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L* ultimatum autrichien ne pouvait plus tarder. Le â3 avril, à cinq heures, Cavour, rappelé en hâte de la Chambre, recevait le baron de Kellersperg, porteur d'une sommation de désarmement. Trois jours après ^ à la même heure » calme et fier, il commu-* niquait à l'envoyé la réponse négative du gouvernement piémontais> lui serrait la main et lui disait au revoir « dans des circonstances plus heureuses »* Sous le coup d'une émotion bien naturelle, les témoins de la scène gardaient tous un profond silence, quand ils entendirent la voix mordante du ministre : ce Aleajacta est! Nous avons iait de l'histoire et main-* tenant allons dtner! » •
Le surlendemain , les deux Chambres accordaient à l'unanimité pleins pouvoirs au Roi, et Cavour s'écriait en sortant du palais législatif : « Je quitte la dernière Chambre piémontaise; nous nous retrouverons dans le premier Parlement de l'Italie ! » Dans la matinée du 30 avril , les avant-gardes françaises faisaient leur entrée à Turin ; la guerre était commencée.
Certes, Cavour saluait avec bonheur cette guerre qu'il souhaitait , qu'il préparait depuis huit ans ; mais un moment elle lui avait causé de cruelles inquiétudes. Un mouvement rapide des Autrichiens pouvait les amener sous les murs de Turin avant l'arrivée des troupes françaises* Par bonheur, ils hésitèrent. Dès lors, la lutte devenait égale ; elle était promptement décisive.
Le 7 juin, les armées alliées occupaient triomphalement Milan. Napoléon , accentuant son premier programme \ datait du palais royal Tappel qu'il adressait aux Italiens de se ranger « sous les drapeaux du roi Victor-Emmanuel » pour rendre leur patrie libre jushqu*à l'Adriatique.
Sur le champ, comme par une traînée de poudre, Florence, Parme, Modène s'étaient débarrassées de leurs princes autrichiens, accomplissant ce qu'un spirituel écrivain anglais appelait « une révolution sans fermeture des bureaux de change ».
Cavour s'était empressé de prendre la direction de ce mouvement pour l'empêcher de devenir une source de discordes et d'agitations. Partout des commissaires piémontais , appelés d'ailleurs , étaient venus ressaisir les rênes du gouvernement avec des instructions formelles : a Sévérité pour Tordre, activité pour la guerre , le reste k l'avenir. Nous ne sommes plus en 1848, nous n'admettons aucune discussion. Le moindre acte de faiblesse perdrait notre cause. »
Là n'étaient point les uniques préoccupations de Cavour; resté seul à Turin à la tête des quatre départements des affaires étrangères, de l'intérieur, de la guerre et de la marine, il devait veiller à tous les détails de la campagne, réparer même à Toccasion les incuries et les bévues de l'intendance française.
I Proclamation du 6 mai au peuple français.
• iPendant qù*il était accablé par tous ces travaux divers, des iafluences secrètes s'agitaient dans le camp de rEtnpereur pour enrayer et limiter les conséquences de la guerre. La sanglante bataille de Solférino fournissait le prétexte d'un^ suspension de» hostilités. On parlait du reste d'une intervention de la Prusse, futur contingent très-menaçant qui pesait lourdement dans la balance *. Sans prévenir son allié, avec cette m^nie d*allurps théâtrales qui fut toujours le trait dominant de sa politique , Napoléon envoyait l'un de ses aides-de-camp porter au grand quartier ^énëral autrichien une proposition d'armistice. Une fehtrévHië'à<^éte Fi^nçôfis-loseph ir^nsfortnait, trois jours plus tàï^, l'armistice en cette paix de Villatranca qui 'arrêtait court l'armée franco-sarde aux portes de Vérone. Cession de la Lombàrdie au profit du roi de Sar- %igne» restauration des dufcs, confédération italienne «ous la présidence honoraire du Pape et avec accession de Venise qui restait à l'empereur d'Autriche^ réunion ultérieure de plénipotentiaires à Zurich , teltes 'étaîent les lignes principiales arrêtées dans ces négo- •ciatiôtis inopinées.
- Personne ne s'était douté que la paix pût être si ^fochâîné. Le 6 juillet, précisément à l'heure oii 1^ 4féùér»'l Fteury partait pour Véi»one, Gavour expédiait
* Depuis le 19 juin, Tarmée prussienne était mobilisée.
