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Le comte Camille de Cavour

Les temps iftodornes ont vu se produire bien des révolutions, bien des transformations soudaines et imprévues ; aucune n'est plus étonnante ni plus attablante à la itm que celle qui, de l'Italie morcelée, divisée d'il y a vlngt-<^inq ans, de cette Italie dont on se plaisait à répéter qu'elle n'était qu'raie expression géographique, a fait un grand pays indépendant et libre , comptant parmi les premiers de l'Europe.

Fortement et invinciblement assise aujourd'hui, l'unité italienne nous paraît exister depuis une longue suite d'années, tant elle s'est adaptée avec rapidité à toutes les combinaisons de la haute politique. Et pourtant, quand on se reporte par la pensée à la désolante situation dans laquelle , naguère encore ,. se débattait la Péninsule, on reste confondu devant la grandeur de cette résurrection prodigieuse qu'une quart de siècle à peine a consacrée.

Non seulement l'ItaKe était fractionnée par les neuf É^ats qui se partageaient son territoire, elle l'était

aussi moralement. Son long asservissement, le souvenir de ses anciennes dissensions et de ses gloires locales y avaient constitué une sorte d'esprit municipal en apparence indestructible. De tout temps , sans doute , ses plus illustres enfants avaient appelé de leurs vœux ardents l'époque bénie où, délivrées du joug de l'étranger, les populations du nord et celles du midi seraient unies avec celles du centre dans une commune patrie. Mais à quel moment ces généreuses espérances avaient-elles paru d'une réalisation prochaine? Il semblait au contraire que chaque commotion nouvelle y portât de nouveaux coups, toujours plus rudes et plus cruels.

L'Italie s'est faite cependant ; mais pour arriver* à ce mei'veilleux résultat, auquel tant de générations avaient vainement aspiré , il a fallu , outre des événements , des guerres , des alliances sur lesquels nul ne pouvait compter, il a fallu , dominant cet ensemble de circonstances, prompt à en saisir la portée et à en dégager les conséquences , le génie hardi et persévérant , prudent et téméraire d'un de ces hommes en qui semble , par instant , s'incarner tout un peuple.

Le comte de Cavour fut ce rare génie. Reprenant au lendemain des sanglantes catastrophes de 1848 et 1849 l'œuvre interrompue des patriotes enthousiastes mais aveugles et exclusifs qui l'avaient précédé , il lui

fut enfin donné d'atteindre au but qu'ils n'avaient fait qu'entrevoir.

Certes, l'honneur ne doit point en revenir à lui seul. Peut-être eût-il échoué comme tant d'autres dans sa périlleuse entreprise s'il n'avait pu s'appuyer autant sur l'énergique volonté d'une grande nation que sur le généreux concours d'un souverain chevaleresque et libéral, risquant sans hésitation sa couronne et sa vie pour l'indépendance de la patrie \

Mais ce qui distingue Cavour entre tous, ce qui a fait sa force et ce qui fera sa gloire éternelle, c'est l'habileté, la nouveauté des moyens employés par lui, la largeur et la profondeur de ses vues. D'autres ont accompli des tâches semblables à la sienne par les voies de l'oppression et du despostime , en excitant des haines de races séculaires. Cavour, au contraire , ne s'inspira jamais que d'un double sentiment également ancré dans son cœur, l'amour de l'Italie et l'amour de la liberté. Par lui , la monarchie constitutionnelle et les institutions parlementaires , gages de régénération et de progrès , sont devenues des réali-

' Cette étude était terminée quand est survenue , comme un coup de foudre , la nouvelle de la mort de Victor Emmanuel. L'universel hommage rendu partout à sa mémoire , le deuil touchant de ritalie disent assez si nous avions raison de lui attribuer une part immense dans la grande œuvre de Témancipation et de l'affranchissement national. Peut-être même cette participation a-t-elle été parfois trop sommairement indiquée ici.

tés dans le pays où elles paraissaient devoir le plus difficilement s'implanter, et ce sera son principal titre à k reconnaissance de l'Italie comme à l'admiration de tous les soldats de la grande cause libérale.

Quoique l'œuvre à jamais glorieuse de l'immortel ministre soit connue de tous dans ses lignes principales, ses détails se sont un peu efikcés de nos souvenirs et attendent encore les lumineux rayons de l'histoire. De nombreuses et récentes études per* mettent toutefois de porter aujourd'hui sur elte un jugement basé sur des faits précis , sur des domiées bien positives. '

Cavour ne pouvait qu'y gagner. Dégagée des ombres passagères qui l'entouraient encore, sa grande figure n'en apparaît que plus majestueuse; on apprécie, on comprend mieux certains actes restés d'abord obscurs, et les travaux de la critique historique , loin de modifier l'appréciation première , ne font que la confirmer et la renforcer davantage.

Les pages suivantes s'appuient sur ces récentes publications ; elles ont pour objet d'en condenser les éléments et de présenter un portrait fidèle, tracé sans prévention et sans parti pris.

* Gh. de Mazade , Le Comte de Cavour , étude de politique nationale et parlementaire. — Hyndman, Cavour (Fortnighly Reyiew). — Ernest Fontanès , Cavour, etc.

À'cocup sûr, dans le loag tète à tête qu'il àxt avoir mec son héros, il est difficile à L'écrivain de ne poiat s'éprendre de l'homme dont il retrace la vie : o'est. là une règle générale qui rencontre bien peu d'exceptions, et peut-être en trouvera-t-on ici la confirmation aouvelle^v

Mais n'est-ce pas une circonstance fort atténuante à ce l^er défaut qu'une étroite communauté dé prinr cipes entre le héros et l'écrivain, alors «irtout que le public auquel celui-ci s'adresse partage et comprend tous les sentiments qu'il éprouve?

Le comte Camille Benso de Càvour descendait de Tune des plus anciennes et des plus nobles femilles du Piémont. Né à Turin le 1^ août fSîft, il était le second fils du Marquis Michel Benso de Cavour et de la comtesse Adèle de Sellon, de Genève. Les Français occupaient ators le royaume et le marquis de Cavour , tout en conservant ses sympathies intimes pour, la dynastie exilée, tie laissait pas d'entretenir d'assez cordiales relations , plus personnelles que politiques , avec le gouverneur général étranger , beau-frère de Napoléon. Le descendant des Bensi fut donc tenu sjur li^ fonts , dans l'église Saint-Charles , par le prince Camille Borghèse et sa femme la belle Pauline Bonaparte. On eût dit que la France et l'Italie , se donnant la main sur son berceau,, préludaient dès lors à cette

fertile alliance que le nouveau-né devait sceller plus tard et dont sortirait un jour la délivrance de sa patrie.

L'enfance des grands hommes a pour nous une sorte d'attrait tout particulier où l'intérêt et la curiosité se mêlent au même titre. Il semble que nous voudrions suivre et deviner la formation, l'éclosion de ces vastes facultés qui placeront aux premiers rangs dé l'humanité ceux-là qui les possèdent. Sous ce rapport le petit Camille de Cavour eût singulièrement embarrassé les devins et les prophètes. C'était un enfant comme tous les autres, très-fort, très-tapageur, aimant beaucoup s'amuser et très peu apprendre à lire. Quand on pense que cet écolier rétif devait être un jour le plus infatigable et le plus rude des travailleurs, on éprouve une certaine incrédulité pour les pronostics et les promesses de l'enfance.

Cependant « le gros Camille » , comme disait sa mère, montrait déjà une résolution et une ténacité que nous retrouverons dans le premier ministre.

Un de ses meilleurs amis , M. de la Rive , nous le raconte dans une amusante historiette : « Mon père m'a plus d'une fois décrit l'impression que produisit Camille de Cavour à son arrivée à Presinge , en 1816. C'était un petit bonhomme très-malin, d'une physionomie à la fois vive et indiquant la décision,, d'une gentillesse très divertissante, d'une verve enfantine

intarissable. Il portait un habit rouge qui lui donnait quelque chose de résolu et de plaisant en même temps. En arrivant il était fort ému et il exposa à mon grandpère que le maître des postes de Genève , ayant fourni des chevaux exécrables , devait être cassé. — Je demande qu'il soit cassé , répétait-il. — Mais , lui répondit mon grand-père , je ne puis pas casser le maître de poste, moi; il n'y a que le premier syndic qui ait ce pouvoir. — Eh bien ! je veux une audience du premier syndic. — Tu l'auras demain, reprit mon grand-père, et sur le champ il écrivit à son ami M. Schmidtmeyer, alors premier syndic , en lui annonçant qu'il allait lui expédier un petit bonhomme fort amusant. En effet , le lendemain, l'enfant se rend chez Schmidtmeyer; il est reçu en grande cérémonie; sans se troubler, il fait trois profonds saluts , puis d'une voix claire , il expose sa plainte et sa requête. En revenant, du plus loin qu'il vit mon grand-père : Eh bien , cria-t-il , eh bien , il sera cassé ! »

Avec l'âge, Cavour devint moins casseur sans doute , mais il en resta toujours quelque chose.

La famille de Cavour était très-divisée sous le rapport politique. Les uns appartenaient franchement aux partis rétrogrades , les autres avaient des tendances conservatrices modérées, les derniers enfin se ralliaient aux idées libérales si brillamment défendues

— iO — .

abrs à la tribune française par les grands orateurs d6 la Restauration. Tous cependant ne cessaient d^ôtre unis par les liens de la plus vive affection et Cavour apprenait au milieu d*eux à respecter et à estimer ceux qui ne pensaient point tout à fait comme il peasait lui-même. Ce choc d'opinions diverses^ ces dîscus^ sîons toujours calmes et courtoises ne pouvaient qm développer et fortifier en lui ses tendances esseatiellement libérales. Libéral, en effet, il le fut toujours, H il Tétait, a*t-on dit justement, « comme il était vif et blond, de naissance et de nature ». Mais il l'étaist aussi sans fenatisme étroit, sans préjugés, sans rancunes et sans passions, voulant la liberté pour tous et pour chacun, même pour ses plus implacables adver^ saires.

A dix ans , il entrait à TAcadémie militaire de Turin et sa naissance lui valait une distinction fort recherchée de l'aristocratie : il était attaché comme page à la maison de l'héritier du trône. Ici encore se révèle son caractère. Tout autre enfant eût été fier de revêtir lé brillant costume des pages de la cour ; lui, au contraire, « rougissait de hoote d'être habillé comme un laquais » et n'avait de cesse qu'il ne déposât cette livrée. Il ne s'en remettait ensuite qu*avec plus d*ardeur à Vétude et surtout à l'étude des mathématiques, pour lesquelles il ressentait une sorte de passion. <c Voilà ,• disait-il, voilà qui forme la tête et apprend à

penser. » Et plu& tard, it affirmait que « toute ques-^ tion de politique ou de morale est une courbe dont; il làut intégrer les éléments. » Ne croyons pas qu'il en voulût au lettres pour cela. Bien qu'il déclarât en soo^ riant qu il ne savait ni le grec ni le latin et qrfil lui était « plus facile de faire Tltalie qu^un sonnet, »il ne laissait pas de regretter souvent les lacunes de son éducation littéraire.

« J'ai senti , mais trop tard , écrivait-il à un ami , combien il était essentiel de faire de l'étude des lettres la base de toute éducation intellectuelle; l'art de parler et de bien écrire exige une finesse, une souplesse dans certains organes qu'on ne contracte qu'autant qu'on les exerce dans sa jeunesse. Faites écrire , feiles composer votre fils , afin que lorsque sa tète sera de* venue un atelier à idées, il' sache se servir de la seule machine qui puisse les mettre en circuilation^ la plume. »

Au demeurant , il avouait que l'étude de Téconomie politique et de l'histoire , les voyages et la connaissance des hommes l'avaient servi autant que les sciences exactes.

Sorti à seize ans de l'école militaire avec le grade de spus-lieutenant du génie , en dépit des régiments qui exigeaient que l'on eût vingt ans pour porter l'épaulette, Camille de Gavour fut successivement tenir

garnison à Vintimille , à Leissillon, à Gênes. Il était dans cette dernière ville , si vivante , si mouvementée, si différente du froid Turin, quand éclata la révolution de Juillet. L'Europe entière en ressentit le contre-coup, mais nulle part peut-être il ne fut plus profond que dans la vieille cité républicaine.

A vingt ans , bien qu'officier du génie et fils du chef de la police du royaume, on a volontiers la tête chaude, surtout devaùt ce clair et brillant soleil, devant cette incomparable mer d'Italie. Cavour partagea donc l'émotion générale, il ne sut contenir les tressaillements de son cœur aux cris de liberté que venait de pousser la France. Sa généreuse émotion lui valut d'être envoyé au fort de Bard , haut perché dans les Alpes , pour y surveiller des réparations que le gouvernement jugeait probablement fort importantes. Le surveillant , lui , pensait autrement , et ce nouveau dissentiment, joint aux premiers, lui faisait abandonner l'uniforme et rentrer à vingt-deux ans dans la vie privée pour devenir, selon son expression , « un obscur citoyen du Piémont ».

Cette grave détermination, il ne l'avait pas prise sans hésitations et sans combats intérieurs. Une lettre à sa tante, la duchesse de Tonnerre, en feit foi : « Vous aurez su tous les ennuis qu'on m'a fait subir, les soupçons qu'on a eus à mon égard, les mesures qu'on a cru

devoir prendre envers moi , enfin la démarche décisive que j'ai cru devoir faire. Ne croyez pas cependant que tout ce que j'ai souffert ait en rien abattu mon amour pour les idées que j'avais. Ces idées font partie de mon existence, je les professerai, je les soutiendrai tant que j'aurai un souffle de vie. »

Sa tante n'était pas la seule confidente de son dévoûment aux idées libérales. « Je continuerai , écrivait-il peu avant à un vieil ami, je continuerai à soutenir mes opinions avec la même chaleur, sans espérer, sans même désirer me faire un nom. Je les soutiendrai par amour pour la vérité et par. sympathie i)Our la liberté. »

Peut-être Cavour se faisait-il plus modeste qu'il ne l'était au tond, car alors déjà, sous un gouvernement de fer où la science et l'intelligence étaient réputées choses infernales, « l'obscur citoyen du Piémont » — il l'a déclaré depuis — se voyait dans ses rêves ministre du royaume d'Italie. Il est possible d'ailleurs qu'après sa « démarche décisive », après cette démission qui brisait sa carrière militaire, il ait éprouvé, pendant un court instant, lui qui ne se découragea jamais , un sentiment d'affliction et d'amertume. La mélancolie toutefois disparaissait promptement et pour toujours d'un esprit qui ne pouvait lui servir de logis, et le jeune officier du génie trouvait un rapide dérivatif à ses idées noires. « Je suis devenu agriculteur tout de

bcm^ ëcrivatt41 alors «n Suisse ; c'est maintenant mon état. » Et de fait il avait entrepris de mettre en valeur tes terres de la famille , il remuait de fond en comble la vieille propriété de Grinzano, dans la province d'Albe* Deux ans après, il achetait pour son compte, auprès de Verceil, un grand domaine délais^, presqu'en friche, et qui , sous son intelligente direction, ses soins inces- •sants , devenait rétablissement modèle de Leri. "C'était, disait-il, une excellente affairé; il lui manquait seulement l'argent pour la payer, mais il ne savait pas faire les choses à demi et puis eux, pauvres diables de cadets, il l«eur fallait suer sang et eau avant d'avoir conquis un peu d'indépendance. Du reste , il prenait son métier tout à fait au sérieux, quoique, au premier abord, l'agricultuTe eût peu d'attrait, disant avec raison qu <c il n'y a de bonnes affaires que celles qu'on peut diriger soi-même. » Le soin de ses exploitations^ de ses rizières , de ses bestiaux l'occupait donc extr^ moment, surtout un jour qu'il s'était engagé , un peu Tiardiment, à fournir au pacha d'Egypte huit cents mérinos d'une découvert assez «walaisée.

Malgré tout il trouvait encore du temps ponr *se tenir au courant des choses intellectuelles , se fkisaitt ré* veiller à Taube et se plongeant aussitôt dans la lecture de lord Mahon , auteur conscrencieux mats indigeste d'une histoire d^ Angleterre d'ailleurs estimable et dans laquelle il apprenait la langue anglaise. A l'occasion

même il' ne dédaignait pas une incursion dans les écrits âbstmts des philosophes ^ des «létaphysi^ ciens, ayant coutume de les feuilleter <k aux pages oii se trouvent les choses que personne ne lit. » Il se plaisait cependant à répéter : « la folle du logis est chez moi une vieille paresseuse que j ai beau exciter» elle ne se met jamais en mouvement. ».

Le maréchal de Ligne affirme que l'agriculture et la métaphysique sont deux retraites honorables. Camille de Cavour quittait parfois cette double et honorable retraite pour aller prendre à Genève ce qu'il appelait ce un bain d'air libre dans l'atmoi^phère si intellectuel* leme^t salubre de la Suisse », au milieu de ses parents maternels^ c devisant sur les affaires de l'Eu* rope., redressant les faux systèmes, recomposant les mauvais ministères » enfin arrangeant tout poiu* le mieux. »

Parfois, poussant plus loin, il partait pour Paris, pour Londres, pour Bruxelles, y voyant un peu tous les mondes , ne refiisant pas à l'occasion une partie de whist à un louis la fiche, mais suivant aussi d*un œil attentif les combinaisons de la politique du dehors , le jeu des institutions parlementaires.

Son esprit net et dégagé saisissait à l'instant toutes tes faces d'une question , fût-elle la plus compliquée. Dès 4840, il prévoyait avec une exactitude remar-

quable la défaîte des protectionnistes anglais, rallié qu'il était dès lors aux saines doctrines que défendait Richard Cobden et que Robert Peel allait appliquer six ans plus tard.

