‹ Le compte du rossignol (réimpression de l'édition de Jean de Tournes) avec une introductionChapitre 3 sur 20 · DE LA NATURE DU ROSSIGNOL PAR COMPARAISON D’AMOUR · texte numérisé non relu

DE LA NATURE DU ROSSIGNOL PAR COMPARAISON D’AMOUR

Le Rossignol chante avant joyssance,

Et de son chant fait résonner les boys; S'il ha jouy, adonc fault sa puissance,

Et change en pleur le plaisir de sa voix.

Cela provient des rigoreuses loix

Ou de nature, ou d'amour trop follastre :

C'est d’un des deux, il n’en faut point debattre. Si c'est nature, o perverse nature,

Qui d’ennui long tormente creature, Apres avoir un si court plaisir pris.

Si c'est Amour, ce n’est que sa droicture; Gardez, aymans, d'en avoir pour le prix.

Cette allégorie, Corrozet l'a développée et mise en scène avec un art ingénieux de façon à composer

un charmant récit et à mettre aussi en relief l’idée morale qui lui tenait à cœur. Pour comprendre avec quelle ardeur :il s'en faisait le champion, il est utile de rapprocher du Compte du Rossignol deux petits poèmes, — de moindre valeur, — qu'il

composa l'un un peu avant, l'autre un peu après. |

Le premier, /a Volupté vaincue porte un titre significatif; il fut imprimé en 1543, à la suite du Tableau de Cébés.

C'est une allégorie mythologique, comprenant 262 vers : le poète imagine que « Palas » revenant de la chasse avec Diane et les Nymphes, ses compagnes, a rencontré dans la forêt la Volupté assise sur son char et au milieu de sa cour, qu'elle l'a attaquée, vaincue et mise à mort. Voici les derniers vers — non les meilleurs — de ce poème d'une fantaisie souvent gracieuse :

Palas s'en va du combat eschauffée Digne d’avoir et tryumphe et trophée...

Mais le povoir de Venus surmonté

En ceste mort de Volupté mauvaise Tenoïit Palas et ses gens en grand aise :

Car chastes gens de semence divine

De Volupté demande la ruyne.

Tousjours sera en l'esprit bien rassis Volupté morte et Cupido occis,

Et Chasteté tant belle et advenante

À tout jamais puissante et triumphante,

Le deuxième poème, /a Satire contre le fol amour, qu'on trouve à la suite des Cent Considerations d’Amour de G. de la Perrière (1548), est d’un tour sévère qui justifie bien son titre : dans cette tirade de 92 vers, le poète s’indigne contre ceux qui font de Cupido un dieu :

Mais comment sont les hommes si debiles, Si non scavantz, si tendres, si fragiles, D'atribuer à une infirmité

La gloire et loz de la divinité.

C'est exactement la même idée que développait La Borderie au début de /’Amie de Court; Corrozet la reprend, mais il s’y tient, et se garde des trivialités où se plaît La Borderie. Dans la Sarre de Corrozet le ton reste grave et toujours élevé aux attributs accordés à Cupido sont opposés les vrais caractères de la divinité :

Ce Cupido n'est autre chose en somme Que le charnel mouvement de tout homme, Vilain desir, qui en toute saison

Se veult montrer rebelle à la raison, Auquel desir consentement donnons

Et nos espritz du tout abkandonnons...

Et voici les derniers vers :

Ne dictes point : je suis contrainct d’aymer Par Cupido; toute l’eau de la mer

Ne vous scauroit laver et nectz vous rendre De ce peché. Doncques sans plus attendre, Corrigez-vous, vostre vie amendez,

Et au bon Dieu pardon en demandez

En le priant, comme il est éternel,

De vous garder de tout acte charnel.

La pensée religieuse un peu inattendue de cette conclusion se retrouve dans plusieurs vers du Compte du Rossignol. Suffit-il de dire que ces vers traduisent le sentiment et la croyance qui ont inspiré au poète plusieurs œuvres (Exemples des œuvres de Dieu et des hommes, 1551; la Tapisserie de l'Eglise chrestienne et catholique; Historiarum veterts Testamentr icones, 1539)? En réalité

ce mélange de philosophie antique et de sentiment religieux caractérise le platonisme de la Renaissance. Il fait le fond du mysticisme de Marguerite de Navarre; déjà dans les 7riomphes de la noble et amoureuse Dame (1537) de Jean Bouchet, qui eut alors tant de succès, la « noble dame » désigne l'âme, et il n’est question que de l'amour de Dieu. On y voit rapprochés les éléments les plus disparates, la médecine et la religion, les prophéties et les œuvres païennes. Le platonisme de Corrozet est plus discret et moins mystique : l'intention religieuse domine et absorbe dans ses écrits la pensée platonicienne; encore est-ce plutôt une arrière-pensée ou un vague souvenir de platonisme qui s’y devine, ou une expression qui le rappelle, mais on n'y trouverait aucune allusion précise : ce poète de l'amour platonique ne nomme nulle part Platon. Il est du moins de ceux qui ont contribué à faire prévaloir une haute et pure conception de l'amour, tout à la fois platonicienne et chrétienne, contre la conception vulgaire ou libertine, ou simplement mièvre et efféminée, faussement poétique, que tant de blasons, de « diffinitions » ou descriptions de rondeaux avaient mise à la mode.

Quel que soit l'intérêt historique du Compte du

Rossignol, c'est sa valeur littéraire qui lui donne surtout du prix. Sans doute ce petit poème n'a nt les proportions ni l'éclat d’un chef-d'œuvre; mais ce qu'il y a d'ingénieux dans la composition et d'imprévu dans la conclusion, la variété des sentiments, la bonhomie malicieuse, l’aisance du style et l'élégance sans apprêt suffisent à lui assigner une place à part dans la production poétique du temps; comme la pensée, le style semble marquer une tentative de réaction contre les fadeurs en vogue. Est-ce trop dire qu'il y a dans ce joli conte, de tour si français et marqué de l'empreinte de l'époque, comme un reflet lointain de grâce antique ? Du moins, il y règne un charme discret de qualité rare, qui sharmonise avec la noblesse de la pensée et en atténue la gravité de la douceur d’un sourire.

Au Compte du Rossignol nous avons ajouté quelques-unes des Fables mises en « rithme francois » par Corrozet. On ÿ remarquera la liberté même de la traduction, quelques heureuses trouvailles, parfois des intentions de style et, d’une fable à l’autre, l’ingénieuse variété de la versifica-

tion. À dessein nous avons donné de préférence des fables que La Fontaine à reprises : il a certainement connu le recueil de Corrozet et même na pas dédaigné de lui emprunter quelques détails. C'est assez dire que ces fables de Corrozet ne sont pas sans mérites; si la comparaison avec le grand fabuliste ne permet pas de surfaire l’œuvre de son devancier, il serait injuste de méconnaître l'intérêt et la valeur de cette première traduction en vers français des fables d’Esope.

Nous avons transcrit le texte de l'édition Denis Janot, 1542.

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