à son minislpe en Russie une dépèche représentant l'inutilité d'une. médiation avant la prise de Venise; le suriendemaio, La Marmora lui communiquait la nouvelle de la suspension d'armes , proposée on ne savait « ni comment ni par qui »• 11 partait pour le camp sans retard et y apprenait une vérité terrible qui le plongeait dan» une indicible fureur. Victor-Emmanuel venait de rapporter du quartier impérial de Valeggio le traité qu'il avait bien dû signer , mais avec cette réserve pleine de tact et de finesse : « pour ce qui mé concerne ».
L'.eMltation du ministre était telle que le Roi devait le confier ^ Tun de ses aides de camp, c Cet homme à déshowré mes cheveux blancs », s'exclamait Cavoui* eu parlant de TEmpereur. Sans plus attendre il remettait î^a démission , puis il repartait pour Turin la mort dans Tâme. La &tigue maîtrisait enfin ses poignantes émotions; il s'endormait d'un profond sommeil respecte par les amis accourus sur son passage pour connaître le secret de ce dénoûment stupéfiant.
Cavour avait refusé de voir l'Empereur à Valeggio, et l'Empereur n'en avait pas été fâché sans doute. Ce rude homme eût mis à mal toutes les chimères du' rêveur couronné, .
' Ils se, revoyaient pourtant à Turin, d'une' fegon, plus amicale qu'on ne' l'aurait cru , mais Fenlretieri ne convertissait pas l'ex-nOinistre. t On me reprochera
4& n'avoir pâs. signé la paiic^ répétait-il au -sortir dd l'audience ; cette paix, je ne pouvais absolument pas , je ne peux pas là signer. »
Aussitôt que fut formé le cabinet qui devait succéder à son administration, il quitta le Piémont et se mit en route pour Presinge.
liy arrivait à la, fin de juillet, à pied, Thabit sur le ^ras , sans que personne assurément pût reconnaître jians ce marcheur solitaire le grand personnage dont le nom était sur toutes les lèvres* Un matin cependant, dans une partie de pêche sur les bords du lac de Gen^e , un petit groupe de paysans se prit à le considérer avec attention. Parmi eux se tenait un soldat , gmnd bernois à la longue moustache, qui se détacha du groupe, s'approcha d'un pas résolu et s'arrétant tout près de Cavour, lui demanda dans sa langue maternelle : « Sind sie Cavovr ? — Qu'est-ce qu'il veut ? fit Cavour à ses amis. — Il demande si vous êtes ÇavpUr.» Sur un signe de tête affîrmatif^ le soldat prit là main de l'homme d'État, la serra fortement tandis que deux grosses larmes lui coulaient des yeux; éçrès (juôi, il tourna le dos brusquement, se retira et disparut. — Ce témoignage des sympathies populaires causa à Cavour une réelle émotion.
Bientôt. 4'aiUeur& sa sérénité d'esprit et sa bonne humeur reprenaient le dessus. II récrivait à l'un de ses amis; « Pîou$' avons suivi une voie-, jelfe est coupée. ^h'biénVàous en' suivrons une autre ; nous
i^cUrons vingt ans à faire ce qui aurait pu être accom-^ pli en quelques mois !»
La paix de Villafranca commençait à lui paraître moins mauvaise qu'au premier abord ; il approchait de l'instant où, rentré dans sa solitude de Léri, il allait s'écrier : « Bénie soit la paix de Villafranca; ses conséquences ont tourné admirablement, la campagne politique a été plus avantageuse encore à l'Italie que la campagne militaire qui Ta précédée. » Au milieu du calme et du repos , il avait compris l'impossibilité dans laquelle Napoléon s'était trouvé de continuer la guerre , au risque d'entraîner l'intervention Hostile de la Prusse. Le prince Napoléon, qui parfois a vu très-clair , ne disait-il pas à ce moment au gonfailonier de Florence : « Vous auriez eu un second Novare et vous auriez été bien avancés si vous aviez été cause de la ruine de TEmpereur et de la venue des Prussiens à Paris. » Du reste, on l'a justement observa, le quadrilatère aux mains de l'Autriche rendait sages les Italiens. Sans cette menace^ la fureur des partis eût pu lés diviser et c^en était fait alors de l'unité nationale.