De retour de ses voyages , rentré dans la pesante atmosphère de Turin , qu'il trouvait plus lourde encore que celle de Londres , il se décidait, non sans de longs atermoiements , à prendre enfin la plume. D'un style sobre , serré , concis , il développait des considérations remplies d'aperçus clairvoyants et pratiques sur la condition de l'Irlande , les fermes modèles , les chemins de fer, les doctrines commerciales. Ce n'étaient point là des écrits politiques ; toutefois la politique semblait à chaque ligne s'y faire jour, elle révélait au lecteur la constante pensée d'un homme songeant, par dessus tout , à l'acclimatation dans son pays d'institutions constitutionnelles qui fissent du Piémont comme ce une petite Angleterre en Italie. »

L'espèce d'attraction qu'il éprouva toujours pour l'Angleterre est un des traits marquants du caractère de Cavour et nous verrons tantôt ses adversaires lui en feire un reproche. Cette attraction cependant avait une cause et une raison d'être, pleinement expliquées dans un des écrits cités plus haut : « Les partis extrêmes , opposés en toutes choses , s'entendent dans leur haine violente contre la nation anglaise... La

haine que l'Angleterre inspire aux partis extrêmes devrait la rendre chère aux partis moyens, aux hommes amis du progrès modéré , du développement graduel et régulier de l'humanité , à ceux , en un mot , qui sont , par principe , également opposés aux mesures violentes et à l'immobilisation de Ta société. »

Or, personne plus que Cavour tf appartint aux partis moyens. Après cette sorte de persécution qui avait brisé son épée , tout autre se fût peut-être lancé dans les exagérations et les conspirations, très à la mode alors en Italie. Quant à lui, homme de réflexion et de bon sens avant tout, il se dépeignait de la sorte dès 1833 : « J'ai été longtemps indécis au milieu de nos mouvements en sens contraire. La raison me retenait vers la modération , l'envie démesurée de faire marcher nos reculeurs me rejetait vers le mouvement. Enfin, après de nombreuses et violentes agitations et oscillations, j'ai fini par me fixer, comme le pendule, dans le juste-milieu. Ainsi, je vous fais part que je suis un honnête juste-milieu, désirant, souhaitant, travaillant au progrès social de toutes mes forces , mais bien décidé à ne pas l'acheter au prix d'un bouleversement général, politique et social. Mon état de juste-milieu ne m'empêchera pas cependant de désirer le plus tôt possible l'émancipation de l'Italie , et par suite de prévoir qu'une crise tant soit peu violente est inévitable. Mais cette crise , je la veux avec tous les ménagements que

comporte Tétat des choses, et je suis en outre ultra persuadé que les tentatives forcenées des hommes du mouvement ne font que la retarder et la rendre plus chanceuse. » La même pensée , plus philosophiquement exposée, se retrouve dans une lettre écrite , quatorze ans plus tard, en 1847, au jeune M. de la Rive: « Vous ne tarderez pas à reconnaître que la vérité est également contraire aux excès des novateurs et aux préjugés des conservateurs immobiles. Ce pauvre justemilieu est, je le sais, fort peu du goût des jeunes gens; mais l'expérience et la raison deviennent plus fortes que rimagination et la passion, et l'homme de bonne foi finit par se persuader que, s'il ne faut pas céder au courant qui emporte la société vers des régions inconnues, il n'est guère raisonnable de vouloir la forcer à remonter vers sa source. Il y a dans le moral et le politique une loi de gravitation tout aussi absolue, tout aussi irrésistible que celle qui fait descendre les fleuves et les torrents des montagnes à la mer. »

Retenons bien ces paroles , cette profession de foi que quatorze années de réflexions et d'études n'ont fait qu!accentuer; elles tracent avec une fidélité merveilleuse la lignQ que suivra le ministre et dont il ne sa départira pas un instant dans toute sa carrière.. Au surplus, ce sont les idées d'un homme de g:ouvernement, d'un homme d'État, des idées qu'il seraH heureux.de voir professer par tout le monde. Pourtant celui qui les

énonçait passait à Turin pour l'un des habitants les plus dangereux du royaume. Même, s'il lui prenait fantaisie de visiter un peu la Lombardie et la Toscane, son signalement, rapidement expédié à la police autrichienne, le rendait l'objet d'attentions toutes spéciales très -agaçantes. Aussi rentrait-il bien vite à Léri, reprenant son métier d'agriculteur , moins que jamais une sinécure, et n'ayant guère d'autre attache à la politique que ses fonctions de syndic du village.

Mais le moyen de réduire à l'inaction cet esprit sans cesse en éveil, s'intéressant à tout, dépensant son activité dans mille entreprises nouvelles, fondant à la fois des banques, des chemins de fer, des cercles, des salles d'asile, des comices agricoles et des fabriques de noir animal, prenant partout une place prépondérante, que par malheur il devait souvent abandonner?

Le gouvernement suivait d'un œil inquiet cet hojûame universel que l'on retrouvait à la tête de toutes les aflFaires et qui semblait faire sortir de terre un Piémont tout nouveau, tout différent de l'ancien, et beaucoup moins facile à gouverner par les voies autoritaires. Le régime de la congrégation commençait dès lojjs à peser trop lourdement sur les épaules piémontaises.et, bon gré mal gré, le roi Charles- Albert devait céd^r^à la pression de l'opinion,. faire des concessions aigi, idées libérales. Cavour se. hâtait d'en profiter pqyjf> fonder, avec, quelques anû^. distingués un journal

qui, du premier coup, se montrait le courageux défenseur des principes monarchiques et constitutionnels.

Le rédacteur en chef du Risorgimento avait-il vraiment le tempérament d'un journaliste? On a prétendu que non et Ton n'avait point tout à fait tort. Ce n'était d'ailleurs pas un journaliste rompu aux pratiques, aux finesses du métier qu'il fallait dans ce pays qui s'éveillait à la vie politique; un éducateur était bien plus nécessaire, et ce rôle d'éducateur, Cavour le remplissait avec un courage , une activité qui eussent été difficilement égalés. Sans cesse sur la brèche, portant de rudes coups aux exaltés quels qu'ils fussent, il contribuait dans une large mesure à la formation de ce parti libéral modéré auquel un rôle considérable allait être bientôt dévolu.

Aux derniers jours de 1847, une sourde agitation régnait dans toute la Péninsule. Exaltée par les paroles du nouveau pontife, croyant toucher enfin à la réalisation d'espérances séculaires qui furent cruellement déçues, l'Italie s'était levée frémissante et elle attendait avec anxiété les événements qui devaient la rendre libre. Il y a, a-t-on dit, un moment psychologique où les cris de « vive quelqu'un » signifient surtout « à bas quelque chose ». En criant « Vive Pie IX » les Italiens ne laissaient donc pas d'ajouter en manière de post-scriptum «« à bas les jésuites ». Ceux-ci, maîtres absolus depuis 1815, cherchaient à assurer partout

leur éternelle domination; ils cherchaieiit, suivant l'expression de Cavour, à former « une race abâtardie qui se courbât impassible devant eux ». Le rédacteur du Risorgimento, toujours libéral, eût voulu leur voir concéder, dans les pays d'où ils sont exclus, « trois, quatre, dix fois plus de liberté qu'ils n'en accordent dans les pays où ils dominent ». Mais chacun n'était pas aussi libéral que Cavour, et les Génois, par exemple, sans plus tarder, réclamèrent l'expulsion des jésuites, en même temps que la création d'une garde nationale.

Les libéraux turinais, priés de s'associer aux requêtes de Gênes, se réunirent pour aviser à la situation. Au grand étonnement de ses amis, Cavour combattit avec énergie les réclamations génoises, a A quoi servent, dit-il, des réformes qui ne concluent pas et ne terminent rien? A quoi bon des demandes qui, agréées ou refusées, troublent également l'État et affaiblissent l'autorité morale du Gouvernement? Demandons une constitution ! Puisque le gouvernement ne peut plus être maintenu sur les bases qui l'ont supporté jusqu'à ce jour, qu'il les remplacé par d'autres , conformes à l'esprit du temps , au progrès de la civilisation; qu'il les remplace avant qu'il soit trop tard, avant que l'autorité sociale ne soit tombée en dissolution devant les clameurs du peuple. »

La question changeait de face et prenait de tout

autres proportions. Les amis de Cavour se rallièrent à un avis aussi fortement motivé , mais les avancés de la réunion protestèrent avec aigreur. « Que sera cette constitution qu'on veut nous faire demander? disait l'un d'eux, quelque constitution à l'anglaise, avec un cens électoral et peut-être une chambre des pairs ! Ne connaissons-nous donc pas milord Camille un anglomane pur sang? D'ailleurs, si libérale qu'elle fût, une constitution , aujourd'hui , nous serait non seulement inutile, mais nuisible, elle déplacerait le centre d'action, elle étoufferait les aspirations du peuple et entraverait la marche de la révolution. »

La révolution, voilà précisément ce que Cavour voulait empêcher , et avec elle la république , une république comme celle que l'on allait proclamer en France et qui aurait sans nul doute abouti aux mêmes suites. Quoiqu'il en soit, une supplique au roi fut rédigée pour lui exposer les vœux des modérés, et , deux mois après , le 4 mars 1 848 , on proclamait dans les États-Sardes cette charte constitutionnelle qui est encore à présent le « Statut » du royaume d'Italie. Cavour avait vu juste : Le Statut fut pour son pays le point de départ de la régénération politique ; il fut aussi l'œuvre de salut de la monarchie de Savoie , la sauvegarde du trône au lendemain de l'effroyable désastre de Novare.

Avant la proclamation du Statut , Cavour avait été

appelé à faire partie d'une commission chargée d'élaborer une loi électorale. Ses vues y prévalurent; la commission , unanime , repoussa le suffrage universel pour adopter le cens, qui était à ses yeux la première garantie de la liberté , de la capacité et de l'indépendance de l'électeur. Pourtant une première candidature était défavorable à Cavour; il ne passait qu'à un second tour de scrutin, dans sa ville natale, combattu qu'il était à la fois par les avancés et les rétrogrades.

Les luttes intérieures cédèrent du reste bien vite le pas à des préoccupations d'une gravité capitale. La république venait d'être proclamée à Paris , l'empereur Ferdinand quittait Vienne, et avec la rapidité de la foudre, en moins de trois semaines, Palerme, Milan, Venise avaient chassé leurs garnisons étrangères. Impossible au Piémont de résister à cette explosion du sentiment national. Il se levait à son tour, électrisé par l'énergique appel du Bf^orgffmen^o : « L'heure suprême a sonné pour la monarchie sarde, l'heure des fortes résolutions , l'heure qui décide de la fortune des empires et de la destinée des nations. En présence des événements de la Lombardie et de Vienne, le doute n'est plus permis. Nous, hommes de sang-froid , accoutumés à suivre les conseils de la raison plus que les emportements du cœur , nous le déclarons , une seule voie est ouverte pour la nation , pour le gouvernement, pour le Roi: la guerre, la

guerre immédiate !... Dans les circonstances actuelles, la grande politique est celle des résolutions audacieuses. » — On était alors au 23 mars 1848.

Un instant» on put croire que la fortune souriait à l'Italie. Les contingents des duchés, de Naples,*de Rome s'étaient joints aux vaillantes troupes de Charles- Albert ; tout faisait prévoir une action militaire vigoureuse et rapide, heureusement entamée par les succès de Goïto et de Peschiera.

Par malheur l'encyclique du 29 avril et le désaveu par le Pape de la cause de l'indépendance couvrirent d'un premier nuage celte l'adieuse aurore. Le rappel des troupes napolitaines après la réaction du 15 mai, les criminelles folies de Mazzini et de ses fidèles portèrent ensuite des coups fatals à la noble cause italienne. Il fallut bientôt battre en retraite et signer sous les murs de Milan cet amnistiée du 9 août qui ramenait les Autrichiens en Lombardie.

Cavour, accablé de douleur par la mort d'un neveu chéri, héroïquement tombé à Goïto, était néanmoins allé prendre possession de son siège dans le parlement qui s'ouvrait sous d'aussi tristes augures. Il y luttait avec courage , avec énergie contre les prétentions insensées de la gauche extrême, soutenant le ministère de l'armistice, défendant pied à pied les bases mêmes de l'État en dépit des clameurs de l'opposition et des tribunes. « Ceux qui m'inter-

rompent, s'écriait-il, ne font pas injure à ma personne, mais à la Chambre, et l'injure qu'ils pensent me faire, tous mes collègues la partagent avec moi ! »

C'est dans cette vaillante campagne pour l'ordre et la liberté qu'il fit contre les plus chères théories des partis avancés une sortie restée célèbre : « Qu'est-ce qui a toujours perdu les révolutions les plus belles et les plus justes? la manie des moyens révolutionnaires. »

Et développant son thème avec une vigueur et une force irrésistibles , il arrivait à cette saisissante conclusion: « Attendons encore un peu et nous verrons le dernier effet du moyen révolutionnaire, Louis- Napoléon sur le trône de France. » — Prédiction d'autant plus remarquable qu'elle était faite le 16 novembre 1848, un mois avant que Louis-Napoléon fût élu président de la République.

Le courageux lutteur dut cependant quitter la lice. Aux ministères modérés avait succédé un cabinet radical, présidé parle fameux Vincenzo Gioberti. Ce cabinet se mit en tête de dissoudre la Chambre et vit arriver sur les bancs parlementaires une majorité plus exaltée encore que la première. Cavour avait été éliminé comme Gioberti allait bientôt l'être lui-même, car le pouvoir devait tomber jusqu'aux mains de ceux que nous appellerions aujourd'hui les intransigeants. Cette fois, par exemple, la politique révolutionnaire fut appliquée

dans toute son étendue , si bien qu'un an , jour pour jour , après la brûlante proclamation du Risorgimento , l'armée piémoniaise essuyait à Novare une épouvantable défaite qui semblait anéantir à 'tont jamais l'espoir d'un affranchissement de la Péninsule.

Il est des dates qui, pareilles à de hauts observatoires, dominent certaines périodes de l'histoire et d'où Ton doit se placer pour bien embrasser et juger un ensemble de faits et d'événements. Le 23 mars 1849 est, pour le Piémont, une de ces dates décisives. Rarement un peuple avait touché d'aussi près à sa perte : l'armée anéantie , le parlement affolé, la république proclamée à Gènes, le vieux roi prenant le chemin de l'exil, l'ennemi à deux pas de la capitale et tenant la première place forte du pays ; telle était, à grands traits, la situation dans ces jours d'angoisse. Cette situation, il fallait du sang-froid pour oser la contempler en face, sans défaillance comme sans forfanterie, et ceux-là seuls l'osaient qui justement avaient tout dit et tout tenté pour épargner à leur patrie les amères humiliations qu'elle avait à subir. Même à ce momentcritique,Cavour ne désespérait pas. On l'avait vu s'enrôler des premiers parmi les volontaires que Turin armait pour une défense heureuse-

mant inutile ; quelques jours après , il saluait avec joie Tarrivée aux affaires de son ami Massimo d'Azeglio.

La constitution d'un cabinet sous la présidence de ce parfait galant homme, de ce courageux soldat saignant encore de ses blessures, était en effet un gage précieux pour le présent et pour Tavenir ; elle était surtout, de la part du jeune roi, un acte de courage et de loyauté qui a décidé , sans conteste , du sort de l'Italie. Victor-Emmanuel avait su résister aux pressions de tout genre tentées sur son esprit pour lui faire adopter une politique réactionnaire ; il avaitprété sans hésitation serment au Statut constitutionnel, il conservait aussi le drapeau tricolore italien adopté par l'armée piémontaise aux premiers jours de la guerre'. Avec ce souverain national et libéral du fond du cœur, avec l'honnête ministre qui prenait le pouvoir dans ces tragiques conjonctures, on savait désormais où l'on allait, ce que l'on voulait , et la lourde tâche que l'on entreprenait à nouveau n'était pas au-dessus du patriotisme des hommes résolus qui en assumaient la lourde responsabilité. « C'estun long travail à refaire, avaitdit d'Azeglio, nous recommencerons. » Et Cavour à son tour, de son style vivant et rapide, marquait à l'un de

* Le roi éprouvait alors une première atteinte, très-sérieuse, du mal qui devait l'emporter; son état inspira un moment les plus vives inquiétudes.

ses amis les sentiments qU'il éprouvait: « Tant que la liberté existe dans un coin de la Péninsule, il ne faut pas désespérer de Tavenir. Tant que le Piémont, gardera ses institutions à Fabri du despotisme et de l'anarchie, il y aura moyen de travailler efficacement à la régénération de Tltalie. »

Le despotisme n'était pas à craindre sous le règne de Victor-Emmanuel, et l'anarchie venait d'être réduite à Gènes, sans effusion de sang, par les mesures rapides et sûres du général La Marmora.

11 s'en fallait pourtant de beaucoup que l'agitation se fût partout calmée et les discussions passionnées du traité de paix avec l'Autriche venaient fournir des éléments nouveaux à l'émotion populaire. A deux reprises, le cabinet se voyait contraint de dissoudre la Chambre pour vaincre une déplorable opposition; il suppliait le Roi d'adresser lui-même, par le célèbre manifeste de Moncalieri, un appel direct à la raison et au patriotisme du pays. Les élections nouvelles répondirent à son attente; le parlement ratifia enfin ce cruel traité, subi plutôt qu'accepté par les ministres mêmes qui en demandaient l'adoption.

Asssurément les conditions en étaient dures à supporter, mais du moins elles n'étaient pas déshonorantes. Les institutions libérales demeuraient intactes au milieu de ce souffle de réaction violente qui courbait toute l'Italie, et le Piémont allait

montrer que la liberté pouvait aussi germer, grandir et se développer sur cette terre opprimée depuis tant de siècles.

Dans cette Chambre qui venait de fournir la preuve de sa loyale sagesse, la gauche n'était reparue qu'en infime minorité ; quelques hautes individualités, restées populaires malgré tout, avaient seules échappé au naufrage de la politique révolutionnaire. La droite cependant ne formait pas une majorité unie et compacte. Dès le début on y avait pu discerner deux tendances bien marquées, qui ne devaient pas tarder à s'accentuer plus fortement encore. D'une part se trouvaient les consei*vateurs purs, résolus d'appliquer le Statut, mais rien que le Statut , sans loucher aux lois démodées dont la révision n'avait point été jusque là possible ; d'autre part se trouvaient les conservateurs libéraux , le centre droit, ne se contentant pas d'affirmations platoniques et voulant qu'on marchât d'un pas prudent mais ferme dans la voie des réformes nécessaires. Le cabinet, désireux de s'appuyer à la fois sur ces deux groupes , était beaucoup moins soutenu par le premier que par le second, à la tète duquel se tenait Cavour.

On eut bientôt Toccasion de le constater dans les débats de la loi portant abrogation de la juridiction ecclésiastique.

