration, la justice, l'instruction, les travaux publics. Le problème compliqué de l’organisation de l'État moderne , particulièrement ardu dans cette monarchie, où la féodalité s'était si longtemps survécu, était rendu plus difficile encore par une double conséquence de l’émancipation : d'une part, l'essor. de la production qu'elle avait suscité et qui, multipliant les rapports sociaux, faisant apparaître sans cesse de nouvelles formes de la vie économique, plaçait l’administration devant une tâche chaque jour plus délicate ; de l’autre. l'aspect nouveay du mouvement des nationalités, qui posait pour l'Autriche les problèmes d'organisation politique dans des termes qui ne se rencontraient nulle part ailleurs.
Au point de vue national, l'émancipation des paysans a changé entièrement la face de l re C'est par elle que la lutte des nationalités est devenue une guerre de masses, au lieu d'être un duel de privilégiés. Les paysans asservis, opprimés, misérables, ne comptaient pas comme facteurs dans cette lutte: mais les paysans affranchis, relevés dans leur dignité personnelle et dans leur condition matérielle, ont pu prêter désormais à la cause de leur nationalité un secours eflicace ; délivrés du joug qui pesait lour-
dement sur eux, ils sont devenus capables d'enthousiasme pour un idéal, et de sacrifices pour aider à l’atteindre. Des deux côtés de la Leitha, la transformation est complète à ce point de vue ; la société privilégiée, allemande en majorité en Cisleithanie, presque exclusivement magyare en Transleithanie, est remplacée par une société qui comprend tous les citoyens et qui se caractérise désormais par sa bigarrure nationale. L'émancipation d’ailleurs a profité à toutes les nationalités. Sans doute, les résultats en ont été plus sensibles pour celles qui étaient jusque-là effacées. Aucune des nationalités autrichiennes ne doit plus à la Révolution que les Tchèques ; c'est par elle que, dans les pays où ils avaient été les maitres autrefois, et où, depuis leur défaite, la bourgeoisie était en grande majorité allemande et la noblesse indifférente, ils sont arrivés à reprendre le premier rang. L’émancipation seule leur a permis de soutenir l'effort par lequel ils ont ressuscité leur nation, qui, depuis la Montagne Blanche, paraissait morte. Mais les Magyars, nation privilégiée autrefois, n'auraient pas opposé à l’absolutisme germanisateur de Bach une si victorieuse résistance, s'ils n'avaient pas eu à mettre en ligne, derrière leur aristocratie nationale, les masses paysannes élevées par l'émancipation à la conscience nationale et à l'enthousiasme pour la Constitution ; pas plus que sans elles ils n'auraient pu, après 1867, organiser le nouvel Etat hongrois. Les conditions de la lutte nationale se sont ainsi transformées par l’affranchissement des paysans, et en même temps son caractère ; de littéraire et d'historique qu'elle était jusqu'alors presque exclusivement, sauf chez les Magyars, elle est devenue politique, et l’est restée. Quelques mois de liberté de la presse et de liberté de la tribune avaient sufli à donner pour toujours au mouvement des nationalités cette direction nouvelle, démontrant une fois de plus quel lien indissoluble unit les idées de nationalité et de liberté. Même les programmes nationaux ont été fixés alors d'une facon presque définitive, et sont encore aujourd'd'hui dominés en grande partie par les idées émises en 1848. Ainsi par ses conséquences, aussi bien les plus directes que les plus éloignées, l'émancipation des paysans, le plus grand des résultats de la Révolution, a marqué sa trace profonde dans l'histoire de la monarchie.
Ni la cour nile gouvernement ne pouvaient fermer les yeux à cette transformation complète et à ses suites. Si même l'un ou l’autre avait pensé sérieusement à une restauration de l'ancien régime, il eût dû y renoncer aussitôt, car la restauration était impossible sans le rétablissement de la féodalité, auquel on ne
148 LA RÉVOLUTION ET LA RÉACTION pouvait même pas songer. Mais ni l’un ni l’autre n'y pensait. L'ancien régime, pour eux, était condamné par la promptitude même de sa chute, et par le souvenir des périls qui, pendant quelques mois, avaient semblé menacer jusqu’à l'existence même de la monarchie. L'histoire de la Révolution leur démontrait clairement que le système «provincial », l'ancien système qui consistait à respecter les particularités des divers pays de la monarchie. à laisser à chacun ses formes d'administration, ses habitudes, ses traditions, et à les maintenir tous réunis par le seul lien dynastique, par le pouvoir d'un souverain partout le même, et absolu dans toutes les grandes questions de la politique — que ce système ne suffisait plus à assurer la durée et la puissance de la monarchie. I fallait désormais que l'État prit aux yeux des sujets forme et corps, qu'il ne les laissât plus uniquement soumis aux influences provinciales et nationales, mais qu'il s’assuràt sur eux un empire direct et immédiat. Et par là encore, la grande œuvre de la Révolution, la transformation sociale, portait ses fruits : il fallait que l'État se rapprochàt désormais des sujets, non pas seulement pour leur assurer les services que jusque-là ils recevaient de leurs seigneurs, mais aussi pour s'assurer d’eux l'attachement, le respect et l’'obéissance que, tant qu'avait duré le. servage, il lui avait sufli d'obtenir des seigneurs ; il fallait que l'État autrichien se mit en contact direct avec ce produit de la Révolution : le peuple autrichien. L'ancienne Autriche avait péri tout entière dans les journées de mars. Aussi bien pour la dynastie que pour les peuples qu’elle gouvernait, la Révolution marquait la fin d’une époque et le début d’une ère nouvelle. Ses leçons avaient modifié les idées de l’une comme les sentiments des autres. À la dynastie, elle avait fait apparaître la nécessité d’une politique différente de sa politique traditionnelle, et capable de réaliser enfin cet État autrichien, objet vainement poursuivi de ses efforts depuis plus de trois siècles. Aux peuples, elle avait montré que leur union dans la monarchie avait ses causes profondes, qu'elle était de leur intérêt à tous, qu'elle méritait de leur part des concessions et des sacrifices. Le problème de l'État moderne se posait ainsi dans les conditions les plus favorables ; jamais peut-être ces deux forces antagonistes de l'histoire d'Autriche, la dynastique et la nationale, ne furent si près de se confondre. Le lendemain de la Révolution était l'heure critique dans l'existence de la monarchie des Habsbourg. — Le coup de barre fut donné du mauvais côté, et l'Autriche moderne s’abîma sur les récifs.