Dans ces conditions, le retour de Gavour aux afl^ires n'était plus qu'une question de temps. L'insuffisance du cabinet Battazzi-Dabormida devant une tâche énorme sautait aux yeux dés plus aveugles. Obéissant à dés mesquines considérations personnelles là où il n*eût Mu voir que le bien dé là patrie, Tancien chef du'
éentre gauche affectait de repousser systématiquement les conseils, généreusement offerts par le seul homme qui eût pu l'aider à dénouer les embarras de la situalion. Il allait même jusqu'à solder des bravi de plume pour injurier et calomnier à l'étranger le puissant politique dont il atteignait k peine la cheville. Les négociations de Zurich, mal entamées, mal dirigées , restaient une véritable mystification que personne ne prenait au sérieux. On en riait surtout en Angleterre, où les whigs venaient de ressaisir le pouvoir. « Le Pape, Naples, Modène, la Toscane seront toujours pour l'absolutisme, observait Palmerston avec ironie, le Piémont seul pour un système libéral. Comment on parviendra à s'entendre, c'est ce qui reste ù savoir. »
Le fait est qu'on ne s'entendait pas du tout : rien ne marchait, rien ne se réglait. L'Italie centrale demeui'ait inébranlable sous la conduite des- chefs provisoires qu'elle avait librement investis d'un nouveau mandat. Elle voulait l'annexion, elle la réclamait instamment en dépit de toutes les manœuvres autrichiennes, romaines ou françaises, Nul ne pouvait la détacher de cette ferme volonté qu'elle manifestait avec calme, avec persévérance, sans se laisser entraîner dans ces. excès qui avaient en 1848 perdu la cause dé l'indé-,' pendance. Les agitateurs n'avaient pas beau jeu en' lace de gouvernants aussi résolus que Farini à Modène,' Cipriani b Bologne et surtout Ricasoli h Florence. Ce
d^rriîer,. vrai baron féodal, altier, inflexible, mais dévoué corps et âme aux principes libéraux, s'était énergiquement opposé k ce que l'on fit de la Toscane le pied-à-terre du parti républicain. Mazzini était menacé par lui 'd'être mis « sous clef» dans son château-fort de BroUo, et quant à Garibaldi, il avait eu bientôt fait de couper court à ses fentaisies guerrières, qui pouvaient tout perdre et tout engloutir. De même , il s'était refusé à là constitution d'une fédération des duchés , parce qu'elle eût fourni à son avis — et il avait mille fois raison — la matière toute préparée de ce royaume d'Etrurie rêvé pour le prince Napoléonou , au besoin, pour le comte de Flandre. *
Cavour, on le pense, n'était pas étranger à ces résolutions si fermes et si sages. C'était de Léri que partait le mot d'ordre religieusement suivi par tous les gouvernements du Centre , c'était à Léri que tous en référaient, que passait chacune des députations revenant de Turin sans en rapporter une réponse décisive. Et comme la situation s'aggravait chaque jour» comme \es intérêts réclamaient impérieusement une prompte solution, la faiblesse et l'incapacité du cabinet devenaient intolérables. De toute part s'élevait un même cri : <t II nous faut maintenant Cavour pour ministre! »
Quelques-uns même, ainsi qu'il l'avait prévu, lui
* Le voyage que fit le roi Léopold à Biarritz dans Tautomne de 1859 se rattachait^ cette dernière combinaison.
faisaient ua reproche (f avoir abandonné son poste an lendemain de Villafbanca. Séloin eux, il était de son devoir de garder la direction des afiaires pour les maintenir dans la ligne qu'il avait tracée et de ne point retirer son concours dans ces graves conjonctures. La thèse est au moins discutable. Aurait-iJ conservé, s'il avait coïisénti à signer le traité, celte autorité, cette force morale qu'il possédait iniactefs maintenant? Serait-il resté l'arbitre souverain, univei;sellemént reconnu, de la situation? Sans doute, il avait un peu trop écouté sa colère, son ressentiment; mais en agissant de la sorte, il s'identifiait avec tous ses compatriotes , il conservait sa popularité t condition indispensable de l'action politique » , il restait de plus en plus l'homme de l'Italie.