Le Piémont, replongé en 1815 sous la plupart des

abus de. rancien régime , connaissait encore cet exorbitant privilège qui plaçait le clergé en dehors du droit commun. Comme conséquence logique du Statut, qui proclamait Tégalité des citoyens devant la loi, le cabinet proposa la suppression de ce vestige d'un autre âge. La droite pure combattit le projet sous le prétexte qu'il était inopportun et qu'il eût fallu attendre pour le présenter de cet entendu avec la cour de Rome. Elle trouva dans Cavour un rude adversaire. Entrant sans ambages au cœur du débat , il réduisit à néant tous les épouvantails de la droite, il établit magistralement les droits de la société civile, il démontra l'opportunité, la nécessité, l'urgence du projet de loi dans le langage serré et nourri d'un véritable politique. « Toute réforme destinée à produire immédiatement un bon résultat est opportune, disait-il. C'est justement . quand la tranquillité règne que les hommes d'État pensent aux réformes utiles; elles se font alors beaucoup mieux et avec plus de digaité de la part du gouvernement que lorsque le pays est en fièvre et que les partis exploitent l'agitation publique pour les obtenir. Si l'on ne fait pas porter au Statut les fruits de liberté qu'il doit produire, il perdra tout crédit, et avec le sien il perdra le crédit de la monarchie. » Puis il terminait par cette belle péroraison qui était en même temps un prophétique aperçu de l'avenir: « Messieurs, les réformes faites, à temps n'affaiblissent pas l'autorité, elles la

raffermissent et réduisent à l'impuissance l'esprit révolutionnaire. Je dis donc aux ministres: Imitez franchement le duc de Wellington, lord Grey et sir Robert Peel, que l'histoire proclamera les premiers hommes d'État de notre époque;. progressez largement dans la voie des réformes, sans craindre qu'elles soient hors, de propos ; ne pensez pas que le trône constitutionnel en puisse être affaibli; il en sera affermi au contraire, ^ et il jettera dans notre sol des racines si profondes que. le jour où la révolution* se relèverait autour de nous, non seulement il pourm la dominer, mais encore il groupera autour de lui toutes les forces vives de Tltalie et guidera la nation aux destinées qui Tattendent. »

Ge discours entraînant tranchait la question et assurait le succès du ministère, dont le projet passait à l'immense majorité de 130 voix contre 26. Quelques jours après, Gavour soutenait encore le gouvernement, dans une question financière cette fois, ea traitant les matières économiques avec une sûreté de main, une netteté de conception qui dénotaient un véritable maître. Mais s'il appuyait le cabinet, il le pressait aussi de marcher en avant. « Agissez, disait-il aux ministres, agissez donc, ne craignez pas, vous aurez le concoiirs du pai'lement, celui du pays, même dans la partie la .plus douloureuse de votre tâche, le rétablissement de Téquilibne des dépenses et des ressources.. »

A chacun des discours de cet infatigable député qui parlait avec un égal talent des questions les plus diverses et les plus compliquées , la Chambre et le pays sentaient davantage qu'il y avait en lui une force et une énergie n'attendant que l'occasion pour se développer en pleine lumière. La tribune n'était pas son seul théâtre. Le Risotgimento publiait une série de remarquables articles où les libertés acquises, la liberté de la presse surtout, étaient vigoureusement défendues contre Mes perfides attaques des réactionnaires.

<c Pourquoi donc ne feites-vous pas entrer Monsieur de Cavour dans votre gouvernement ? » avait demandé jadis une vieille dame anglaise à l'un des ministres de Charles-Albert. La question avait fait sourire, car Cavour, de son propre aveu, était alors impossible. Il ne l'était certes plus autant, et si l'on ne pouvait point encore l'appeler le ministre d'aujourd'hui, on ne se trompait pas en l'appelant le ministre de demain. Son influence sans cesse croissante en était la meilleure preuve. Les solliciteurs s'empressaient autour de lui, même quand il s'en revenait dans son cher Léri chercher un repos qu'il avait bien gagné. « Monsieur le Comte, lui disait un paysan, je voudrais bien être gabelou. — C'est, ma foi, un beau métier; mais avez-vous été contrebandier? — Jamais, Monsieur le Comte ! — Alors je ne peux pas vous

recommander pour la place de gabelou. — Mais pourtant », insinuait le paysan en se grattant l'oreille, et Monsieur le Comte de prendre alors son air le plus sévère, non sans rire sous cape de l'embarras de son client.

Un douloureux concours de circonstances allait amener Cavour au ministère, plus tôt qu'on se le fût figuré. Dans les premiers jours d'octobre 4850, le comte de Santa-Rosa, ministre du commerce, atteint tout à coup d'une maladie mortelle , se voyait durement refuser les derniers secours de l'Église. L'archevêque do Turin exigeait du mourant une rétractation solennelle de son vote affirmatif sur la loi qui avait supprimé les tribunaux ecclésiastiques, et le mourant refusait de se déshonorer par cette rétractation suprême.

Les inhumaines exigences du prélat soulevèrent une indignation générale. L'opinion publique réclama à grands cris la retraite de Mgr Fransoni, qui fut exilé, et la nomination, comme successeur de Santa-Rosa , du député qui avait si puissamment contribué au vote de la loi maudite. Massimo d'Azeglio , heureux d'ailleurs de s'associer ce vaillant ami, se hâta de porter à la signature du Roi le décret qui confiait à Cavour le portefeuille de l'agriculture et du commerce.

Ce fut sans hésiter un instant que Victor-Emmanuel accueillit cette proposition; mais, après avoir signé, il

ajouta avec sa fine bonhomie : « Attendez un peu , d'Azeglio, avant la fin de Tannée, ce gros homme vous aura pris tous vos portefeuilles ». Le fait est que, sauf le portefeuille de la justice, Cavour devait les porter tous successivement et parfois presqu en même temp^ sous les bras, et que, sans trop tarder, six mois après son entrée dans le cabinet, le 49 avril d851, il prenait celui des finances

Son programme était aussi bref que concis. Sans poser de conditions, sans mettre de limites à son concours, il s'était borné à se frotter les mains d'une certaine façon devenue légendaire, en disant ces simples mots : « Nous ferons quelque chose ».

Ici commence une des phases les plus remarquables et les moins connues de la longue carrière ministérielle de Cavour, cette heureuse campagne qu'il entm* prenait et menait à boiîme fin pour faire prévaloir dans son petit pays, alors eniièrèment acquis aux utopies protectionnistes, les fertiles principes du libreéchange.

Un jour, discutant à la société d'économie politique de Paris , Léon Faucher l'avait interrompu : « Voilà de bien beaux principes , de ceux qu'on proclame quand on frappe à la porte du pouvoir, et qu'une fois cette porte ouverte et le seuil franchi, on jette par la fenêtre. » — « Parlez pour vous, repartit vivement Cavour; quant à moi.j^ vous4onne ma parole d'bon^

near que s'il m'arrive jamais d'être ministre, je donnerai ma démission ou je ferai triompher mes principes. » Cavour avait dit vrai; il n'avait pas, au pouvoir, abandonné les doctrines qu'il professait avant d'y entrer. Aussi engagea-t-il sans retard des négociations avec la France pour renouveler sur des bases plus larges le traité de commerce existant entre les deux pays. Par une piquante coïncidence, Léon Faucher était précisément alors devenu le chef du cabinet français et il appliquait sa théorie du revirement des opinions, il laissait « ses principes à la porte du cabinet », selon la maligne remarque de Cavour.

Au surplus, la France était alors plus attachée que jamais à ces funestes idées de protection dont elle n'a point encore su se débarrasser aujourd'hui. Elle pensait, selon la célèbre maxime de M. Dupin, que les lîbre-échângistes étaient des rêveurs qui auraient vôuk « une liberté entière d'importation , au risque de ruiner les agriculteurs, et une égale liberté d'exportation, ati risque d'affamer leur propre pays ». Comme sfi l'un des deux termes de ce boiteux dilemme n'excluait pas forcément l'autre ; comme si l'on pouvait, à la fois, être ruiné et enrichi par le même système.

Quoi que pût dire le Piémont, il lui était donc itapossible d'obtenir du gouvernement français non seulement dès conditions plus favorables, mais Tégallté de traiteïôeiît avec d'auti^ pays maritimes. Les

ouvertures du ministère sarde rencontraient heureusement un meilleur accueil auprès du gouvernement belge et les négociations poursuivies entre le cabinet de Turin et le cabinet de Bruxelles devenaient le point de départ de relations amicales entre les deux jeunes ministres qui inspiraient cette politique commerciale, le comte de Cavour et M. Frère-Orban, dont les principes offraient tant de similitude et de points de contact.

Le traité sardo-belge du 24 janvier 4851 engageait TAngleterre à négocier à son tour, sur des bases identiques, le traité du 27 février. Le gouvernement finançais alors, jaloux des deux autres nations, modifiait aussi dans un sens libéral son premier traité de commerce ; on stipulait enfin avec la Suède, le Danemark, la Grèce, fAutriche même, et, de la sorte, le libreéchange prenait pied dans le pays, donnait Timpulsion au commerce et à findustrie, doublait en peu d'années la production et le trafic, créait surtout des sympathies et des rapports cordiaux entre le Piémont et les puissances étrangères, principalement la France et la Grande-Bretagne.

La discussion de ces différentes conventions fournissait à Cavour l'occasion de développer avec éclat les saines doctrines dont il poursuivait sans relâche la réalisation. Avec son bon sens ingénieux et pratique, sa grande science des intérêts matériels et de tous les

éléments de prospérité du pays, il exposait les avantages de sa ligne de conduite, et ralliait sans trop de peine une majorité tout d'abord hostile aux principes libre-échangistes.

C'était merveille de voir avec quelle aisance souveraine il se mouvait sur ce terrain délicat et quels arguments, tour à tour positifs ou élevés, il savait employer pour convaincre ses adversaires. Parlant par exemple au Sénat*, il envisageait la question d'un point de vue supérieur, bien digne de la haute assemblée qui l'écoutait : « Dans l'ordre économique comme dans l'ordre politique, comme dans l'ordre religieux, disaitil, les idées seules peuvent lutter efficacement contre les idées, les principes seuls ont raison des principes. Or, je dis que l'allié le plus puissant du socialisme, dans l'ordre intellectuel, bien entendu, c'est la doctrine protectionniste.

« Elle part absolument du même principe ; réduite à sa plus simple expression, elle affirme le droit et le devoir du gouvernement d'intervenir dans la distribution, dans l'emploi des capitaux; elle affirme que le gouvernement a pour mission, pour fonction, de substituer sa volonté, qu'il tient pour la plus éclairée, à la volonté libre des individus. Si ces affirmations venaient à passer à l'état de vérités reçues et incontestées, je

* Discours du 15 avril 1851.

^ as —

ne vois pas ce qu'on pourrait répondre aux classes ouvrières, à ceux qui se font leurs avocats, quand ils viendraient dire au gouvernement: Vous croyez qu'il est de votre droit et de votre devoir d'intervenir dans la distributi«)n du capital et d'en réglementer l'action; pourquoi donc ne vous mêlez-vous pas de l'autre élément de la production, le salaire ? pourquoi ne réglezvous pas les salaires ? pourquoi n'organisez-vous pas le travail ?

a En vérité , il me semble que, le protectionisme admis, il faudrait admettre la plupart des idées socialistes, sinon toutes. Je prie les honorables opposants qui siègent à droite et qui s'honorent, comme je m'en honore moi-même, du titre de consei'vateurs, de bien peser ces considérations ; je les prie de bien examiner si le protectionisme n'est pas la pierre angulaire sur laquelle le socialisme élève ses ouvrages avancés contre l'ancien édifice social » .

Selon son habitude, il avait auparavant résumé les doctrines de ses adversaires en quatre mots qui suffisaient à les caractériser et à en démontrer toute l'erreur : « Au fond, la manière de raisonner des protectionnistes signifie ceci : Nous sommes inférieurs aux producteurs étrangers, compensez cette infériorité par une prohibition qui nous protège ».

Que répondre à ces puissantes considérations qui enlevaient le vote des deux chambres?

Par les mêmes moyens, Cavour faisait voter l'augmentation du capital de la Banque, mettant ainsi une institution de crédit fortement constituée au service de Tindustrie nationale pour aider à ses progrès et la soutenir, au besoin, dans les moments de crise. Tout cela s'enchaînait et chacun des projets adoptés par le parlement concourrait à la réalisation du programme économique tracé par la main vigoureuse du nouveau ministre des finances.

En vertu de la logique même des choses , toutes ces réformes se trouvaient beaucoup moins bien comprises et appréciées du piiblic que des Chambres. Surexcitées par l'esprit de parti, qui exploitait sourdement contre le réformateur l'effet d'un malaise commercial passager, les masses, toujours aveugles, s'en allaient un soir casser les vitres de l'hôtel Cavour en proférant des cris de mort contre le comte Camille; on couvrait les murs de Turin de grossières inscriptions à la même adresse

Le ministre laissait passer l'orage, qui se calmait aussitôt, et s'il en parlait plus tard, c'était avec humour, pour dire que « l'usage ne s'étant pas encore répandu de se servir de la voie publique comme moyen de publicité, ses prédécesseurs n'avaient pas eu la consolation de voir leur panégyrique écrit en grosses lettres sur les murs de la capitale ». Et quand le débat s'aggravait, non plus dans la rue mais

dans la Chambre , quand d'anciens amis lui reprochaient une politique qu'ils qualifiaient d'aventureuse et de fatale au pays, alors il savait prendre les choses comme elles le méritaient et répondre dignement à ses adversaires : « Je sais que lorsqu'on entre dans la politique en des temps aussi difficiles, on doit s'attendre aux plus grandes déceptions. J'y suis préparé. Dussé-je renoncer à tous mes amis d'enfance, dussé-je voir les plus intimes se transformer en ennemis acharnés, je ne faillirai pas à mon devoir; jamais je n'abandonnerai les principes de liberté auxquels j'ai été fidèle toute ma vie. >j

Persévérant donc dans ses opinions de 1849, il s'op^ posait de toutes ses forces à ce que l'on eût recours à ces impôts empiriques qui, disait-il, « conduisent tout droit au socialisme », à ce sociahsme qu'il répudiait avec horreur comme une négation de la liberté.

Telle était la politique commerciale de Cavour, et si nombreux, si incessants que fussent les tracas qu'elle lui causait, il ne laissait pas de prendre aussi une part active à la politique générale du pays. On le voyait , pénétré de sa constante pensée , pousser toujours ses collègues en avant, les presser de s'engager sans crainte dans les voies libérales et d'abandonner les timorés de la droite pour faire alliance avec les modérés du centre gauche.

Les événements si bien prévus par Cavour étaient

entre temps survenus en France : Louis-Napoléon n'occupait pas encore le trône, mais le deux décembre était accompli et la proclamation définitive de l'empire n'était plus qu'affaire de jours et d'heures. En Piémont comme en Belgique, les effets du coup d'État n'avaient point tardé de se faire sentir. Les deux gouvernements, afin d'empêcher toute cause de conflit avec un dangereux voisin, avaient jugé également utile d'apporter certaines modifications à leur législation sur la presse. Par une manœuvre conçue et exécutée avec une grande habileté, Cavour choisit la discussion de cette loi de prudence, vivement attaquée par les deux fractions excentriques de la Chambre, pour opérer vers le centre gauche une évolution significative. Il prit donc la parole le 5 février 1852 pour défendre le projet du gouvernement dans un langage net et franc autant que sagace et fit en termes chaleureux l'éloge légitime de la liberté de la presse. Cette tactique hardie, qui ralliait les suffrages de la gauche modérée, décida du succès de la loi. « Les erreurs de la presse, ses excès en ce qui regarde les affaires de l'intérieur, disait-il, trouvent comme un antidote dans l'expérience de chaque jour, dans le bon sens des populations qui jugent par ellesmêmes si les appréciations de la presse sont exactes ou inexactes, justes ou injustes, raisonnables ou exagérées ; chacun de ses égarements lui fait perdre une partie de son crédit. La presse qui représente les

partis extrêmes est plus dangereuse que jamais quand une loi répressive la contraint de masquer ses opinions, de les déguiser sous des voiles qui les rendent plus difficiles à juger par la multitude... Si vous leur laissez une pleine liberté, les partis extrêmes ne pourront pas se contenir, se borner au rôle des défenseurs des droits de la majorité ; ils se dévoileront, le publie les reconnaitra, et ils ne seront plus à craindre. »

A côté de cette appréciation si juste et si vraie du rôle de la presse dans les affaires intérieures, il est intéressant de noter le jugement de Cavour sur l'intervention des journaux dans les affaires extérieures.

On peut différer d'avis avec le grand homme d'État, mais il faut bien reconnaître que son opinion est marquée au coin de ce suprême Idou sens dont il donna tant de preuves.

« Le ministère a reconnu que la presse est un bienfait dans la politique intérieure, déclarait-il, mais il n'a pas une aussi bonne opinion d'elle quand elle traite à sa fantaisie les affaires étrangères. La presse, à mon sens, peut faire beaucoup de mal quand elle tranche les questions du dehors.

« En premier lieu, le public ne peut pas corriger aisément les jugements qu'on lui suggère sur des événements lointains; il n'a pas d'observations personnelles à opposer aux appréciations qu'on lui insinue. Ensuite, sur ce terrain des affaires extérieures, la

presse, dans son zèle, nuit le plus souvent à ceux qu'elle voudi^it servir. Quand nos journaux attaquent un gouvernement étranger pour défendre un peuple qu'ils croient opprimé, ils n'apportent ni soulagement ni consolation aux victimes, qu'on empêche de les lire. La seule chose à laquelle ils puissent aboutir, c'est k irriter les prétendus oppresseurs et à les rendre moins cléments encore. Enfin, le journaliste , l'écrivain qui attaque le pouvoir,. les hommes politiques de son pays fait acte de courage en ce qu'il affronte des personnalités plus ou moins puissantes ; mais attaquer, à l'abri de tout péril, un souverain étranger qui ne peut rien contre son agresseur, cela n'est pas également honorable.

« Ces excès ont d'ailleurs de graves conséquences dans les rapports internationaux. Je ne dis pas qu'il en résulte des ruptures ; mais on ne dira pas que j'exagère quand je constate que du moins les insultes prodiguées par la presse contre des souverains étrangers disposent tort mal ceux-ci envers les pays d'où elles partent. Nous n'avons pas seulement avec nos voisins des rapports diplomatiques, mais aussi une infinité de rapports privés. Un grand nombre de nos compatriotes se trouvent dans les pays qui nous avoisinent ; il y en a 50 ou 60,000 en France qui ont besoin* à tout moment de la protection du gouvernement français. Si la presse arrive à indisposer ce gouvernement contre

nous, ne pensez-vous pas que nous aurons beaucoup plus de peine à intervenir, comme nous sommes appelés à le faire chaque jour, pour la sauvegarde des intérêts de nos nationaux? Croyez-vous que notre ambassadeur pourra facilement remplir son mandat quand, en se rendant chez un ministre pour protéger un compatriote, il verra ISiMaga et le Fischietto sur les tables du cabinet?

