‹ Le compte du rossignol (réimpression de l'édition de Jean de Tournes) avec une introductionChapitre 2 sur 20 · LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES 6, RUE DES SAINTS-PÈRES · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES 6, RUE DES SAINTS-PÈRES

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La première édition du Compte du Rossignol (1546), qui se vendait « à Paris, au Palais en la boutique de Gilles Corrozet », porte à la fin l’indication « imprimé à Paris, le deuxiesme jour d'Avril

46 ». Au verso du titre est le texte de la requête adressée par Corrozet au Prévôt de Paris afin d'obtenir « permission d'imprimer et vendre ce

3 betit traicté, par lui composé, intitulé /e Compte

d du Rossignol ». Au recto du folio suivant se trouve

% la permission accordée pour deux ans par le pré-

P yôt le 24 mars 1945 (v. s.).

œæ Peu après, dès 1547, Jean de Tournes donnait

Lyon une seconde édition de ce poème. Depuis lors, il n’en a été fait qu'une réimpression dans le tome VIII du Recueil des Poésies françoises de

A. de Montaiglon. 5G 3850

Gilles Corrozet (1510-1568) est connu, et il a toujours joui d’une certaine réputation grâce à ses ouvrages d’érudition archéologique : /es anticques Érecfions des Gaules (1535), le Catalogue des villes et cités. (1537), les Antiguitez, histoires et singularitez de Paris. (1550), dont on a relevé neuf éditions ou réimpressions contemporaines de l’auteur et dix éditions posthumes, /e 7hresor des histoires de France sans cesse réimprimé jusqu'au milieu du xvu° siècle. Le nom de ce « libraire parisien » fut ainsi préservé de l'oubli qui n’a pas épargné les plus illustres de son temps. Mais il a d’autres titres à l'estime des lettrés. S'il ne fut pas un grand humaniste, il eut la curiosité et la ferveur de l’humaniste. Ses nombreuses traductions en prose ou en vers témoignent du zèle qu'il mit. à « illustrer » la langue française. Du grec il traduit ou paraphrase /es Fables du tres ancien Esope

1. Sur G. Corrozet, on peut consulter : Lelong, Bibl. de la France ; Niceron, Mémoires, t. XXIV, p. 149; Goujet, XII, 261, XIII, 98, XIV, 417; La Croix du Maine et du Verdier (éd. Rigoley de Juvigny), IN, 50; Paulin Paris, préface de la réimpression des Blasons Domestiques (1875); Paul Lacroix, préface de la réimpression des Anfiquitez..; Crapelet, Poésies françaises; A. de Montaiglon, Recueil des anciennes Poésies françoises, tome VI (1858); Bonnardot, Gïlles Corrozet et Germain Brice (Champion, 1880); Ch. Oulmont, préface d’une réimpression de /’Hecatomgraphie (Champion, 1905),

(1542), le Tableau de Cébés (1543); du latin il traduit le Conseil des sept sages (1545); ses Blasons Domestiques sont inspirés de /’Ædiloquium de Geoffroy Tory; on lui doit une traduction d'un roman de l'italien Juan de Flores et de /a Déiphire de L.-B. Alberti; il a édité (1559) la traduction que Mellin de Saint-Gelais avait écrite de la Sophonisbe de Trissino.

Ces ouvrages de Corrozet (et je ne songe nullement à en dresser le catalogue complet) suffisent à montrer qu'il a aimé la poésie; rappelons encore qu'il a composé un Parnasse des poètes françois. Mais ce poète fut surtout un moraliste, ou du moins il eut des préoccupations de moraliste, comme fJ'attestent ses meilleurs et presque tous ses. ouvrages: telle son Æecatomgraphie, c’est a dire les descriptions de cent figures et hystoires contenantes plusieurs apophtegmes, proverbes, sentences et dictz tant des anciens que des modernes (1540), que La Fontaine a certainement connue et utilisée; tels encore ses Divers propos memorables (1557) et surtout sa traduction des Fables d'Esope citée plus haut; ce recueil, qui offre cet intérêt particulier d'être la première traduction en vers du fabuliste grec, nous révèle en Corrozet un versificateur habile

qui s’essaie de façon curieuse à l'emploi des vers de diverses mesures et diversement combinés:

plusieurs fables sont charmantes et d'un tour agréable. Mais le développement qu'il donne au commentaire prouve assez que c'est à la leçon morale qu’il attache le plus d'importance.