On le sentait aussi bien à l'étranger qu'au pied dès Alpes. L'Empereur le demandait pour plénipoténtiaii^e auprès du Congrès dont il rêvait toujours la réunion. Cavour acceptait cette mission délicate : « Vous me verrez cet hiver à Paris , écrivait-il ; j'ai retenu les appartements occupés en 1856 par le comte Buol — toujours pour envahir le territoire autrichien. » Mais le Congrès, encore une fois, était mort avant d'avoir vécu. L'Empereur lui-même , par sa célèbre lettre du 30 décembre à Pie IX, lui avait donné le coup de grâce. Il s'ensuivait qu'aux premiers jours de 1860 un mouvement caractéristique se produisait à Paris comme h Turin. Là, l'insuffisant Walewski était remplacé par un
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diplomate (Tune réelïë valeur, Thouvenel ; ici , Cavoar,* plus fort, plus vaillant que jamais, reprenait « afvec une surexcitation joyeuse • son portefeuille des affaires étrangères en s'écriànt : « Il faut iharchcr; nousmarcherons! » Le sage d'Azeglio saluait plein de bonheur le retour au gouvernail de la main ferme qui' allait faire avancer le navire, et de son côté M. Guizot , qui s*y connaissait , disait en souriant : « Deux hommes' se partagent en ce moment Tattention ^ de l'Europe , l'Empereur et M. de Cavour. La partie eât engagée,* je parie pour M. de Cavour. »
En effet , la situation prenait bientôt une tout autre touraure.
La réunion du Parlement, que Tancien ministère avait constamment différée , était d'abord arrêtée sans délai. Plus que jamais Câvour avait besoin de puiser le plus clair de sa force dans l'assemblée des représentants du pays, en mettant un terme au régime des pleins pouvoirs resté en vigueur depuis le début de la guerre. L'annexion des provinces de l'Italie centrale était ensuite vigoureusement poursuivie. A ce propos i Cavour avait fait un retour vers ses entretiens dé Plombières. « Le nœud de la question , marquait-il k l'un des ministres du Centre, me paraît être non plus dans la Romaghe et en Toscane, mais en Savoie. J'ai vu que nous faisions fausse route et j'ai pris une aiitré direction, » Cette direction était la bonne, on ne tàr^
dait pas à s'en apercevoir. Pendant les fikes splendides du carnaval de Milan » le ministre de France comnuifliquait d'urgence au président du conseil une dépêche annonçant le rappel du corps d'occupation français et contenant les propositions de l'Empereur au sujet de la Savoie. Napoléon allait plus loin qu'on ne Tavaii pensé. Il demandait Nice , a cette malheureuse ville de Nice », disait Cavour.
Assurément, si de pressantes nécessités ne l'y eussent contraint , celui-ci se serait bien gardé d'évoquer ce sujet hérissé de difficultés de toute nature ; mais , il le pensait avec le Roi : « après avoir donné la fille , on pouvait bien donner le berceau », et il s'était résigné î< un sacrifice inévitable. Ou faisait donc rapidement les choses. Le 24 mars, M. Benedetti. qui débutait dans ses maquignonnages politiques, était arrivé tout exprès* ornent à Turin pour signer le traité en qualité de second plénipotentiaire de France et se trouvait avec le baron de Talleyrand dans le cabinet du ministre des affaires étrangères. Cavour, cette fois , n'avait plus son cordial sourire, il ne se frottait plus les mains L'air grave et le front soucieux, il parapha silencieusement l'instrument diplomatique. Pourtant, son nom écrit, il reprit sa jovialité habituelle et , s'approchant du ministre de France, lui dit amicalement : « Maintenant, nous voilà complices, n'est-il pas vrai, baron? »
On ne pouvait tirer une moralité plus brève et plus
\Taie du traité qui venait de se conclure^ La France était bien désonaais la complice du Piémont; les événements allaient en donner la preuve.
Ce traité , promptement conçu , plus promptemeni réglé encore, devait produire en Italie comme au dehors un eftet considérable. L'Angleterre principalement y voyait matière à des réclamations très-vives. Elle avait cru au désintéressement de TEmpereur quand il s*était brusquement arrêté dans sa marche vers TÂdriatique, et maintenant « amère déception! elle le voyait préluder par un coup inattendu à cette politique d'agrandissements, réciproques au besoin, qui devait être sévèrement appelée plus tard une politique de pouf-boire. Lord Palmerston se fâchait comme il savait se fâcher, surtout contre la France, et Thonnête sir John Russell adressait ses protestations les plus éplor rées aux quatre coins de l'horizon, sans rencontrer, hélas! beaucoup d'écho.