« Vous direz que je fais des suppositions : Eh bien ! j'affirme que Tincouvénient que je vous signale nous a précisément nui plus d'une fois.

« Ainsi, dans des circonstances mêmes ordinaires, la presse, en s'égarant sur les choses du dehors, peut embarrasser sérieusement le gouvernement. Dans des circonstances exceptionnelles, ces embarras peuvent devenir extrêmes. * »

Encore une fois on peut différer d'opinion avec le ministre qui tenait ce prudent langage ; mais qui donc niera qu'il soit toujours utile de méditer et de suivre ses conseils ? Ne semblent-ils pas d'ailleurs s'appliquer aux événements qui se déroulent à présent sous nos yeux ? Que l'on remplace le nom des journaux piémontàis cités par Cavour par le nom de quelques-uns de nos journaux et que l'on dise si l'on n'entendrait pas avec plaisir notre ministre des afïaires étrangères adresser

' Discours du 5 février 1852.

de la tribune de semblables remontrances à cette partie de la presse belge qui se complait à jeter Tinjure sur les souverains de deux grandes nations , nos amies et nos alliées.

Cavour lui-même le pensait quand, plus tard, le 6 mai 1856, il parlait en ces termes:

« Si un jeu du sort me transportait dans l'enceinte de la Chambre belge, tout en allant m'asseoir à gauche et tout prèsdemonamiFrère-Orban, jen'en dénoncerais pas moins à l'assemblée des tendances regrettables , convaincu de rendre ainsi un très-grand service à la cause de la liberté ! »

Toujours est-il que cet éloquent discours faisait merveille à la Chambre sarde. Il scellait ce que l'on appelait ironiquement le connubio, le mariage du centre droit et du centre gauche, et constituait ainsi une forte et solide majorité libérale, capable de tenir tète désormais à toutes les oppositions , d'où qu'elles vinssent.

a Monsieur le ministre des finances veut faire voile vers de nouveaux boixis parlementaires, aborder à d'autres rivages » , avait dit le colonel Menabrea. Et Cavour de répondre : « Le cabinet n'a fait aucune manœuvre de ce genre, mais il veut marcher dans la direction de la proue , non dans celle de la poupe. »

Cette marche « dans la direction de la proue » ne s'était pas effectuée sans tiraillements dans le sein du cabinet, qui craignait perdre à droite plus d'alliés

qu'il n'en pouvait gagner à gauche. On attaquai tCavour, on l'accusait presque de trahison ; mais les protestations redoublèrent, l'agitation fut à son comble quand, quelque temps après, à la mort deM.Pinelli, président de la Chambre, on vit le ministre des finances appuyer et faire arriver au fauteuil le chef du centre gauche, Urbain Rattazzi. La dislocation du cabinet était le résultat de cette élection chaudement discutée et Cavour refusait d'entrer dans la nouvelle combinaison. « Il est non seulement utile mais indispensable de constituer fortement le parti libéral, écrivait-il alors. La politique extérieure exigeait que je fusse sacrifié. D'Azeglio se serait volontiers retiré ; je l'en ai dissuadé autant que j'ai pu. A son tour il devra se retirer et alors on pourra former un cabinet franchement libéral. »

Quelle était la cause de cette évolution caractéristique et si discutée vers le centre gauche ? nous Talions voir dans un discours prononcé plus tard, en 1835 : « Quand le vent souffle dans un certain sens, il est dangereux de se laisser entraîner par le courant des événements... Le mouvement vers la réaction, fort lent à l'origine, pouvait devenir bientôt assez rapide pour entraîner ceux-là mêmes qui auraient cru pouvoir le diriger. Voilà pourquoi, en 1852, pendant que le vent soufflait à la réaction en Europe, j'ai pensé qu'il était dangereux de céder à ce courant et de modifier en

quoi que ce fût nos lois organiques dans le sens restrictif. Voilà comment j'ai pu, sans inconséquence, rompre les liens qui m'attachaient à la droite et me joindre au député Ratazzi et à ses amis politiques. »

Ainsi, Cavour sortait du cabinet parce que Faction de ses collègues ne lui paraissait ni assez vigoureuse ni assez énergique , parce qu'il ne voulait point céder un pouce de terrain à la réaction. Il sortait aussi du cabinet parce qu'une majorité parlementaire stable, résolue, lui semblait nécessaire pour exercer le pouvoir et que, suivant son expression pittoresque, il était « impossible de gouverner sur la pointe d'une aiguille » Sa retraite en faisait plus.que jamais du reste l'homme de l'avenir. A fin de ne point susciter de difficultés à Massimo d'Azeglio, il quittait momentanément le pays et venait à Paris, à Bruxelles , à Londres étudier sur place la situation nouvelle créée par les événements de décembre. En rapport avec les hommes d'État les plus distingués , mis au courant de toutes les politiques , il emportait de ce voyage une confiance plus profonde que jamais dans les destinées futures de la Sardaigne. La politique n'était pas, dans cette excursion rapide. Tunique objet de ses préoccupations. Une lettre à son ami Gastelli, datée de Londres le 3 juillet 1852, nous marque comment il savait utiliser ses loisirs: « Je me suis tout-à-coup rappelé que j'avais été ministre de la mafrine et que par conséquent je ne pouvais venir en

Angleterre sans visiter les établissements maritimes de ce pays. J'ai donc employé quelques jours à voir Woolwich, Portsmouth et Gosport. Je n'en suis pas plus marin pour cela, mais au moins quand on me parlera d'un grand arsenal, je saurai ce que cela veut dire ».

De loin comme de près , il jouait maintenant un rôle capital, et cette Chambre dont il était absent semblait manquer pendant son séjour à l'étranger d'une direction devenue presque indispensable. Le cabinet, dès les premiers jours, se mourait littéralement d'inanition, de telle sorte qu'à son retour h Turin, vers la fin de septembre, Cavour était mandé par le Roi sur le conseil de d'Âzeglio lui-même. Celui-ci, fatigué et dégoûté du pouvoir, avait résigné ses fonctions ministérielles, avide de jouir enfin d'un repos après lequel il n'avait cessé de soupirer. Si, lors de son premier passage aux affaires, Cavour n'avait pas mis de conditions à son acceptation d'un portefeuille, il n'en était plus de même aujourd'hui, alors qu'il s'agissait pour lui de constituer une administration nouvelle. 11 tenait à bien assurer sa liberté d'action, et particulièrement en ce qui concernait les questions religieuses, toujours demeurées en suspens. Le cabinet Azeglio avait loyalement tenté de négocier un arrangement amiable avec la curie romaine, mais ses démarches étaient restées sans résultat, bien que Victor-Emmanuel , personnelle-

ment, se fût efforcé de les faire aboutir et se trouvât encore très disposé à une transaction. Dans dépareilles circonstances , Cavour devait décliner la mission dont il. était chargé.

« Il fallait », déclarait-il au Roi, « ou rompre résolument avec Rome, ou former un ministère de droite pure ». Après un dernier et infructueux appel aux chefs du parti conservateur, le Roi se décida pour la seconde solution. Le 4 novembre 4852, Cavour prenait la présidence duConseil avec le portefeuille des finances*.

Cet avènement venait détendre une situation qui avait jeté quelqu'alarme dans le pays. Massimo d'Azeglio, tout heureux de prendre une retraite qui n'avait cependant rien de brillant, car il sortait du ministère plus pauvre qu'il n'y était entré, « complètement à sec, disait-il, et forcé de rentrer dans l'infanterie »• Massimo d'Azeglio, toujours jovial malgré tout, écrivait à son ami Rendu : « Je quitte mon banc de quart ; à un autre ! Cet autre, que vous connaissez est d'une activité diabolique et fort dispos de corps comme d'esprit ; et puis cela lui fait tant de plaisir! »

Le cabinet à la tète duquel Cavour arrivait aux

' Les autres ministres étaient : Affaires étrangères, général Dabormida; intérieur, M. San Martine ; justice, M. Bon Compagni; travaux publics, M. Paleocappa; guerre, général Alfonso La Marmora.

affaires était certes un cabinet libéral ; ce n'était pas cependant encore un cabinet centre gauche. Cavour n'avait pas voulu de suite, comme il le disait, « rompre la chaîne » et ce ne fut que dix mois plus tard, à la retraite de M. Bon Gompagni, qu'il confia à Rattazzi le portefeuille de la justice, s'annexant ainsi la gauche bien plus qu'il n'acceptait son patronage.

Du reste, aussitôt installé, le cabinet avait marché de l'avant. Excédé des perpétuelles exigences de la cour de Rome qui accordait en ce moment même à l'Espagne tout ce qu'elle refusait au Piémont , il venait de présenter sans retard an projet de loi sur le mariage civil.

La discussion fut vive et chaude. Si la loi en subissait victorieusement l'épreuve devant la Chambre des députés, elle échouait au Sénat, toute modérée qu'elle fût, malgré les arguments décisifs invoqués par Cavour. Cette opposition du Sénat, qui se renouvelait à propos des projets financiers du cabinet, ne laissait pas d'être embarrassante. Le Sénat n'était point électif comme la Chambre des députés et il était encore douteux de savoir si la responsabilité ministérielle existait davantage en face de lui que de l'autre assemblée, issue^du corps électoral. A la rigueur, on eût pu recourir à ce moyen parfois employé en France et faire entrer dans la haute chambre une « fournée » de sénateurs amis- Cavour répugnait à. de pareils expédients. Certain

d'avoir derrière lui la grande majorité du pays, dont les organes légaux appuyaient chaleureusement ses réformes , il trancha la difficulté en dissolvant la Chambre. La réponse faite à son appel fut péremptoire : les candidats ministériels remportèrent un éclatant triomphe dans les élections de décembre 1853. Dès lors le cabinet pouvait marcher sans crainte, H était assuré de ne pas gouverner « sur la pointe d'une aiguille ».

ni

Quelles vues Cavour allait-il faire prévaloir dans le Gouvernement, maintenant que, président du conseil et suivi d'une majorité fidèle, rien ne semblait plus s'opposer à la réalisation de ses idées ? Quel homme était donc ce ministre en qui le pays mettait toute sa confiance?

Nous avons vu plus haut les principes libéraux qu'il professait en matière économique et financière ; c*est de la même façon large et progressive qu'il envisageait toutes les grandes questions qui passionnent les esprits à notre époque, c Jamais peut-être, a dit l'un de ses plus intimes confidents, il ne s'est rencontré parmi les peuples de race latine quelqu'un qui eût un respect aussi profond et aussi vif de la liberté. Il la voulait sans bornes et sans autre contrôle que celui qu'exige la sauvegarde du droit d'autrui. > Rien n'est plus exact, et Cavour n'était point un de ces politiques

aux vues étroites qui veulent qu'un peuple ne devienne libre que quand il est bien mûr pour la liberté. Avec Macaulay, il pensait que procéder de la sorte, c'était suivre l'exemple de ce fou qui avait résolu de ne plus aller dans l'eau jusqu'à ce qu'il eût appris à nager.

Partisan convaincu de la liberté de la presse, il répétait à ses détracteurs : « Si la presse n'est pas bonne, l'opinion publique l'est » — et personne plus que lui ne respectait l'opinion publique , bien qu'il ne fut point avide de cette popularité malsaine , indigne d'un homme de cœur, que tant d'intrigants vont bassement mendier auprès des masses.

La liberté de l'enseignement lui paraissait aussi indispensable. Il eût voulu que le rôle de l'État se bornât à pourvoir à l'enseignement élémentaire , laissant à la libre émulation de tous le soin d'élever le niveau des connaissances scientifiques et littéraires. Nous parlerons plus tard de son suprême idéal, celui de doter l'Italie de la liberté religieuse. Il avait encore le dessein de restreindre la centralisation et d'assurer la liberté administrative. « Avec un 'bon système électif, disait-il , avec une presse libre dénonçant les abus , je ne vois pas pourquoi les habitants de la commune ne pourraient pas s'administrer par eux-mêmes. » Mais aussi n'admettait-il le suffrage universel que a dans des occasions extraordinaires , alors que , tout étant mis en cause, la nécessité de tout reconstruire oblige de faire appel à la volonté de tout le monde. »

L'établir d'une feçon définitive lui eût paru un trèsgrave danger avant l'achèvement de cette « grande lâche de l'éducation populaire qui sera i'œuvre de notre siècle. •

Il était opposé et il s'opposa toujours avec la plus vive énergie à toutes les théories intempestives des réformateurs de profession , à la suppression de l'armée régulière , à la création d'un impôt unique et progressif, non qu'il fût fanatique du présent ; il pensait au contraire que le pouvoir ne devait jamais « aller à la remorque des pensées et des besoins du peuple, mais prendre les devants lorsqu'il s'agit de mesures généreuses et réalisables , afin de pouvoir s'opposer avec une autorité suffisante au courant des passions populaires , lorsque la foule obéit à des entraînements dangereux et funestes. »

Du reste, il croyait que « le devoir des hommes considérables par leur fortune et leur position est de veiller autant que possible au bien-être des classes inférieures ». Il admettait même l'utilité d'une taxe des pauvres tîomme en Angleterre, car, à son avis, w s'il n'existe pas de droit au travail , il y a du moins un devoir d'assistance » .

Pour lui, le progrès consistait donc surtout dans l'amélioration et dans l'éducation du peuple. « L'égalité des droits ne fera jamais cesser l'inégalité des conditions, affirmait-il; il n'y a donc qu'un moyen de prévenir le socialisme, c'est que les classes supé-

rieures se dévouent au bien des autres couches de la société. » Sur ce point, il prêchait d'exemple. Au début de la maladie qui l'emporta avec une rapidité si cruelle, une grève ayant éclaté parmi les ouvriers boulangers de Turin, il s'était chargé du rôle de médiateur. La mort l'empêcha de donner cette preuve nouvelle de sa vive sollicitude pour les plus humbles intérêts.

Ce qui l'attachait d'une façon inébranlable au régime parlementaire, c'est qu'il le croyait seul capable de faire l'éducation politique de la nation « par un échange incessant d'idées et par une discussion inépuisable ». C'est le trait dominant de ce vaste génie et la marque la plus certaine de son vrai libéralisme que son scrupuleux respect du système représentatif. D'autres, arrivés à leurs fins, s'en sont affranchis, l'ont repoussé, honni, calomnié; il eût pu faire de même aux moments de sa popularité sans limites et de son influence toute puissante. Loin de là, il le pratiqua toujours avec une loyauté rare, déclarant que « la plus mauvaise des chambres est préférable à la plus brillante des antichambres » et qu'il perdait la moitié de sa force quand le Parlement n'était pas assemblé.

Sans doute, des esprits superficiels ont pu dire avec une apparence de raison : a nous avons un gouvernement , des chambres , une Constitution ; tout cela

s'appelle Cavour. » Ce qu'ils ne prévoyaient pas , c'est que tout cela resterait debout après Cavour et par Cavour, c'est que le régime parlementaire, fondé et aflFermi par le grand ministre, demeurerait l'honneur et la gloire de l'Italie régénérée, c'est que là, comme partout, il assurerait le triomphe définitif de la justice et de la vérité.

Mais je régime parlementaire lui eût semblé moins parfait sans une dynastie placée au-dessus des luîtes ardentes des partis pour en régulariser et en diriger l'action. « La forme républicaine adaptée aux besoins et aux mœurs de l'Europe moderne est encore à trouver », pensait-il ; il restait donc le fidèle soldat de cette monarchie constitutionnelle qui assurait à son pays « la liberté la plus réelle et la plus féconde ».

Au surplus, rebelle à tout dogmatisme, ayant en horreur les professions de foi pompeuses et les solennelles déclarations de principes , c'est lui qui a créé la célèbre expression « les hommes honnêtes de tous les partis » qui répondait si bien à ses tendances d'esprit vraiment gouvernemental , mais dont on a fait depuis un étrange abus.

Certes , il aimait le pouvoir , sans ressentir toutefois la stérile ambition des personnages vulgaires ; il le voulait pour agir, pour faire prévaloir ses principes, non dans des intentions égoïstes ou intéressées. Sa grande fortune, laborieusement acquise, le mettait au-

dessus de semblables tentations. En entrant aux afiaires , il s'était dégagé de toute participation dans des entreprises privées; son désintéressement trouva depuis plus d'une occasion de se révéler. Un jour, lors du règlement de la question des chemins de fer lombards , le ministre des finances d'Autriche * lui avait fait réserver mille actions, joli denier qui pouvait lui procurer un immense bénéfice. Il déclina catégoriquement cette offre alléchante et fit bien. Peu de temps après, le ministre autrichien, que la fortune avait favorisé et qui s'était lancé dans d'autres spéculations, n'échappait au déshonneur qu'en se brûlant la cervelle.

La devise de Cavour était : « Via recta, via certa. » Au mérite d'être très-habile, il joignait le mérite plus grand de ne l'être pas trop. Sa franche nature n'a pas davantage connu l'infatuation de soi-même qui aveugle tant de politiques. Volontiers il convenait de ses torts et il promettait à l'un de ses collaborateurs la liste de ses erreurs. « Ce ne sera pas la moins instructive de mes leçons » , ajoutait-il avec cette bonne humeur et cet enjouement inépuisable qui ne l'abandonnaient jamais , même dans les plus graves circonstsyices.

Au lendemain du Congrès de Paris , tandis que les feuilles autrichiennes en faisaient une sorte de Croque-

< Le baron de Brûcfc»

mitaine effroyable , on le voyait écrire à un ami : « L'année prochaine , ministre ou non ministre , vous me verrez arriver chez vous , et d'ici là je vous prie d'être ma caution qu'au fond je suis un assez bon diable. »

Rien ne l'ennuyait et son moyen était très-simple : il se figurait que personne n'était ennuyeux. Dans sa jeunesse , il charmait ses loisirs en résolvant de tète des problèmes de mathématiques. Ce genre de délassement lui était devenu moins familier avec l'âge ^ mais il lisait toujours énormément, ne restant étranger à aucune production de valeur, voulant tout voir et tout savoir et classant ce qu'il apprenait dans une mémoire où « rOcéan entier eût passé sans effacer la trace de ce qui y était une fois entré ».