Dans /e Compte du Rossignol se retrouvent des intentions semblables: c'est un conte moral. La valeur littéraire en est supérieure à celle des Fables; Va pensée morale aussi en est plus haute; elle ne doit rien aux données de l'expérience, ni aux conseils de la sagesse pratique. Ce poème qui oppose l'amour platonique à l'amour sensuel se rattache à la « querelle des amies », qui fut provoquée par /’Amie de Court de La Borderie (précisément édité par Gilles Corrozet, en 1542), et qui inspira la Parfaicte Amye d'Héroet. J’ai exposé ailleurs ‘ en détail cet épisode important dans l’histoire littéraire et morale du platonisme au seizième siècle. Je me bornerai ici aux indications nécessaires pour apprécier l'originalité du poète et pour comprendre la portée de ce Compte du Rossignol, qui pourrait

1. Voir Antoine Héroet, Œuvres Poétiques (édition de la Société des Textes Modernes, 1909). |

aussi bien être intitulé «le Parfait Amy », ou le « Parfait Amour ».

En 1527 avait paru, chez Galiot du Pré, la traduction d’un roman de l'italien J. Caviceo, Dialogue tres elegant intitule le Peregrin traictant de l’Honneste et Pudique amour concilie par pure et sincere vertu, traduict de vulgaire ltalien en langue francoyse par maiïstre Francoys Dassy, conterouleur des Briz de la maryne er PBretaigne, secretaire du roy de Navarre ; il ne parut pas moins de huit éditions ou réimpressions de cette traduction; on a peine à comprendre le prodigieux succès de cette œuvre, où les prétentions philosophiques se mêlent aux aventures les plus invraisemblables. Deux longs chapitres exposent la doctrine de Platon sur l'amour; c’est de ce fatras que Corrozet a tiré l’allégorie qui fait le centre et prépare la conclusion de son joli conte. Ne füût-ce que pour apprécier la façon ingénieuse dont il a utilisé et développé cette donnée, il paraîtra intéressant de lire le passage dans lune des éditions du roman que le poète a pu avoir entre les mains :

« La coustume du rossignol est que jamais ne convient en acte charnel avec sa femelle s’il n’est sur ung rameau verd, aupres duquel y en aura

ung sec. Et apres qu'il a consumé son appetit venerien, subitement il sault sur le rameau sec, ou il acoustre sa queue et agence ses plumes et ung peu chante enroy. Et puis à l’eaue s’encourt pour se mundifier… Tous ceux qui se conjoignent en acte charnel avec dames sont en rameau verd, c’est assavoir en amour sensuelle, mais apres ressasié leur appetit vain tombent sur le rameau sec, c'est en oubliance du vray amour, en tant de tristesse et desplaisance que du plaisir possedé n’ont plus de raison. Consideres que pour me aymer tu es faict homme reputé et estimé. Et cependant que tu seras perseverant en cest pudique amour, toujours t’efforceras à semblables vertueuses et louables œuvres... » (Édition de Claude Nourry, Lyon, 1533 : III° partie, chap. XXVII, f° 111 r°.)

La Genèvre de Caviceo est une pédante : elle fait la leçon à son ami avec une précision déconcertante et un calme vraiment philosophique; la Yolande de Gilles Corrozet montre plus de réserve et de délicatesse; elle propose l'énigme, mais elle ne la résout pas, et d’ailleurs elle en ignore Îa solution; Corrozet introduit ingénieusement une vieille édentée « au visage ridé »: comme la Diotime de Platon, c’est elle qui est chargée d'expliquer le

sens de l’allégorie et d'interpréter la divine sagesse.

Le succès même du roman italien avait sans doute répandu cette allégorie; du moins François de Sagon, le fameux adversaire de Marot, y fait clairement allusion dans quelques vers assez médiocres que j'ai trouvés à la suite de son Apologue en défense pour le Roy... (1544) : |

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