A Vienne, on lui demandait si l'annexion de la Toscane, assez bien vue du gouvernement de la Reine , était beaucoup plus légitime que celle de la Savoie; à Pétersbourg, la transaction semblait d'autant plus régulière qu'elle mécontentait vivement Londres et Vienne, les deux alliées de 1856. Seul, Berlin se risquait à appuyer dans une certaine mesure les réclamations du Foreign-Office. Et encore, au premier mot qu il en entendait, Gavoul" répliquait-U au ministre de
friissê, îiTec une sorte de prescience de ràvenir : « lé suis Wcbéxpe tous jugiez si sévèrement notre conduite. Je me console en pensant que nous donnons uà exempte que probablement, dans quelque temps, vous serez jtrès-heureux d'imiter ».
Mais lord Palmerstoti ne lâchait pas JEâcilement prise; la tàwcitë était son moindre défaut, surtout vis-à-vis de ceux qui n'étaient pas de taille à crier aussi fort que lui. Sa badine se transformait en épée menaçante, il avait avec l'ambassadeur de France de belliqueux entretiens dans son tilbury, si bien que l*Empereur, fort humblement, le priait d'agréer ses excuses, précédées d'un excellent traité de commerce qui faisait passer sur bien des choses. Quant aux réclamations beaucoup mieux fondées de la Suisse, on les écoutait très-amicalement, mais on se bornait à les écouter, sans se donner la peine d'y répondre.
Restaient les difficultés intérieures , avec lesquelles il fellait également compter. Pour la Savoie , on pouvait s'entendre. Depuis 1848 , elle avait manifesté des velléités de séparation. Même, dans les débats qui avaient précédé l'emprunt conclu en vue de la guerre, deux de ses principaux députés avaient clairement donné à entendre qu'elle n'avait cure de l'indépendance italienne. De plus , tout à la dévotion du parti clérical, elle n'avait pas discontinué dans son opposition vidente à la politique des réfownes. Pour Ptice^
c^étàît une autre affaire. On la regardait comme une Ville piémôhtaisë et, de plus, elle était la patrie ^e Gàrîbaldi. En somme., la situation était trèstendue.
Le double plébiscite de la Savoie et des provinces du Centre, consacrant les annexions par une prèsqu'unanimité, commençait toutefois à simplifier les choses • : Le vote des populations devenait un argument décisif. A moins de rééditer le mot femeux : vérité en deçà, erreur par delà, la France ne pouvait s'opposer à la prise de possession des duchés, elle qui s'empressait d'entrer en Savoie. D'autre part, les élections du 25 avril envoyaient au premier parlement italien une forte majorité profondément dévouée à la politique habile et prudente de Cavour.
Mais si la majorité était foncièrement ministérielle , il n'en existait pas moins au sein du Parlement une opposition suppléant au nombre par l'acharnément et la violence de ses attaques et qui allait se donner pleine carrière sur la question de l'annexion. A la tête de ce petit groupe , dans une attitude cependant douteuse , se tenait le chef de l'ancien cabinet, Rattazzi, mortellement blessé d'avoir été rèn-
• 792,577 Toix contre 14,925 dans les duchés. .
131,744 voix contre 233 en Savoie et à Nice.
L'ensemble des votations sur Tannexion successive de toutes le» provinces, de 1848 à 181^, donne le résultat suivant ; Pow 4,098,740 voix ; contre 29,753.
versé du pouvoir par un adversaire dont là supériorité n'avait pas assez ménagé son amour-propre* Çétait Rattazzi qui commençait Tattaque d*une façon perfide et trouvait l'occasion propice pour faire Télogè de sa propre administration. Blâmant sans oser franchement accuser, il laissait clairement sous- entendre tout ce qu'il craignait de dire.