A vrai dire, son temps était compté depuis qu'il avait pris le ministère. Toujours levé à cinq heures du matin, il travaillait dix-huit heures par jour, tantôt dans son cabinet , taotôt dans les bureaux de ses deux ou trois départements, où il encourageait le zèle et l'initiative, étant d'avis que « le règlement fait de l'employé un imbécile » — puis à la Chambre , au - Sénat, chez le Roi. Il n'avait de tranquillité que pendant son dîner, et encore la tranquillité n'était-elle pas complète^ car en vertu des privilèges aristocratiques, toujours scrupuleusement observés dans le vieil hôtel des Cavour, son frère aîné, maître absolu du logis, lui

imposait la compagnie d'un intendant détesté. « On me oroitbien puissant, observait-il avec finesse; eh bien, jamais je n'ai pu obtenir d'être débarrassé de Bamabo. Il faut bon gré malgré que je le subisse. »

Son travail écrasant l'avait-il surmené, il partait pour son domaine de Léri, s'y promenait quelques jours en sabots au milieu des laboureurs et revenait ensuite , frais et dispos, s'atteler à la besogne. Il goûtait peu , à l'en croire, les plaisirs artistiques ; mais son aflFectation à s'y proclamer insensible a feit un peu douter de son témoignage à cet égard.

Une aversion plus vraie était celle .qu'il éprouvait pour les rubans et les croix. Dans cinquante ans, d'après lui, il ne devait plus y avoir en Europe d'ordres de chevalerie. Pour sa part, au désespoir de son fidèle valet de chambre, il ne portait les siens que dans les grandes circonstances, quand il était forcé de se mettre in fiocchi.

Au physique, c'était un gros homme de stature moyenne, à l'air robuste et actif, toujours affable, toujours poli, toujours plein d'esprit, de simplicité et de bonhomie, les épaules larges, le cou court, la figure charnue entourée d'un colMer de barbe blonde ainsi que les cheveux, la physionomie ouverte, joviale, gracieuse, extrêmement intelligente, les lèvres fines sur lesquelles voltigeait un perpétuel sourire qui n'appartenait qu'à lui, le front large et puissant, les yeux vifs, perçants.

dissimulés derrière des lunettes et concentrant à la manière des myopes un regard infatigable ; enfin un masque rempli, dont les émotions ne faisaient que friser la superficie.

Sa manière de se frotter les mains est restée légendaire ; les Turinais l'observaient avec attentipn quand ils voyaient celui qu'ils appelaient familièrement « Papa Camille » faire sa promenade quotidienne dans la rue qui menait au Parlement.

Pendant les durs commencements de la guerre de Crimée, un négociant quittait brusquement son comptoir : « Excusez-moi, disait-il en rentrant à son client, mais j'ai aperçu le comte de Cavour et j'ai voulu savoir où en étaient nos affaires. Il se frotte les mains , tout va bien. »

Quoique président du Conseil, le comte de Cavour n'eût pas refusé de renseigner ce brave négociant s'il s'était adressé directement à lui. Personne n'était plus serviable ni plus obligeant ; il accueillait tout le monde avec courtoisie, grands ou petits, amis ou ennemis. Sa générosité égalait son obligeance ; les pauvres connaissaient tous le chemin de sa maison, et, dans les années de disette, elle devenait un véritable bureau ouvert à toutes les infortunes, fût-ce le lendemain du jour où la foule , stipendiée , en avait lapidé la façade. Il professait en effet cette doctrine, qu'en politique rien n'est plus absurde que la rancune, i:

Au Parlement, sa tenue était la même ; il écoutait tout, voyait tout, sentait tout. La discussion ne l'effi'ayait point, quoique à la fin de sa carrière, l'exercice prolongé du pouvoir et les difficultés énormes qu'il avait à surmonter l'eussent, selon un mot pittoresque, un peu « guizotté ».

D'habitude, son intervention dans le débat était tardive ; il attendait que tout fût dit pour prendre à son tour la parole. Alors, le matin , avant la séance, il réfléchissait pendant une heure ou deux et composait ainsi mentalement son discours, sans notes et sans canevas, à moins, qu'il n'eût à citer des chiffres. Sa manière d'ailleurs était avant tout claire et logique. Détestant l'emphase et la rhétorique , il s'attachait à rester simple, naturel et convaincant, présentant ses arguments pour ce qu'ils valaient. On a pu faire de lui cette piquante remarque, qu'il eût peut-être « excité le sourire d'un avocat , mais qu'il l'eût certainement battu ».

Son débit était entrecoupé, difficile , sa voix aigûe ; la langue italienne, qu'il parlait avec effort, ne lui était pas avantageuse ; cependant, une fois lancé, fèlocution devenait rapide et sa phrase, toujours impro* visée, a parfois atteint la plus haute éloquence.. Ses répliques, humoristiques ou vigoureuses, étaient particulièrement terribles ; plus d'une a littéralement écrasé Pimprudent qui l'avait provoquée. Il possédait

— Gide plus, comme pas un, cette faculté rare, spirituelr lement nommée « la formule » et qui consiste à résumer en quelques mots précis tous les termes d'une question donnée.

En somme , maître de sa parole autant que de luimême , ne disant que ce qu'il voulait dire et le disant sans qu'on pût s'y tromper , il était bien un de ceux-là « que la tribune révèle et non pas qu'elle crée ». Peu d'orateurs plus diserts ou plus brillants ont su , mieux que lui, guider et convaincre une assemblée, et l'Angleterre même n'a guère fourni de types plus accomplis du véritable « débater » dans toute la force du terme.

Tel était , à grands traits , celui qui allait exécuter une des tâches les plus merveilleuses de ce siècle, la résurrection d'une nation dont tout semblait avoir marqué la perte irrémissible.

La plus élémentaire prudence commandant de ne pas revenir trop tôt sur le terrain brûlant des questions religieuses, la nouvelle administration s'attachait de préférence aux réformes matérielles entamées sous l'ancien ministère.

Une application de plus en plus étendue dés principes du libre -échange venait exciter toutes les forces productrices du pays , tandis que la création des chemins de fer et des télégraphes, l'établissement d'importants services maritimes multipliaient et développaient ses ressources. Partout régnait une activité

dévorante. Quelques-uns même» sans prendre garde aux conséquences, allaient plus vite qu'il n*aurait fallu. Les spéculations heureuses en amenaient d'autres moins favorables et, un moment» justement à Tapparition sinistre du choléra , la corde trop tendue du crédit avait failli se rompre.

Naturellement, pour ses adversaires, Cavour était seul la cause de tout le mal , du fléau , de la disette , de la crise financière. Le dédain était son unique réponse à ces attaques gratuites ; mais, dans sa sphère d'action , il s'efforçait de remédier au malaise et il y parvenait. On reprenait ensuite avec plus de prudence la marche en avant et le terrain perdu était bientôt regagné.

Le but du ministre, en stimulant ainsi le commerce et rindustrie , était de rendre plus légers les sacrifices à demander au pays pour panser les cruelles blessures de la guerre. Le service de la dette réclamait trente millions au lieu de cinq , et toutes les dépenses s'étaient accrues en proportion. Pour faire face aux nécessités , ou bien il fallait soigneusement serrer les cordons de la bourse, réduire le budget au plus strict nécessaire et, dans ce cas, renoncer à tout progrès , ^^lïfceurer stationnaire, c'est-à-dire, dans ce siècle deiBPOuvement, se laisser devancer par tout le monde; ou bien il Mait doubler , tripler la richesse publique, au besoin à Taide de dépenses momentané-

ment improductives, de façon que les impôts nouveaux parussent moins lourds à supporter et le fussent en réalité.

Entre ces deux solutions du problème, l'esprit solidement trempé de Gavour n'avait pas un seul instant balancé ; mais la difficulté était toujours de faire partager par l'opinion les sentiments dont s'inspirait une politique si étonnante par les procédés inconnus auxquels elle avait recours.

Dans cette lutte prolongée que venaient attiser tant d'intérêts et de passions divers , seul peut-être Gavour était de taille à tenir tête à une formidable opposition. Il continuait d'y apporter son intelligence perspicace et déliée, sa dialectique serrée et, par-dessus tout, sa connaissance sans égale des ressources et des besoins du pays. Ce n'était même pas sans une sorte de coquetterie qu'il combattait les membres de la minorité sur ce terrain aride des chiffres et de la statistique commerciale.

Par exemple , il se plaisait à renseigner tel député sur le mouvement des affaires dans son arrondissement , s'étonnant fort de le voir si peu au courant de ce qui se passait chez lui. A un autre, tout fier d'une démonstration qu'il croyait victorieuse sur l'effet funeste des taxes récentes, il ripostait : « L'honorable député qui a parlé au nom des agriculteurs doit être lui-même un agriculteur habile et il recueille sans

doute 31 hectolitres de vin par hectare. Les voies actuelles de communication lui font gagner au moins i fr. 50 par hectolitre; c'est 45 francs par hectare. Je le. prie de me dire s'il paye 45 francs d'impôt foncier par hectare. »

Au fond, il ne Élisait pas une question d'amour-propre des impôts votés sur sa proposition : « Dieu me garde, disait-il , de faire l'éloge des impôts , il n'en existe pas de bon; mais il est des conditions auxquelles on doit les astreindre pour qu'ils soient aussi acceptables que possible. »

Quant à ces théories séduisantes d'un régime fiscal fondé sur les principes absolus de l'économie politique, il avouait que c'étaient là de belles idées. « Malheur reusement, ajoutait-il, je ne connais pas de pays où fonctionne ce système, sans quoi je vous assure que je serais allé l'étudier pour en proposer l'adoption. »

Non seulement la vie était insufflée à pleins poumons au commerce et à l'industrie , l'émulation , la concurrence étaient aussi transportées sur le terrain des intérêts généraux. L'écho des discussions parlementaires, répété par les cent voix d'une presse libre, riépandait partout l'esprit de réforme et attachait les populations aux institutions constitutionnelles. Le progrès était universel, aucune branche de l'activité niationale n'y restait maintenant étrangère et le Piénfiont, se transformant à vue d'œil, devenait comme

um çonji^a is^uyelie fi^ppiait d'ékHaMment M ^djateij^tion fi^m qw y «fe^enaient apié$ 4}U6lqiies i^mé&s 4'absenc^.. jUn^ tmhe d'abeiiles ^*<^«e pias avee un banc d'^soargots un oontri^sle pliiis ^asifaia q^ise e^i .fn'offnaitlia jk^tnie d^ Gavour mee le wste idLe Hitalis.

D'ii.UJ;e^ âimpli&f^tims %dnrâii«trat}y<as Juaaiélioi»j«ût 9i}ssi ]a :^îtu;$â<)i^ du piémom^ faisant sôfisi de lui, 4e plus en plus , coffîo^ une soi^e d*e$quiâse die la ^tmâe i^<mposiiim q!*e J'on rêvait d'exéojat^ijtt jqw.

Mais ]h m :s'arFétaie»:t pas le$ f éferoies. Mousâ^'dus vu plu$ ha^ réebec éprouvé pr le ^eabid^ dans âds priemiei!S mois d'existence , qua^ il avisait présenté sa loi sur le mariage civil, et la prudenee de sa eo^tdaîte ppstéiûei^e. Cavoui* redoutait jMrçsquie 4e i^sffiaener sur Ip tapis ces questions si délioa*.es de la législation religieuse. Quand le ministère pRéoédent les av^t ^bordées avant lui, il avait partagé l'avis expriiné avec Ifeant de bon sens par Vietor-Emmanuel : « Av^ cet$e loi qui &^ annoace d'autres, disait le Roi, nous entrons dans un fouffé d'épines. On criera a^ttant pour etle seule que si nous faisions tosutes les lois à la fois ft ce s^ra toujours à recommencer. Mieux vaudrait présenter un simple article rétablissant tout uniment le régime qui a déjà existé ici SQ$is FEmpire. Puisqrfon l'avait accepté à Rosae, on ne pe^ pas refuser de le „î?econnaUre aujourd'hui. »

Rien n'était plus juste ni pliîs vrai au fond; mais

l'accueil fait à la loi du mariage civil prouvait que le simple article eût lui-même couru de grands risques.

De telles circonstances rendaient la temporisation permise, fût-ce dans un esprit aussi arrêté que celui du président du conseil. Ajoutez-y l'état de Tltalie , dont il commençait à se préoccuper en ministre vi'aiment national. Plusieurs fois, questionné sur ses intentions par les chefs de la gauche, il leur avait franchement exposé les motifs de son attente : « Pour ne pas soulever des oppositions ardentes dans la minorité des populations, disait-il, et afin que la nation soit unanime si une occasion se présente de racheter nos destinées par un effort héroïque. »

Cependant la temporisation devait avoir un terme. Une reprise de négociations avec la papauté n'aurait abouti à aucun résultat pratique , sauf à affaiblir le cabinet ; car on commençait à comprendre avec Cavour qu'il fallait « combattre l'Autriche à Venise et à Milan — et aussi à Bologne et à Rome ». Au surplus, Rome allait conclure avec la cour de Vienne et plusieurs Étals italiens ce fameux concordat qui rétablissait les rapports de l'Église et de l'État « sur le pied où ils étaient au moyen-âge ». Supposer qu'elle eût fait au Piémont de plus douces conditions, c'était se préparer d'amères désillusions à soi-même.

Au commencement de 1855, le gouvernement déposait donc un projet de loi sur les biens ecclésiastiques.

Les clameurs qu'il souleva peuvent à peine s'imaginer. On criait au vol, à la spoliation, au sacrilège. Peu s'en fallait qu'on ne fît de Cavour un suppôt de Satan. Par compensation, d'ailleurs, l'extrême gauche, fidèle à ses traditions, le traitait de parjure et d'allié des moines parce qu'il ne proposait pas la confiscation radicale de leurs biens.

La réforme avait tout simplement pour objet de supprimer les ordres contemplatifs par voie d'extinction graduelle , en leur retirant , ainsi qu'aux bénéfices purement gracieux et aux chapitres paroissiaux établis dans des villes de moins de 20,000 âmes, le droit à la personnification civile. Les propriétés de ces couvents, chapitres et bénéfices devaient former la dotation d'une caisse servant des pensions très-suffisantes aux ex-titulaires et relevant les revenus tout à fait insuffisants du clergé inférieur. De plus , une taxe était établie dans le même but sur les biens de main-morte li*issés aux corporations reconnues.

La discussion s'ouvrit dans l'esprit que nous venons de voir , c'est-à-dire avec une violence inouïe , au milieu des agitations de la rue , des intrigues de la Cour, des onathèmes et des imprécations de la chaire. Et comme si ce n'eût pas été assez de cette effroyable tempête , la mort fauchait à coups redoublés sur les marches du trône. A quelques jours d'intervalle , la reine-mère, la reine, le frère du roi étaient enlevés.

Une sorte de stupeur s'emparait du pays. Toujours empressé de profiter des événements, quék qu'îk soient, le clergé signalait les deuils de la femiile royale comme un châtiment de la Providence. Victor-Emmanuel, entouré, circonvenu , eut un moment ^e-déMlance et Gavour sur le champ lui remit la démission du cabinet.

Un incident significatif, resté longtemps inconnu, se passait alors. L'épidémie pouvant le ft^pper à son tour, Gavour avait voulu s'épargner et épargner aux siens les pénibles scènes qui s'étaient produites autour du lit de mort de Santa-Rosa. Le ft'ère Jacques, prêtre éclairé, souvent Tinlermédiaire de ses biejafaisances , avait été appelé par lui et lui avait pr0mis les secours de la religion au cas où il lui arriverait malheur. Le frère Jacques fut homme de parole; il n'oublia pas en 1861 sa promesse de 1854.

Grâce à Dieu , la crise fut passagère. Le « chevalier de l'Italie », d'Azeglio,, était aux côtés du monarque et lui parlait le langage d'un patriote doublé d'un honnête homme : « La Sardaigne souffrira tout, sauf d'être ramenée sous le joug des prêtres. Groyez-le, Sire, oe n'est pas là une question de religion , ce n'est qu'une question d'intérêt. »

Rappelé à lui, dominant sa douleur, le îloî comprit le but des intrigues qui l'avaient assailli. Le cabinet conserva le pouvoir et la discussion de la loi reprit son cours.

Ca^ouf y trouva ToGcasion de développer ses larges idées sur les rapports compliqués du pouvoir civil et du pouvoir ecclésiastique.

Trois grands partis existent à cet égai'd. L'un, prétejBdaôt agir en vertu d'une autorité supérieure et révélée dont il se constitue le mandataire, tend â aàseoir ta suprématie de l'Église sur l'État ; le second, partant ^^ contraire de ce principe que la vérité et le droit rendent uniquement dans la volonté de la majorité, expression spontanée de la raison humaine, cherche à assujetir l'Église à l'État ; il en est enfin un troisième, qui s'inspire d'idées plus larges , plus généreuses, plus vraies selon nous,^ qui veut maintenir dans leur sphère des choses distinctes par leur essence, qui interdit à l'État toute préférence en faveur d'une doctrine philosophique quelconque et leur laisse à toutes uii égal champ d'action limité seulement par les règles du droit commun, qui cherche enfin dans ïa liberté la seule solution du problème. C'est à ce dernier parti, au parti de la liberté, que Cavour s'est toujours fait gloire d'appartenir, et, dans cette discussion d-e 4855, il posait les premiers jalons de la doctrine qu'il a résumée dans sa fameuse formule, mot d'ordre de l'avenir : « L'Église libre dans l'État libre ».

Il importe de le marquer, bien qu'il trouvât que le parti ultramontain est pour l'humanité « un fléau plus grand que le communisme » , ce n'était pas un pré-

trophobe que celui dont un de ses plus chauds adver- Ss devait dire qu'il n'avait pas « le moinde sentx- LTnt de haine daîs son cœur ». Au contraire, son Sprit était véritablement religieux, nous lavons pu voir tout à l'heure. Mais la religion n'avait nen de commun avec une question presque purement économique et c'était , suivant Cavour, « bien mal la servir nue d'affirmer que ses intérêts sont contraires aux intérêts de la société civile. » Or, les intérêts de a société civile exigeaient que l'on mît un terme à cette plaie qui rongeait le Piémont , l'accumulation immodérée des biens" de main-morte entre les mains d ordre mendiants sans ulililité et sans but.

« Aucune société particulière ne peut vivre dan. l'État si elle ne contribue à développer le travail, à le rendre plus productif, condition absolue de lamé loration générale ». Telle était la base sur laquelle le ministre asseyait sa solide argumentation. U respectait les congrégations enseignantes ou hospitalières, il les protégeait même vivement contre les attaques auxquelles elles étaient en butte , bien qu'il fût peu disposé à en faire l'éloge: « Si j'avais des enfents, disait-il, ie proteste formellement que je ne les enverrais pas dans des établissements dirigés par des moines. » Mais il considérait comme une anomalie intolérable que d'immenses propriétés fussent tenues en dehors de tout progrès par des religieux dont l'unique industrie,

suivant sa spirituelle boutade, n'était plus que « l'industrie des confitures ».