Un autre membre de l'opposition, un revenant de 4848» Guerrazzi» l'ancien dictateur intransigeant de Florence, n'imitait pas cette réserve diplomatique. Dans une pompeuse comparaison tirée de l'histoire d'Angleterre, il assimilait le président du conseil au chancelier de Charles II, Clarendon, « dur au roi , âpre au Parlement et croyant pouvoir oser toute chose ». Le malheureux » que n'avait-il réfléchi avant de lancer cette imprudente parole? « Puisque l^éputé Guerrazzi me donnait une leçon d*histoire , ripostait Cavour avec feu, il devait la donner complète. Après avoir dit ce qu'a fait lord Clarendon, il aurait dû dire quels ont été ses adversaires et ses accusateurs. Il aurait dû dire que ses adversaires formaient cette coterie fameuse d'hommes sortis de tous les partis, professant toutes les opinions, républicains un un jour, royalistes exaltés le lendemain, démagogues dans la rue, courtisans au palais, tribuns dans le Parlement , fauteurs de réaction dans les conseils du prïrice , de ces hommes enfin formant le ministère que
rtiistoire a stigmatisé du nom de cabale. Cela dit, je laisse à la Chambre , au pays le soin d'apprécier ce qu'on peut en conclure pour le cas présent. »
Rattazzi avait également son tour : « Si le ministère précédent est tombé, ce n'est point par mon.feit ni par celui de mes amis politiques ; il a été attaqué vivement, mais, par contre, ses amis n'ont pas épargné les plus basses calomnies aux hommes qu'ils supposaient ne pas leur être complètement favorables. »
Cavour répondait enfin de la sorte au reproche de n'avoir pas exigé de la France la garantie formelle de la réunion des nouvelles provinces : « Je déclare que si celle garantie nous eût été offerte , nous l'eussions refusée. Une garantie eût comporté un contrôle ,. une* domination de la part de la France. II nous a paru très-superflu qu'elle eût déclaré solennellement qu'elle ferait respecter le principe de non-iniervention. »
Le terrain déblayé de cette façon, il entrait dans la discussion véritable de la loi , et d'abord il se souvenait qu'il avait autrefois porté l'épée ,. il démontrait en officier du génie le peu d'eflet de la cession quant h la défense du pays. Mais le point sur lequel il insistait avec vigueur, c'était la nécessité de conserver intacte' Talliance française. Dans s^ pensée , l'annexion était le prix ei la .garantie morale de l'unité. L'Autriche, n'avait pas oublié lés étroits liens de famille et d'inté-« rets qui l'unissaient aux princes déclius du Centre j*
çon intervention éventuelle ne laissait donc pas d^êire très-possible. Le Pape lui-même prenait une attitude aggressive. Adressant aux catholiques du monde entier un appel que Ton n'avait p^s laissé sans réponse « il formait une armée sinon considérable , du moins i^spectable et placée sous les ordres d'un chef réputé, Lamoricière. t U est douloureux de penser, disait Cavour à propos de ces enrôlements, que la Belgique, qui se levait fièrement il y a quelques années pour briser les chaînes hollandaises, se montre disposée aujourd'hui à prêter au pontife les moyens d'écraser \jne grande nation , de river des chaînes bien autrement lourdes que n'étaient celles de la Hollande. »
L'ensemble de ces faits l'amenait à déclarer qu'il tenait à honneur d'avoir pris sur lui cette terrible responsabilité de la cession, car il le fallait afin de consolider l'alliance française, nécessaire pour arriver au but où tous aspiraient. « Cette responsabilité, affirmait-il , nous la prenons tout entière* Nous aimons la popularité autant que personne, nous savions quelle impopularité immense nous attendait ; mais nous savions aussi que nous travaillions pour l'Italie , pour cette Italie qui n'est pas le corps sain dont on parle. L'Italie a encore de grandes blessures dans son corps. Regardez du côté du Mincio, regardez au delà de la Toscane, et dites si l'Italie est hors de tout danger l » Ces déclarations émues, fière$ et chaleureuses enle-
vaient eomme de coutume le vote de la CSiambre ; 229 voix ratifiaient le traité; 23 se prononçaient contre; 23 enfin s'abstenaient suivant rexewple ^e Raitazzi.
La cession de Niée avait profondément ulcéré le cœur d'un homme dont le rôle était resté relativement effacé pendant la guerre, mais qui aUait maintenant apparaître au premier plan, Garibaldi. Pendant les débats du Parlement, il avait brusquement quitté Gênes avec mille volontaires à bord de deux petits bâtiments et était débarqué à Marsala, sur la côte de Sicile. Son arrivée avait produit l'effet d'une éruption de l'Etna : l'île entière était en révolution.
Cavour ignorait les projets de Garibaldi, il ne les avait appris que par une lettre outrageante pour le cabinet adressée au Roi par le généi'al au moment de son départ. Qu'il eût encouï^agé cette tentative aventureuse, la chose peut être mise en douté; mais* la carte jouée, il s'était immédiatement tenu prêt à tout événement pour garder saufs les résultats acquis. En tout cas, c'était à lui que chacun s*en prenait, dans son cabinet que tombaient ces notes et ces dépêches sévères ou menaçantes de la France , de r Angleterre , de la Prusse, de la Rua$ie , de l'Autriche
surtout. IPlas quéjamais la situation était tendue, plus que jamais le ministre avait besoin de tout son sangiVcfid, de toute son habileté pour tenir tête à Torage. « Si je me tire d'affiiire cette fois-ci, écrivait-il, je tâcherai de m'arranger pour qu'on ne m'y reprenne plus. » 11 ne pouvait plus en effet parler franc, il devait viser des vieux moyens diplomatiques, louvoyer, ruser, enjôler son monde.
Après tout , le jeune roi de Naples n'avait que ce qu'il méritait. Lors de son avènement au trône, il avait dédaigneusement repoussé tous les conseils de modération et de sagessa, il s'était obstiné dans un système atroce de despotisme et de compression. Son peuple se révoltait : de quoi pouvait-il se plaindre? La réponse était excellente à donner, et Cavour u y manquait pas. Il signalait aussi les préparatifs de TAutriche et de Rome et, enfin, la nécessité,. vitale pour ainsi dire , de ne pas se montrer hostile au mouvement : tt Le gouvernement du Roi déplore l'entreprise, il ne peut pas l'arrêter ; il ne l'aide pas, mais il ne peut pas non plus la combattre • .
Pendant toutes ces controverses, et malgré certaines tentatives corruptrices, Garibaldi marchait h pas de géant, chassait les Napolitains de la Sicile et commandait à Palerme.
Lès Ëûts accomplis ont toujours été les plus décisifs des arguments. François lï, en présence du dçinger,
se convertiçsait soudainement au constitutionaalisnae le plus pur. De leur côté, les grandes puissances, voyant la tournure que prenaient les choses, radoucissaient beaucoup leur ton si vif des premiers jours. L'Angleterre s'était la première lavée les mains. Ha seul point l'inquiétait , la crainte que la France n'obtînt une récompense nouvelle pour sa neutralité. Pleinement rassurée à cet égard, elle s'était renfermée dans Is^ stricte exécution du programme de Manchester.
Cavour avait plus peur de Paris que de Londres. Il connaissait le sphinx des Tuileries et son goût pour les énigmes; son silence l'inquiétait. Aussi agissait-il de toute sa force sur l'esprit de Napoléon pour l'empêcher d'accueillir la demande d'intervention du roi de Naples.
L'Empereur était précisément parti pour Bade afin de rassurer le prince-régent et le tzar sur sa politique quand les ambassadeurs napolitains arrivèrent à Paris, A son retour , il leur répondit par ce mot fatal qu'ont entendu toutes les dynasties moribondes : « Il est trop tard. » François II en était donc réduit, dernière humiliation, à implorer celui dont il repoussait dédaigneusement les conseils. Victor-Emmanuel consentait bien à écrire à Garibaldi pour lui recommander la modération; mais Garibaldi avait son idée. Difficile était de la lui enlever de l'esprit^ difficile
aussi, du reste , de lui faire entendre raison sur ses procédés de gouvernement vraiment trop primitifs. Cavour n'y ménageait ni son temps ni sa peine. Par malheur, Tinfluence des violents et des exaltés l'emportait sur celle de ce prudent mentor , sans lequel pourtant rien n'eût été possible , pas même ce débarquement en Calabre, dont il avait réglé la surveillance et la protection avec l'amiral Persano, chef de la flotte.
Certes, Garibaldi montrait un courage héroïque, un désintéressement digne de l'antiquité; mais, il faut bien le dire, son intelligence était loin d'égaler ces hautes et rares qualités. La facilité avec laquelle il avait pu effectuer son entrée triomphale à Naples lui avait fait perdre le sentiment de la réalité des choses. Il parlait de conquérir Rome et Venise , dût-il écraser à la fois l'armée française et l'armée autrichienne, sans compter l'armée pontificale. Vainement le ministre d'Angleterre lui représentait tous les périls d'une aventure aussi risquée ; il ne voulait rien entendre.
Chassant les envoyés officieux de Turin, demandant au Roi par ambassade spéciale la démission du. cabisnet , il s'érigeait en dictateur et confiait l'administration du Napolitain et de la Sicile à des cerveaux brûlés qui ne perdaient aucune occasion de crier bien haut : « Viva Vittorio », mais sans manquer jamais d'ajouter plus bas : « Re provisorio ».
Décrets s'entassaient sur décrets , tous arrêtant les mesures les plus extravagantes. On allait jusqu'à pen-
sionner la veuve de ce soldat qui avait tenté d'assassiner le roi Ferdinand. Ce régime de casse-cou engendrait partout une agitation, une terreur et une réaction bien naturelles dont les troupes royales se préparaient à profiter pour marcher en force sur la capitale.