En vain essayait-on de lui objecter qu'il portait atteinte au droit de propriété. Il démontrait que ce droit sacré ne doit pas être confondu avec le droit de main-morte, car le droit de propriété assure précisément la faculté de disposer de son bien en toute liberté , tandis que le droit de main-morte y met un obstacle presque insurmontable.

D'ailleurs , on l'a vu , la loi procurait d'équitables compensations à tous ceux qu'elle visait, et l'on ne faisait guère en somme que réaliser sur une vaste échelle une véritable expropriation pour cause d'utilité publique.

Cette expropriation , par exemple , Cavour la voulait limitée. Il lui répugnait de l'étendre jusqu'à ce qu'on a appelé « l'incamération », c'est à dire Tappropriation à l'État de tous les biens du clergé. Pour lui, c'était une fâcheuse théorie que celle qui consiste à prétendre que le clergé doit se détacher entièrement des intérêts purement matériels ou qu'il faut laisser aux fidèles le soin de payer leurs ministres.

Sur ce point et sur d'autres, on peut différer d'avis avec le grand libéral ; mais il importe de l'entendre justifier ses doctrines, parce que les raisons données par un esprit de cette force sont dignes d'une mûre et attentive réflexion.

])isons-le, Ge> ^i^ns étaiefAt toutes politiques , ^ politiques au plus haut degré. « Le âéfeut dé YofgSh irisation du clergé èâtholiqié^, affiribail Gavoins c'est rinso^&same^ àes hem é^îistant ent^e lui et la société civité^. Séparé de sa £»^He , impuissant à s'en forknei^ uàe nou^eliev le plâtre est isolé et amené par consé» queni à eQncefi^rer ses affectioi» sur la cââte dont il est memibre. Si les prêtres sont propriétaires , leurs biend les relient à la société ao âftilies de laquelle ils vivent; 6tez leur éés biens, ils se lioffviendront rarement qu'ils S€fnt eifo^ens. 3»

Il en donnait comme preuve la transformation corn* jitôte dès teadançes du clergé français d'aujourd*h<j» avec celui d'avant la révolution. La Belgique elle-méilae hii servait d'argumeâft f et l'on va voir que notre sitiiatîon lui était £milière : <^ En Belgique aussi les biens du elergé ont été incàniiéi^és; celui^i en est-il devenu plss libéral? Je né mis j^s suspect d'avoir un penebÈsA pour le pis»*ti cléricâ^l dont les journaux ne prah^ tî^uént guère k mon égard la charité évangélique } cependant je déclare que nôtre presse cléricale , toute exagérée, toute vouée qu'elle est à la ^ïrr de Rome^ est moins excessive et moins obséquieuse que celle qu'inspirent les évêcjues de Bruges et de Gand. » *-* Gavour n'a pas asse2 vécu pour pouvoir ajouter k 6es 6»m, évêqnes les chefs des quatre autres (Ëocëses»

Quant au payement direct du clergé par les fidèle*

il en montrait les Conséquences dans le ûévl paya dtlurope oè a fût pi^atiqué, en Irlande : * B s'ensttitrait un redoubl^ement de zèle ^ d^ &û^isme,. d^ultrdy montanisme. Le clergé irlandais est moiiiô Ubérâl encore et plù^ fenatit[ue que ceM de France , et le rapport que j'ai éi^ilii entre k presse eléi^icale de Belgique et celle de Piémont, on le petit sartis crainte^ appliquer aux joui^naux des catholiques irlandais en regard des journaux des catholiques belges. »

fi y avait un autre système encore, celui que nous avcms vu instituer depuis dans un grand pays qui se' trouve à nos portes. Il confère à l'État le droit d* priver le clergé de subsides en cas de mauvafe vouloir* ou d'opposition , Cavour ne voulait pas plus de celui-là que des deux premiers , car il investissait, à ses yeux, te gouvernement,^ d'un pouvoir menaçant pour la liberté : « Mettez le clergé dans la dépendance du pouvoir civil, déclarait-il, vous aurez vicié nos ins* titutions dans leur essence , vous aurez jeté les fondements d'un redoutable despotisme administratif et religieux. »

De plus , un pareil régime eût été contraire à totff leis sentiments libéraux de Cavour. Il le demandait à ta gauche avancée r <e Comment le clergé sie conver-^ lifa^^il jamais à nos institutions si vous venez lui dire : Nous réformons selon les principes de la liberté et àë l'égalité toutes les parties de la législation qui voui^

étaient jadis favorables; mais, quand elles vous sont contraires, nous voulons conserver les traditions du passé, que nous appelons alors le glorieux héritage de nos pères ».

Bref, résumant toutes ces raisons multiples dans un de ces vifs aphorismes dont il avait le secret , il affirmait que a le meilleur moyen d'accroître l'influence du clergé est de le pei*sécuter ou seulement de lui infliger des vexations ».

Voilà quels étaient les principes qui guidaient Cavour dans sa conduite en matière de législation religieuse: On ne saurait s'empêcher d'en reconnaître l'élévation et la largeur , encore qu'on refusât de s'y rallier entièrement.

Toujours est-il que le Parlement piémontais les partageait pour la plus grande partie, car la loi , qui resta nommée la loi Ratlazzi, passait à une majorité trèsforte.

Enlretemps se préparait au dehors un événement capital qui allait fournir au hardi ministre l'occasion de donner la mesure exacte de son génie.

Dès son avènement à la présidence du Conseil, il n'avait pas laissé de prévoir que des complications devaient forcément surgir avant peu dans les affaires de l'Orient. Chaque jour, elles prenaient une tournure plus accentuée et l'Angleterre avait enfin signé avec la France un traité d'alliance très-offensive

contre la Russie. Ce traité fut aussitôt officiellement communiqué aux cabinets européens. La plupart d'entre eux , alléguant des raisons plausibles , avaient pris le parti d'observer en face du conflit naissant une neutralité plus ou moins bienveillante aux belligérants. Rien n'eût empêché le Piémont d'imiter ce prudent exemple , et certes personne ne se fût avisé de lui en faire un grief Mais la perspicacité de Cavour avait promptement deviné l'immense avantage qui résulterait pour la cause italienne d'une alliance du gouvernement Sarde aux deux grandes puissances occidentales. Déjà, on l'a vu, sa politique commerciale avait eu en partie pour objet de se les rendre favorables; l'occasion de se les attacher tout à fait était trop belle pour ne pas la saisir avec une sorte d'enthousiasme. A ces considérations s'en ajoutait une dernière , qui n'était pas la moins séduisante: L'Autriche avait grand' peine à choisir entre ses intérêts et sa reconnaissance, elle hésitait encore à « étonner le monde » en prenant une attitude hostile à son sauveur de 1848. La devancer dans l'alliance franco-anglaise était donc un trait de maître en même temps. qu'une garantie pour l'avenir , et , avec la sûreté le coup d'œil propre aux homme supérieurs , Cavour, ayant rapidement envisagé tous les côtés de la question , prenait sans retard une audacieuse résolution dont la témérité semblait un instant l'effraver lui-même.

On était alors au priûtemps de i854. Un soir, qu'il pafraissait méditer profondénïeût , sa nièce ^ la comtesse Alfieri , parfois sa confidente, lui demanda brusquement : « Pourquoi n'enverriez-vous pas dix mille hommes ett Crimée? » — « Ah! répliqua-t-il atec vivaéité, si tout le monde avait votre courage, ce que fous proposez là serait déjà fait! » Quelques mois plus tard, la comtesse le sondait encore : « Eh bienf mon oncle , partons-nous? » — « Qui sait, répondait*il tout rêveur; TAnglelerre me presse de conclure avec elle. »

La vérité, c^est que ce projet paraissait presqu'une i3»ystifieatiOn. Le conseil dés ministres , aux premiers ânots qu'iî en entendait , protestait unanimement contre une pareille aventure.

Le Roi pourtant, dans son esprit chevaleresque, avait chaleureusement embrassé, avec le ministre de la guerre, un plan qui lui feisait espérer une brillante rèvânehe de Novarc. Gavour et eux , à force dé persé^ vérance et d'habileté , parvinrent peu à peu à rallier tiii groupe de personnages marquants dont Tinfluence pouvait assurer un succès.

Sur ces entrefaites arrivait la nouvelle de Taccessiott partielle de l'Autriche à l'alliance , et alors le premier* ittifiistrene perdait plus un moment. Prenant le portefeuille de^ affaires étrangères au général Dabormida qui éprouvait quelques scrupules , il signait , le 26 jan-

vier 1855, une double coQventioQ, militatra et finaucière. Par la première, le Piémont s'ejE^gs^eaà; h envoyer et à maintenir en Grimée mi corps d'arabe de <}uinze mille hommes; par la seconde» il ^m^r^tAfài avec le gouvernement anglais un emprunt âfimmilUoii sterling.

Le traité fut porté à la Chambre le jour mêmid àe sa signature, le rapport de la commission lui fut fitvoiT^bie et la discussion commença dès le 2 février.

En dépit de l'appui des chefs de la majorité, ies dispositions de rassemblée demeuraient douteiuses^ l^a droite soutenait cette thèse habile que rinterventiw était imposée au pays comme gag^ de la tranquilUjlé46 l'Italie ; selon la gauche extrême , l'alliaiiçe .était <c économiquement une grande légèreté, militairement une grande folie, politiquement une mauvaise action ». Il n'y fallait voir rien moins qu'un premier pas vers l'abandon du régime constitutionnel. Cette belle appréciation n'était pas seulement exposée à Ja tribune , la presse nationale et étrangère retentisssiit des objurgations du groupe incorrigible des exaltés*. L'armée même était travaillée. Certains sou8-afiicieï!S, « matière émi»emment révolutionnaire »^ avai^t essayé, heureusement sans réussir, des prote^ta-

* On peut lire à ce si^jet avec étonnement un curieux article publié en 1854, dans la Libre recherche, de Bruxelles, par M. Brofferio , député de Caraglio, Tun des chefs de Topposition.

lions contre une guerre anti- nationale faite sur un sol étranger.

La situation dans son ensemble n'était donc rien moins que souriante quand le chef du cabinet se leva pour prendre la parole dans la mémorable séance du 6 février 1855.

Appelant à son aide le témoignage précieux de lord Clarendon, un des leaders du parti whig dont il lisait une lettre significative, il repoussait d'abord en quelques phrases vigoureuses les attaques parties des deux extrémités de la Chambre : « Je répéterai solennellement , déclarait-il aux applaudissements de l'assemblée et des tribunes , que nous sommes entrés dans l'alliance avec tous nos principes , avec tous nos sentiments, sans renier aucun de nos actes passés, en tenant notre bannière haute et déployée. » 11 déroulait ensuite de sa manière rapide et saisissante le tableau de tous les avantages que recueillerait la Sardaigne de son intervention, et non seulement la Sardaigne, mais l'Italie tout entière : « Vous avez montré à TEurope que les Italiens savent se gouverner avec sagesse, ajoutait-il , vous devez faire davantage encore. Notre pays doit prouver de nouveau que ses enfants savent combattre avec valeur sur les champs de bataille. Croyez que la gloire que nos soldats sauront rapporter des rivages de l'Orient fera plus pour l'avenir de l'Italie que n'ont fait toutes les déclamations du monde ».

Dès ce moment , l'issue du débat était facile à prévoir. Quelques députés , se ralliant à ces éloquentes paroles, comme le général Durando, MM. Ménabrea, Farini et même M. Gorrenti de l'extrême gauche , assurèrent davantage encore la réussite du traité. La Chambre et le Sénat émirent à une immense majorité le vote qu'un diplomate prussien appelait justement « un coup de pistolet tiré aux oreilles de l'Autriche ».

Le général La Marmora, chargé de l'important commandement du corps expéditionnaire , n'avait , lui non plus, pas perdu un moment : aux premiers jours d'avril, il débarquait en Crimée.

Peu de campagnes furent plus rudes que celle-là et le petit corps piémontais, « ce bijou d'armée », disait le général Bosquet , n'échappait pas au sort commun des troupes alliées , quelque parfaite que fût son organisation. Cavour recevait avec émotion la nouvelle de toutes ces cruelles épreuves au plus fort des discussions de la loi Rattazzi. La responsabilité qui pesait sur lui était énorme et semblait devoir l'écraser quand arriva enfin à Turin , le 17 août, l'annonce de la bataille et de la victoire de Traktyr.

Un peuple essentiellement militaire, fier de voir ses enfants soutenir glorieusement le combat aux côtés des premières armées du monde, la saluait de ses acclamations. A quelque temps de là, la prise de Sébastopoi venait renouveler ces émotions patriotiques, et certes

m éidit, en dsoit de compter sur de i^myosh^ Compiles si Ja guerre se pralongeait , fiomvm tout alQfi le élisait croire^

Vietor-Ëmmai^niel allait aloifs rendis visite k 9fi^ l!Higu8te3 alliée, partout reçu avec sywpajWe, à Paiîp ;imtant,guà Londres* Cavour, avee d'Azeglio , r^^pfnpaguait dans ce voyage, où pour la prenwènefois, aaM- $ant avep l-Empereur , il enteodait sortir 4e la bouche de Napoléon le témoignage de son intérêt à la ç»use de rindépeadance, et cette décisive parole : » Que pui^ feire pppr l'Italie ? *

Ce qu'il y avait à faire , personne assuréojeat ne te i&avait mieux. Grâce à la continuation des hostilités , on pouvait même espérer que certaines éventuaUté^ §p produiraient qui rendraient plus faciles les moyens ^ employer. Hais, au lieu d'ainener la rejM^ise de lia guerre, le printemps de 1856 voyait ^ conclure m armistice, bientôt suivi de préliminaires de paix, l^ convocation du Congrès de Paris était donc une désillusion pour Cavour. D'ailleurs, que serait-ce que ce Congrès? Sur quel pied y seraient admis les représseor tants du Piémont? Y seraient-ils même admis? Toutes ces questions restaient bien obscures; aussi, après avoir désigné d'Azeglio comme pléniïW)iteûtiaire , le jûinistre se décidait'-il à siéger lui-même à la conférence.

Il n'y entrait pas sans difficulté. L'Autriche s'étsât

employée à faire exclure le représentant d'un État de troisième ordre ; mais la France, l'Angleterre et même la Russie avaient mis obstacle à cette exorbitante prétention. Toutefois, on avait prié le plénipotentiaire piémontais d'user de son droit avec prudence. Cette admission , encore que modeste , causait quelque frayeur à l'envoyé autrichien ; il craignait , non sans raison, qu'elle ne lui donnât « du fil à retordre ».

Le fait est que Cavour prenait rapidement une trèsgrande situation dans cet aréopage d'hommes d'État qui n'étaient point de première force, à commencer par le président, le comte Walewski, ministre des - affaires étrangères de France.

S'il faut en croire un plaisant écrivain, jamais le ministère du quai d'Orsay n'aurait été mieux dirigé que sous le Comte Walewski , parce que la comtesse était une maîtresse femme. Les mordantes critiques de Cavour, laissent à penser qu'il n'y paraissait guère au moment du Congrès; mais la comtesse Walewska, soucieuse de maintenir bien haut la réputation culinaire de la France, s'occupait peut-être davantage de la rédaction de ses menus que de celle des protocoles. Deux courants s'étaient promptement dessinés au sein de la conférence : d'une part, l'Angleterre , la Turquie et même l'Autriche qui n'avait cependant pas risqué un seul soldat dans la guerre , cherchaient à imposer à la Russie de très-dures conditions ; d'autre

part, la France, parfois appuyée de la Prusse et toujours du Piémont , se montrait très-coulante sur les bases de la paix. Les plénipotentiaires russes, juste^ roent frappés par cette différence d'allures un peu préméditée entre les envoyés de Vienne et ceux de Turin , liaient d'amicales relations avec le comte de Gavour. « Le comte Buol parle comme si rAutriche avait pris Sébastopol », lui disait le comte Orlofi. Cette amère parole , on le pense , n'était point démentie par celui à qui elle était adressée.

Mais , pendant que se poursuivaient les négociations officielles, d'autres négociations, d'un ordre plus intime, s'engageaient entre le ministre sarde et les Tuileries. Gavour n'avait point oublié la question de TEmpereor; il cherchait maintenant l'occasion de plaider devant le Congrès la cause de l'Italie, Dans ce but était remis ai»; gouvernements de Londres et de Paris un vigoureux mémorandum retraçant en traits indignés la situation intolérable de la Péninsule et indiquant les moyens pratiques d'y mettre un terme. L^'eâet du document ne se faisait point attendre : l'Em* peraur , habilement convaincu , se décidait enfin à agir à ta veille de la signature de la paix.

Le comte Walewisàî, dans la séance du 8 avril 1886, appelait donc rattention de s€6 éollègues, « afin de pféveair de nouvelles comfdications », sur Fétat d«a àISlires itadfi^iiiiag^K'si liaient 4st si anormal. La pliais

potentiaire anglais, beaucoup plus net, ne demandait rien moins qu'une transformation radicale des gouvernements et qualifiait, entre autres, sans ainbages, celui du j^pe de a pire de tous ». Enfin Cavour montrait à quel point l'esprit et la lettre des traités de 1815 étaient ouvertement violés par l'Autriche et les périls d'une pareille situation pour la paix de l'Europe.

Le Piénaont, il le répétait dans une seconde note remise le 16 avril , se trouvait placé dans une position qu'il ne pouvait plus longtemps supporter sans être « forcé par une inévitable nécessité à adopter des mesures extrêmes dont il était impossible de calculer les. conséquences ».

Une guerre terrible, « une guerre au couteau », telle devait être fatalement l'issue des usurpations et des violences autrichiennes.

Toutes ces nouvelles, transmises jour par jour à Turin, y causaient une émotion facile à concevoir, d'autant plus que Cavour avait un instant paru décidé à tenter un coup d'audace.

Ses entretiens avec quelques hauts personnages lui m avaient fait espérer la réussite ; mais un voyage â Londres ^t (Je ijioiuvelles conversations avec l'Empereur Ijui ep^ev^ient bientôt ses illusions passagères. L'heure de l'action décisive n'avait pas encore sonné, il le vpy;ait ; fljais il voyait aussi qu'elle devait sonner iWJQ.u?* v« D^ps trois ans, éçrivait-il àu|i..^i,nous aurons la guerre , la bonne. »

De retour à Turin avec cette conviction intime, quoique < sans le plus petit duché dans sa poche », il pouvait donc faire à la Chambre cette déclaration pleine d'espérance : « On n'est pas arrivé , il est vrai, à des résultats bien positifs ; mais on a gagné, je crois, deux choses : en premier lieu, la situation malheureuse de ritalie a été dénoncée à l'Europe, non par des démagogues, des révolutionnaires exaltés, des journalistes passionnés , mais par les représentants des premières puissances de l'Europe, par des hommes d'État qui gouvernent les plus grandes nations et sont habitués à consulter la raison bien plutôt qu'à suivre les mouvements du cœur. En second heu, ces mêmes puissances ont déclaré qu'il était de l'intérêt non seulement de l'Italie mais de l'Europe de porter remède aux maux de la Péninsule. »

A coup sûr, l'effet moral était immense. L'opposition pouvait le nier , elle pouvait constester les avantages indirects conquis par le gouvernement; mais quiconque avait du jugement et du bon sçns sentait bien qu'une ère nouvelle allait s'ouvrir pour la grande patrie italienne. Les Toscans le pensaient, eux qui envoyaient à Cavour son buste avec cette inscription disant tant de choses en peu de mots : a à celui qui l'a défendue à visage découvert. »

Les espérances de jeunesse de Cavour commençaient à se changer en réalités. S'il ne l'était pas encore de"

nom, il devenait bien, de fait, le ministre de Tltalie.

Dans sa persuasion qu'un conflit devait éclater avant peu, il n'avait point hésité à adopter une ligne de conduite toute nouvelle , qui ne manquait parfois ni de difficulté ni même de danger. Jusqu'alors, la transformation et la prospérité matérielle du Piémont avaient seulement guidé sa politique. Non sans efforts» en dépit de mille circonstances contraires , il était même parvenu, en 1854, à rétablir l'équilibre financier. Aujourd'hui, ce n'était plus le Piémont qu'il s'agissait uniquement de relever, c'était la cause de l'Italie entière que l'on prenait en mains avec l'invincible détermination de la faire triompher aux prix de tous les sacrifices.

On entreprenait avec une audace inouïe des choses qui eussent effrayé une nation dix fois plus prospère.

D'importants crédits étaient sollicités pour compléter les travaux de défense du pays, parmi lesquels, en premier lieu, les fortifications d'Alexandrie. L'opposition des deux fractions excentriques de la Chambre y était, comme d'habitude, d'une ténacité presque haineuse. Cependant, après d'orageux débats où l'on en demandait souvent aux ministres plus qu'ils n'en voulaient et n'en pouvaient dire , la loi était adoptée, ainsi que devait l'être plus tard , mais à la seule majorité d'une voix, la loi décrétant les forts avancés de Casai et de Valenza, qui allaient sauver la patrie aux premiers jours de la guerre de 1859.

Après Alexandrie venait la Spezia , oii Yott voulait transférer, tout à l'extrémité du royaume, le siège de la marine militaire, établi à Gènes jusque là. Cette fois, la minorité faisait appel aux fatals souvenirs mumcîpaux ; le ministre turinais était accusé de sacrifier le grand port de la Méditerranée , la vieille ville républicaine, à des rancunes de clocher et de parti. Atr fond, chacun le savait, rien n'était moins exact, et Câvour le démontrait de sa manière victorieuse. « Les Génois seront bientôt trop riches pour ne pas devenir conservateurs » , répondait-il. Sa prédiction s'est réalisée. Un marbre splendide, reproduisant ses traits est aujourd'hui dans le palais de là Bourse le témoin des transactions considérables dues à la transformiation du port de Gênes.

Enfin, pour clôturer dignement la laborieuse session de 1857, un emprunt était proposé afin d'assurer la réussite d'un travail de géants , le percement du Mont-Cenis. Ce colossal projet avait, du premier coup, séduit l'imagination de Cavour. Son regard pénétrant, perçant les ténèbres de l'avenir, avait saisi toutes les conséquences pratiques d'une œuvre sans égale, a On prétend qu'il y a de grandes difficultés , disait-il , et je le crois ; on nous dit aussi que nous sommes encore trop petits pour tenter une entreprise de ce genre. Je réponds, moi, que les difficultés, nous les surmonterons et que , pour devenir grands ,

nous devons absolument faire ceci : absolument abaisser les Alpes. »

Et la victoire toujours était remportée par Thottime in&tigable qui prononçait en terminant ces décisives paroles : « Nous avions le choix de la voie à suivre ; nous avons préféré celle de la résolution et de la hardiesse; nous ne pouvons rester à mi-chemin. C'est pour nous une condition de vie , une alternative inéluctable : avancer ou périr. Je nourris la ferme confiance que vous couronnerez votre œuvre par la plus grande des entreprises modernes en votant le percement du Mont-Cenis. i^

Une souscription patriotique venait de s'ouvrir sur tous les points du globe pour l'armement de la citadelle d'Alexandrie. Cent canons en avaient été le résultat ; l'un d'eux , envoyé par les Italiens de Boston , ^vait même traversé l'Atlantique.

Comme pendant à cette souscription patronée par le gouvernement et destinée à un objet bien déterminé , le parti de l'action avait imaginé de provoquer une souscription révolutionnaire pour l'achat de dix mille fusils , dont l'emploi n'était révélé à personne. Cette fois , le gouvernement blâmait au lieu d'approuver, et sa détermination si sage, si légitime élisait naître encore des orages dans la Chambre. Les députés •de l'extrême gauche y découvraient un signe nouveau de la politique cauteleuse .d'un cabinet soufflant le

chaud elle froid, sans but, sans résolution et sans patriotisme.

A la vérité , le premier ministre restait en très-forte divergence d'idées avec cette fraction de la Chambre. Les procédés révolutionnaires continuaient de lui déplaire tout autant qu'en 1848. Il censurait ouvertement les menées mazziniennes et les mouvements soulevés par elles sur divers points. Lorsqu'une sanglante émeute avait éclaté à Naples , lorsqu'un soldat avait tenté d'assassiner le roi des Deux-Siciles, Victor- Emmanuel, par l'envoi d'une ambassade spéciale, avait témoigné de son aversion pour cet attentat sanguinaire. « J'admire le dévouement de ces gens-là à une idée, disait Cavour; leur fanatisme me fait horreur. Insensés de croire que la révolution qui mettrait de nouveau en péril les grands principes de l'ordre social pourrait êtrefevorable à la cause de la liberté! Insensés qui nous font connaître que leurs aspirations sont plus révolutionnaires que patriotiques et qu'ils^ aiment la révolution plus que l'Italie ! »

Le courageux lutteur devenait donc un objet de haine pour les fections exaltées et l'on tentait sur h sol même du Piémont, à Gênes, le 29 juin 4857, un mouvement fratricide en faveur de la république. Ce mouvement échouait misérablement ; mais il fournissait à la réaction des armes précieuses contre la politique libérale.

Heureusement, de rassurants symptômes se manitestaient quant au réveil des véritables sentiments patriotiques. Une vaste ligue, appelée la Société .Nationale, dans laquelle s'unissaient les Italiens de cœur et d'âme, quels qu'ils fussent, et qui se ralliait franchement à la virile direction de Cavour, était fondée par quelques vétérans de l'indépendance nationale. L'illustre défenseur de Venise , Daniel Manin , ne songeant qu'à l'Italie, adhérait avec chaleur au programme de la ligue.

Un point pourtant séparait encore Cavour de certains de ces ardents patriotes : d'accord au fond sur le but à poursuivre , ils différaient d'avis sur les meilleurs moyens à employer : « On ne peut faire qu'une chose à la fois, disait le ministre; commençons par mettre les Autrichiens hors de l'Italie. » Malgré tout, il entretenait donc des relations officielles avec les autres cours de la Péninsule , en conser\'ant ce programme bien net et bien déterminé qui l'avait feit accepter pour chef par le grand parti italien. Et Salvagnoli de Florence pouvait dire de lui : « Après une conversation avec cet homme , je respire mieux , mon esprit se dilate. »

Mais ce n'était pas seulement en Italie qu'il fallait se conquérir des amis et des alliés. L'échec de 1848 avait été dû en grande partie à l'absence de sympathies étrangères. Charles-Albert s'était bien fièrement

ëcrié : « Italia fara da se » — Tltalie se fera elle-même ; — il n'en restait pas moins évident que rattitudfe des grandes puissances, et particulièrement celle de la France, qui avait refusé au Piémont le général qu'il lui demandait, avait précipité le fatal dénouement de Novare. Cette faute , il fallait en éviter le renouvellement, et le président du conseil s'y employait depuis son arrivée au pouvoir avec une activité dévorante.

Le traité de Paris n'avait pas résolu tous les détails de l'organisation nouvelle de la Turquie. Les points qui restaient en suspens , la constitution des principautés danubiennes, la délimitation des frontières, pouvaient entraîner le renouvellement partiel du conflit, car on se retrouvait toujours en présence de ce double courant qu'avait révélé la conférence. Choisi comme arbitre, Cavour sut habilement trancher le litige en ménageant toutes les suceptibilités rivales. L'Autriche seule ne fut pas satisfaite de la solution, elle le montra par des procédés de la plus haute inconvenance ; mais la satisfaction de l'Autriche n'était pas le but poursuivi par Cavour, il y préférait l'amitié de la Russie- Un ambassadeur extraordinaire piémontais , envoyé au couronnement d'Alexandre II , était l'objet des plus flatteuses distinctions, la tzarine-mère , se rendant à l'invitation de Victor-Emmanuel , passait l'hiver dans

le château royal de Nice et les grands ducs venaient à Turin, reçus par des témoignages de sympathie d'autant plus empressés , qu'ils s'abstenaient de pousser jusqu'à Milan, où se trouvait l'empereur d'Autriche.

Cette abstention faisait perdre toute mesure à la cour de Vienne; elle rompait bruyamment ses relations diplomatiques avec la Sardaigne.

Par malheur , l'Angleterre prenait quelque ombrage de cette entente naissante entre Turin et Pétersbourg. « En vérité , disait lord Palmerston , je n'aurais pas cru que le comte de Cavour pût devenir Russe. » — Et le comte de Cavour de répondre : « Dites à lord Palmerston que je suis assez libéral pour ne pas être Russe et que je le suis trop pour devenir Autrichien. »

D'un autre côté, l'intimité s'accentuait avec la cour des Tuileiies. Napoléon avait été ravi de l'habile intervention de Cavour dans le règlement définitif des affaires orientales. « L'Empereur m'a chargé de témoigner sa reconnaissance et sa satisfaction au comte dé Cavour, écrivait Walewski au ministre de Piémont à Paris, et de vous dire de sa part, entendez bien ses paroles, que tout ceci ne sera pas perdu, qu'il ne Toubliera jamais. »

La nouvelle était bonne à recevoir; elle eût été meilleure encore si elle était venue de Londres aussi bien que de Paris. L'amitié d'un grand homme n'est pas toujours un bienfeit des dieux. Cette affection de

l'empire autoritaire pouvait en effet devenir le germe de très-sérieux dangers pour les institutions libérales si heureusement maintenues au pied des Alpes. Cavour cherchait donc par des miracles de finesse et de dextérité à conserver les sympathies anglaises tout autant que les françaises. Et le vieux Metternich , bon juge s'il en fut, écrivait avec mélancolie : « Il n'y a plus maintenant en Europe qu'un seul diplomate et malheureusement il est contre nous, c'est M. de Cavour. »

Celui-ci d'ailleurs avait sa recette : « Je connais Fart de tromper les diplomates ; je leur dis la vérité et je suis certain qu'ils ne me croient pas. »

Du reste, ce n'était pas seulement à la diplomatie, aux cabinets européens que Cavour s'adressait dans ses notes restées fameuses, il s'adressait surtout à l'opinion publique , il cherchait à la rendre favorable à la cause de l'Italie, avouant avec humour que les ministres faisaient maintenant une bien rude concurrence aux journalistes.

Cette politique d'alliance, si obstinément poursuivie, soulevait plus d'une observation critique et même irritée toujours aux deux mêmes extrémités de la Chambre. Un député de la gauche avancée, homme d'honneur, de cœur et de talent au demeurant, Angelo Brofîerio , censurait amèrement le ministre soi-disant libéral qui mettait sa main dans la main de César.

Mais le ministre , toujours prompt à la riposte , lui répondait avec son habituelle bonhomie : « Au dernier siècle, les puritains de la nouvelle Angleterre, après avoir combattu bravement pendant deux ans contre la mère-patrie, ne s'adressèrent-ils pas au roi le plus absolu de ce temps, à Louis XVI, et ne vit-on pas le doyen de la démocratie américaine. Benjamin Franklin, se mêler dans les antichambres de Versailles à la foule des courtisans pour se rendre le roi propice? M. Brofferio et ses amis voudraient-ils être plus vertueux, plus purs que Franklin? » Un éclat de rire général accueillait cette spirituelle réplique, et les rieurs, désarmés, ne marchandaient pas leur appui au au ministre qui savait si bien se défendre.

Il s'en fallait toutefois que Cavour obtînt auprès de tous ses concitoyens les mêmes succès qu'il remportait à la Chambre. Tout le monde ne savait pas ce qu'il savait, et plus d'un n'envisageait point sans frémir cette voie obscure encore dans laquelle il s'engageait avec tant de hardiesse.

Sans voir à quel point ils servaient la cause de la réaction en divisant le parti libérables exaltés de la gauche ne négligeaient aucune occasion d'augmenter les difficultés que le cabinet avait à vaincre depuis la révoltante échaflfourée de Gênes.

Les élections de 1857 vinrent leur désiller les yeux. Presque tous restèrent sur le carreau , tandis

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que ]a miaorité cléricale recevait un renfort considérable.

Ce résultat attristait Cavour sans parvenir à le déi^spérer. « Nous voilà dans un mauvais moment, disait-il , la politique de huit années de règne court le risque d'être abandonnée, et alors qu'en serat-il de notre pauvre Italie ? Cette politique de huit ^ns , mon cœur se sen^e à la pensée que nous devrons peut-être l'abandonner. Mais non , cela n'arrivera pas. Nous n'abandonnerons pas cette politique , nous n'aurons recours à aucun moyen extraordinaire pour la sauver, nous vaincrons par les. moyens constitutionnels et légaux qui sont notice force. N'en doute? pas; rappelez-vous la crise rouge de 1848. Elle faisait peur et elle était sérieuse; nous Tavons surmontée. Eh bien, nous ^rmonterons aussi la cme noire de 1857! »

Pour commence , Cavour pren^t le parti d'abandonner s(m collègue Rattazzi , dont la faiblesse avait tout compromis. 11 ajoutait ensuite le portefeuille de l'intérieur à ceux des affaires étrangères et des finances qu'il teaait déjà , afin de bien indiquer qbô le eabiaet n'indisait ni à gauche ni à droite, mais qu'il pnersistait p]:tis que jamais dans la voie qu'il avait jusque là suivie.

Ht YEaimenl ks embarras semblaient devoir être att]3iQûii(és»^aiaâ'trûp de peine quand éclata comme un

coup de foudre, le 14 janvier 1858 i la nouvelle de l'attentat d'Orsini. « Pourvu que ce ne soient pas des Italiens ! » s'était écrié Cavour. C'étaient par malheur des Italiens, mais des romains, non pas des piémontais.

Quoiqu'il en fût, un vent de réaction s'était élevé qui semblait devoir tout engloutir. Le nonce du Pape assurait hardiment à l'Empereur que l'attentat était la conséquence logique des passions révolutionnaires entretenues par le comte de Cavour; l'Autriche, de son côté, ne perdait pas une occasion si belle d'exciter contre la Sardaigne toutes les colères du gouvernement français.

Enfin, comme pour faire déborder la coupe, arrivait de toute part l'annonce de nouveaux complots contre Napoléon et contre Victor-Emmanuel lui-même.

Jamais encore Cavour n'avait dû faire face à une situation plus grave ni plus tendue.

L'envoyé de France à Turin réclamait avec insistance des mesures de rigueur que le cabinet sarde ne repoussait pas absolument en principe , mais qu'il se refiisait énergiquement à appliquer du moment oii elles mettaient en jeu une seule des libertés garanties» par le Statut. La crise arrivait bientôt à l'état aigu. te gouvernement français n'était que trop dispose à exagérer les choses, et sans l'intervention loyale. et peï»somielle du Roi, Dieu sait à quelles extrémités on en pouvait venir.

La lettre de Victor-Emmanuel modifiait heureusement la tournure des choses. Napoléon y répondait en termes amicaux , et Cavour, agissant de son côté sur Tespril de l'Empereur, parvenait à calmer bien des ressentiments, à rectifier bien des appréciations fâcheuses.

Mais c'était là de la diplomatie secrète. La diplomatie officielle gardait le verbe très-haut , ignorant les dispositions intimes du maître. Tandis qu'on recevait des Tuileries les assurances les plus pacifiques, le quai d'Orsay lançait des notes et des mémorandums fulminants. Aussi , un matin que le ministre de France lui avait lu une communication nouvelle et très-montée de couleur du comte Walewski, Cavour pouvait-il finement répondre : « Mais vous vous trompez, monsieur le ministre, tout est fini. Le Roi a reçu hier de l'Empereur cette lettre qui termine tout '. »

* Un écrivain qui a fait beaucoup parler de lui il y a quelque temps, M. Henri dldeville, a raconté cette anecdote dans ses »» Souvenirs d*un diplomate en Italie », mais en commettant une étonnante erreur de dates. D'après lui , la scène se serait passée lors de Tannexion des provinces de Tltalie centrale. Il est matériellement impossible que le prince de La Tour d'Auvergne , n'étant plus ministre de France à Turin depuis le 30 décembre 1859, ait remis au comte de Cavour, en mars 1860, une dépêche du comte Walewski qui , lui aussi , avait été remplacé aux affaires étrangères dans les premiers jours de janvier par M. Thouvenel.

Gette erreur de M. dldeville est d'autant plus étrange qu'il

Tout était efifectivenaeiH termteé ^vee Paris ; mais il restait à Turin une besogne qui n'était pas aisée, celle de modifier la législation pénale de façon à empêcher la conspiration contre les souverains étrangers et Tapologie de l'assassinat politique.

On ne touchait en somme ni au Statut, ni à la liberté de la presse ; il aurait pour^ni fallu entendre de quelles clameurs indignées était salué le dépôt du projet de loi. L'éternelle coalition des partis extrêmes avait fait échouer le gouvernement devant la commission. Qu'adviendrait-il devant la Chambre? Pour avoir jchangé de face , la crise; n'en devenait pas moins redoutable. Elle n'effray«i pas le chef du cabinet. Fort de son droit et de sa conscience, il ajflfronta résolument le débat et prononça à cette occasion le plus beau, ;le plus admirable de ses discours , celui du 16 avril 1858. Il faudrait presque le reproduire entièrement ■pour en donner une idée exacte, car tout s'enchaînait .dans cette démonstration lumineuse, dans cette patriot tique exhortation. Rien n'y dépassait la mesure, rien n'y ffesiait inférieur à l'cM^aieur ni au sujet élevé qu'il -^bqiKlait ftyec assurance. Tour à tour seri'é , logique-, railleur, émouvant, spirituel, pathétique, il n'était

-^tait eecrétaire de la légation française à Turin, et qu*il intitule mn récit • Notes pour ses'vir à Thistoire du second empire. » On

:.v,oAt par ce simple-exemple le.çi»ôdit qu'il faut accorder à certains renseignements de la diplomatie française.

riulle corde qu'il ne fit vibrer dans son auditoire. Et quand il terminait par ces nobles paroles : « Notre conscience ne nous reproche pas d'avoir commis un seul acte, écrit une seule ligne , prononcé un seul mot qui ne nous ait été inspiré par un ardent amour pour la patrie , par un profond désir de Tenrichir et de la feire honorer, par l'invincible résolution de maintenir la dignité nationale, de préserver de toute atteinte , dans l'arène diplomatique comme sur les champs de bataille le glorieux drapeau que notre souverain nous a confié. » — Quand il terminait de la sorte, la .Chambre électrisée savait à peine aiTêter ses acclamations; la loi passait à une majorité écrasante.

Des deux parts, la bataille était gagnée et les conséquences de ce double triomphe ne tardaient pas à se produire. Cavour recevait en effet d'un des familiers de l'Empereur tout un plan d'alliance avec la France et même un projet de mariage du prince Napoléon avec la fille aînée de Victor-Emmanuel *. La communication était-elle sérieuse? un messager envoyé sur le champ à Paris ne pouvait qu'en confirn)er la parfaite authenticité. Bien plus, l'Empereur désirait entama*

^ Cavour n'était pas enchanté de ce mariage de la princesâe 40 Piémont avec le coasin de l'Empereur: il aurait prét^ré qu'elle épousât le prince Léopold de Hohenzollern , dont on eût fait un roi dltalie centrale comme on en a voulu faire plus tard un roi d'Espagne. •

personnellement les négociations et demandait à Cavour une entrevue qui n'éveillât point l'attention. Justement, très-fetigué des durs débats de la session , le ministre avait exprimé le désir de prendre un repos bien gagné* Sans révéler son secret ta personne, il partait pour la Suisse , s'arrêtait quelques jours chez ses vieux amis les de la Rive , et arrivait si soudainement à Plombières, le âO juillet, que la gendarmerie, le trouvant sans papiers , le prenait pour un malfaiteur* L'Empereur s'empressait de le délivrer pour l'emmener dans une longue promenade où étaient aiTêtées Jes bases principales de l'alliance. L*entretien se poursuivait le lendemain; puis, les conditions précisées, Cavour reprenait le chemin de la Suisse après avoir ouï Napoléon lui déclarer qu'il n*y avait que trois hommes en Europe, eux deux et un troisième demeuré inconnu* Un incident caractéristique lui avait aussi montré la perspicacité de la politique officielle : L'Empereur recevait en sa présence une dépêche de Walewski> toujours pressé de faire du zèle, et qui annonçait à son maître l'arrivée de Cavour à Plombières. Pour mieux dissiper les soupçons , celui-ci se ren^dait à Bade auprès du prince-régent de Prusse, devenu l'empereur d'Allemagne. On causait , et le prince ne trouvait vraiment pas le ministre piémontais « aussi révolutionnaire qu'on voulait bien le tlire >. Puis, Cavour s'en revenait à petites journées ; une chambre

d*al)béi*gé lui sm^aît de cabinet pour rédiger le mémorandum des entretiens de Plombières ' .

' <ie travail ne Fabsorbait pas encore entièrement; il trouvait du temps pour ses chères lectures. Eii passant à Presingé, il y avait pris Touvrage de Thomas Buckle sur la philosophie de l'histoire , dont il était venu à bout de parcourir les six cents pages, entreprise asséis diftîcile , disait-il , quand on a deux portefeuilles sous les bras. Les tendances un peu posi^ tivîstes du livre ne lui déplaisaient pas, et il eu aurait volontiers fait le sujet d'un article de revue s'il n'avait eu « d'autres occupations plus sérieuses » : la convention définitive avec la France , d'abord ; ensuite ce que l'on â fort bien appelé « les prolégomènes de l'alliance prussienne * » , c'est-^à-dire les négociations entamées , de l'avèù et sur le conseil de Napoléon , avec le cabinet de Berlin pour amener une action commune contre l'Autriche.

* Kofi journaux cléricaux se sont fréquemment complus, à ce propos , à affirmer que le comte de Cavouif avait fait ^ Napoléon, pendant les négociations de Plotnblèreis , des oi^esittcôii- "cillàbleB avec rinxiépendance de la Beigique. Il ne sera pas . Inutiiè de rappeler qu'une interpellation de M. Delcour, aujouîrd'hui ministre de l'intérieur, (décembre 1877), fut adressée au gouvernement sur cet incident dans là: séahèfe du 24 novembite * 1865. M. Rogièt, ak)fs ministre dés aftatres étraiàgérès » tiotihfei , le d^meati/lQ |>lue formel à Tassertion rèpiX)duite par le député .de 1$. droite. Il ne lui fut pas répondu un seul mot.

« %ir fa Ik^iié âe'Êetgiqué àe$ 15" màî; 15 juîû et 15 Jlfitt^t 1874, articles de M* Nt Reyntiens.

bès le principe, il avait été parfaitement entendu que les af&ires s'arrangeiiiient à coups de canon; mais l'Empereur s'était réservé le droit 4e choisir la moment d'entrer en scène et le prétexte à mettre erv avant. La clause était chanceuse. Plus d*une fois, Cavour put craindre qu'une contre-ipine n'eût ébranlé son œuvre. U apprit donc avec bonheur, bien qu'en la trouvant un peu hâtive , la façon dont Napoléon avait reçu, le 1*^ janvier 1859, le baron de Hûbner, ambassadeur d'Autriche, ce Je regrette que mes relations avec la Cour de Vienne ne soient plus aussi bonnes que par le passé, avait-il dit; mais mes sentiments personnels pour votre souverain n'ont pas changé. » De même, quatre jours après, François-Joseph avait assuré k l'ambassadeur de France , qu'il n'avait « ja-r mais cessé d'éprouver pour la personne de l'Empereur la plus profonde estime et la plus vive sympathie. »

Ces belles paroles n'empêchaient pas que « dans une intention paternelle et afin de tranquilliser les habitants du Lombard- Vénitien contre les projets des agitateurs », cent vingt mille hommes de troupes vinssent renforcer le3 garnisons autrichiennes ; — application on ne peut plus heureuse du vieil adage : « Si vis pacem, para beUum ».

A son tour enfin , Victor-Emmanuel , ouvrant la session législative, faisait entendre une note retentissante dans ce belliqueux prélude : « L'horizon autour de

nous n'est pas entièrement serein ; mais il faut attendre l'avenir avec résolution. Notre politique est basée sur la justice, l'amour de la liberté et de la patrie. Le Piémont est un petit État, mais il est grand dans les conseils de l'Europe par les principes qu'il représente et les sympathies qu'il inspire. Tout en respectant les traités , il n'est pas insensible au cri de douleur de l'Italie. Attendons avec fermeté les décrets de la Providence. »

Cette allocution complétait les deux autres et le ministre de Russie avait raison de dire au sortir de la séance royale : « Nous assistons à une aurore enflammée ».

A deux semaines de là, le prince Napoléon arrivait à Turin, demandait la main de la princesse Clotilde et l'épousait le 30 janvier, tandis qu'une brochure é\idemment inspirée par l'Empereur, « Napoléon III et ritalie ft, formulait un programme de confédération italienne dont l'Autriche était exclue.

Au milieu de tous ces événements précipités, quelle était la situation de la malheureuse Italie, frémissant à la pensée d'une délivrance prochaine ?

Dans le nord, pendant quelques mois, on avait paru entrevoir une détente. L'archiduc Maximilien, avec les prudents conseils du roi Léopold et les encouragements de l'Angleterre , était venu prendre le gouver-

netnent de Milan, au milieu de 1858, dans des intentions pacificatrices. « J'admire beaucoup M. de Cavour, disait-il, mais comme il s'agit de faire une politique de progrès, je ne me laisserai pas devancer par lui. » En effet, cette influence calmante du nouveau vice-roi était visible , et elle causait à Cavour les plus vifs soucis. La mauvaise étoile de l'Autriche ne tardait pas à lui rendre ses espérances.

En même temps que Maximilien arrivait en Lombardie, l'archiduc Albert allait proposer à Berlin une alliance offensive et défensive. Un des ofïîciers d'ordonnance de Napoléon l'y avait suivi de près, apportant des propositions identiques de la part de la France. Naturellement la Prusse, sentant sa force, se gardait bien de prendre des engagements vis-à-vis d'aucun des deux rivaux. Mais l'Autriche , exaspérée de ce quasi échec , jetait bas son masque de douceur. L'épouvantable régime de Radetzky pesait de nouveau de tout son poids sur les malheureuses populations du nord qui revenaient , elles aussi , à leurs anciens procédés d'opposition muetle, s'imposant par exemple la privation de fumer pour réduire les profits de la régie impériale.

A l'autre extrémité de la Péninsule, l'odieuse tyrannie du roi de Naples écrasait plus lourdement encore , les misérables habitants des provinces méridionales. On n'y connaissait d'autre loi que la loi martiale et la France ainsi que l'Angle-

teire, indignées, à bout de protestations, dvaîênt cessé depuis près de trois ans toute relation diplomatique avec un gouvernement de cannibales.

Les duchés du centre , Parme, Modëne, la Toscane, n'étaient plus guère que des annexes autrichiennes et quant aux États-Romains, ils continuaient de mériter pleinement la dure épithète de lord Clarendon.

Les événements n'étaient point de nature à améliorer ce régime de compression à outrance, ni à rendre les italiens plus soumis à leurs despotes. On sentait la guerre prochaine , on l'attendait comme un signal trois fois béni d'affranchissement et de liberté.

Le Piémont répondait avec courage aux hautaines provocations de l'Autriche : un emprunt de cinquante millions était conclu, les forteresses mises en état de défense, l'armée sur pied de guerre. Déjk les adversaires se mesuraient des yeux quand l'Angleterre apparut avec un rameau d'olivier, préchant la con^ corde et la paix au milieu de ces baïonnettes. Frappant è toutes les portes à la fois , à Paris , à Vienne, à Turin, elle entendait partout le même langage. Personne ne voulait désarmer le premier parce que personne ne se souciait de se mettre à la merci de son ennemi.

Pour leur part, la Prusse et la Russie affectaient de considérer les choses d'un air irès^égagé , assez curieuses au fond de voir comment leur bonne amie FAutriche s'allait tirer de ce mauvais pas. La Russie

pourtwt se décidait à se rallier aux démarches de l'Angleterre, elle proposait la réunion d'un Congrès combinée avec un désarmement parliel. Quelle espèce de Congrès? on ne le savait guère, mais un vieux diplomate affirmait qu'il ne se réunirait jamais. On continuait donc de fourbir ses armes. Un visiteur de-t mandant à ce moment au valet de chambre de Cavour si Ion allait avoir la paix , comme le disaient les jour-> naux, reçut cette réponse typique : « La paix? Le» gazettes ne savent pas ce qu elles disent ; monsieur le <îomie est trop content ! »

La maîtresse pensée de Cavour, on le sait, était que l'Italie ne pouvait rien faire sans alliés , mais que ses alliés ne devaient pas tout faire pour elle. « Malheur à nous si nous triomphons uniquement à l'aide des Fran* ^ais, écrivait-il à La Marmora. Il faut absolument que le premier coup de canon soit tiré avant leur arrivée. » Pour y parvenir plus facilement , il avait imaginé de créer, à côté de l'armée régulière qu'il voulait aussi forte que possible, ces bataillons de chasseurs des Alpes où s'enrôlaient les jeunes émigrés qui affluaient à Turin de tous les points de l'Italie. Même , avec sa hardiesse habituelle , il en avait confié le commande^ment à Garibaldi. La chose s'était faite sans bruit, un matin, avant' le jour. Puis le général s'en était silencieusement retourné à Caprera, comme il était venut pour ne point effrayer les timides.

Mais Garibaldi était le dernier mot de Cavour, la limite extrême qu'il n entendait pas dépasser. Ses dispositions étaient très-arrétées à Tégard des mazziniens : ii les avait charitablement prévenus qu'il les mitraillerait « comme des Allemands » s'ils s'avisaient de renouveler leurs folies.

Sans se décourager néanmoins , l'Angleterre poursuivait laborieusement ses tentatives de conciliation. On ne pouvait rebuter un pacificateur de cette taille, encore qu'on fût décidé à ne tenir aucun compte de ses avis. Cavour mettait un soin jaloux à se le conserver favorable. « J'estime et je respecte l'Angleterre , cette forteresse où la liberté a trouvé et pourrait trouver encore un refuge inexpugnable , disait-il à la Chambre. L'alliance anglaise, autant qu'elle était possible , a toujours été pour moi un objet de prédilection. Tous les actes de notre politique portent le témoignage du désir que nous avons de nous concilier l'amitié de cette grande et noble nation. La cause de l'Italie triomphera au tribunal de l'opinion anglaise. Je sais par expérience que les principes de liberté, que les droits véritables trouvent chez elle de chauds et éloquents défenseurs et que lorsqu'une question se dégage du fatras des sophismes et se pose avec clarté 6t précision devant elle , toutes les chances de réussite sont du côté de la raison, du progrès et de la civilisation. »

Ces chaleureuses paroles , applaudies avec enthousiasme, ne restaient pas sans écho sur les bords de la Tamise. Aucune occasion n'était perdue de resserrer davantage les sympathies britanniques. Le dévoué d'Azeglio avait porté au prince de Galles, à son passage à Rome , le collier de l'Ordre de TAnnon- C'ade, mark[ue de haute courtoisie fort appréciée par la cour de Londres.

A Paris, par contre , certaines influences semblaient avoir refroidi les bonnes dispositions du gouvernement pour l'indépendance italienne. Walewski, antipathique à Cavour, devinant peut-être la piètre opinion que celui-ci avait de ses talents, se montrait presqu'ouvertement hostile à sa politique. Il n'allait pas encore jusqu'à faire un pas vers l'Autriche , mais il paraissait vouloir atténuer l'impression causée par la brusque sortie du 1®" janvier. Agissait-il de concert avec l'Empereur? Existait-il toujours une divergence de vues entre le souverain et son ministre? Ux était le point délicat. Le ministre en tout cas le prenait sur un ton très-rogue, si rogue que Victor Emmanuel s'en émouvait et. s'adressait directement à l'Empereur. « Que le comte de Cavour vienne sans retard à Paris » , répondait Napoléon. Le comte de Cavour partait donc immédiatement. Il trouvait les opinions bien changées et sa besogne était rude pour reconquérir les anciennes positions. A cœur vaillant rien d'impossible : bientôt le vent soufflait de nouveau à la guerre.

• L^effet de sa présence était si bierl connu qu*un beâU matin il recevait la Visite d'une vieille connaissance» M. de Rothschild, grand partisan de la paix , et pour cause, a Eh bien , monsieur le comte , detnandait le rusé banquier, où en soiit dotic les choses? — Éh,eh, monsieur le baron , il y a beaucoup de chances pour la paix et il y a beaucoup de chances pour la guerre.

— Toujours drôle ^ monsieur le comte, — Tenez ^ monsieur le baron, je vais vous faire uiie proposition : achetons ensemble deâ fonds et jouons à la hausse. Je donnerai demain ma démission et il y aura une hausse de trois francs. — Oh, monsieur le comte ♦ vous êtes trop modeste; voua valez bien six francs ' . »

— La proposition n'eut pas d'autres suites.

Revenu à Turin , Cavour demeurait inquiet. Toutes ces tergiversations ne lui plaisaietit guère. Il eût voulu jouer franc jeu et c'est à peine si l'on amusait le tapis. On pense s'il suivait avec anxiété les préliminaires d'un Congrès mort avant de naître.

L'Autriche voulait bien discuter la question italienne^ mais à la condition formelle qu'aucun Italien ne lui donnerait la réplique. A quoi bon dès lors assembler une conférence? C'est ce que sentait Cavour^ « Aujourd'hui , écrivait-il , nous avons une force

« Cavour fit plus tard allusion à cette réponse dans son dis* £Ours du 28 mai 1860 sur la cession de la Savoie.

morale qui vaut une aimée. Nous la perdrons si nous désarmons et rien ne nous la rendra, »

Une combinaison nouvelle était imaginée ensuite » l'admission de délégués de tous les États de la Péninsule , avec un désarmement sur toute la ligne.. Cette combinaison ne laissait pas de sourire à la France , qui en télégraphiait le texte à. Turin, demandant réponse immédiate^ Cavour reçut la dépêche avec upe sorte de révolte : « Tout est perdu , s'écriait-il , je n'ai plus qu'à me brûler la cervelle ! » Bien entendu , ses amis l'empêchaient d'user de ce remède in extremis y et il se prenait à réfléchir comme il réfléchissait, ô'est-»à-dire embrassant d'un regard toutes les conséquences de là proposition* « Nôtre situation est greive ♦ répétait-il ; elle n'est pas désespérée , elle est grave. En tout cas l'honneur est sauf. » Là-dessus le télégraphe transmettait son adhésion , dure à donner pourtant ei grosse de conséquences» — C'était certainement la plus ^ave des résolutions qu'il eût eu à prendre dan» toute sa carrière.

. Le lendemain , changement de décor. L'Autriche refusait de désarmer. « Napoléon l'aurait-il devinée? » a/d demandait Cavour, impatient de nouvelles. II appre*nait bientôt c[ue les négociations se continuaient à ^Berlin sans gr$ind espoir de succès, puisque la cour de Vienne , brusquant hardiment les choses ^ à coudt d'argent ». sans crédit , avait;, fait main-bass^ sur. Jfi réserve métallique de la Banque.

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