L'affaire prenait une mauvaise tournure : l'anarchie subsistant à Naples et à Palerme , Rome menacée , ce pouvait être la perte de la cause italienne ; il suffisait d'une étincelle pour mettre le feu aux poudres et le navire périssait corps et biens.
Que faire dans ces tragiques conjonctures ? Une seule chose : Prendre hardiment la tète du mouvement et le conduire d'une main vigoureuse dans l'unique voie qu'il devait suivre. Alors , plus d'ambages , plus de détours ; mais , par contre , une rupture peut-être suivie d'une intervention française ou autrichienne. Il y avait là matière à réflexions. Tout compte fait cependant, les avantages l'emportaient sur les inconvénients; Cavour résolut d'agir. « Voilà le moment critique, écrivait-il , il faut qu'il réponde à nos espémnces et aux vrais intérêts de l'Italie! »
L'Empereur accomplissait à ce moment en Savoie un voyage de joyeuse entrée. Deux ministres, sous prétexte de congratulations officielles , vinrent lui exposer les nécessités inexorables devant lesquelles se trouvait placé le gouvernement de Turin. Pour toute réponse, dit-on. Napoléon prononça les deux mots célèbres :
« Fate presto » (feites vite), sans promettre l'appui de la France mais sans annoncer non plus son opposition. Les allures légitimistes de Rome avaient irrité César. Occuper depuis onze ans le patrimoine de Saint- Pierre , y entretenir à grands frais un corps d'armée de vingt-cinq mille hommes et ne recevoir en échange que mordantes critiques et mauvais vouloir, il faut avouer que c'était un rôle de dupe.
Rassuré de ce côté , certain du silence approbatif de l'Angleterre, Cavour se préparait donc à frapper son grand coup : La Marmora se plaçait en arrière du Mincio , prêt à repousser toute agression de l'Autriche , Cialdini et Fanti se tenaient en fece des Légations et Persane , rappelé de Naples , jetait l'ancre devant Ancône. Tous, ayant en mains les instructions précises du président du Conseil, n'attendaient plus que son signal. Us ne l'attendirent pas longtemps. Le Saint- Siège , sommé de désarmer, répondait par un refus. En un clin d'œil, Lamoricière était culbuté, glorieusement d'ailleurs, à Castelfidardo ; Ancône avait capitulé; l'armée piémontaise tombait sur les derrières des troupes de François II, devant qui Garibaldi lâchait pied, et les mettait en pièces.
Cela s'était fait avec tant de bonheur et de rapidité qu'on semblait sortir d'un rêve. Le réveil avait ses désagréments. De nouveau, les notes pleuvaient au ministère des affaires étrangères, mais elles n'embar-
rassaient plus Cavour. « Nous n'avons rien à cacher, rien à dissimuler, répondait-il. Nous sommes Tltalie et nous agissons en son nom. Quand notre royaume sera constitué sur le double principe du droit national et du droit monarchique, l'Europe modifiera sans aucun doute le jugement sévère qu'elle porte maintenant sur nous. »
Avec l'armée piémontaise, la tranquillité s'était bientôt rétablie à Naples. Les révolutionnaires avaient abandonné la position ; l'union, qu'ils voulaient diflFérer le plus longtemps possible , s'accomplissait sans désordres et sans secousses en attendant qu'elle fût ratifiée par le vote populaire. Il s'en fallait toutefois que l'on fût débarrassé de ce brûlot, et les provocations de Garibaldi ne pouvaient rester sans réponse. Au lendemain même de l'entrée des troupes à Naples, la question était portée devant le parlement.
Cavour eût pu se dispenser de réunir ainsi les Chambres. On lui avait fortement conseillé, en Italie et au dehors, de s'emparer de la dictature et de proclamer de nouveau le régime des pleins pouvoirs. De pareilles suggestions étaient mal venues auprès de ce vaillant champion du système représentatif. « Une expérience de treize ans m'a convaincu, disait-il, qu'un ministère honnête et énergique qui n'a rien à redouter des révélations de la tribune et qui n'est pas d'humeur à se laisser intimider par la violence des partis extrêmes a tout à gagner aux luttes parlementaires. La route est plus longue , mais elle est plus sûre. »
La discussion s'entamait donc sans tarder. Cavour prenait le premier la parole pour exposer la situation , proposer l'annexion des provinces méridionales et demander à la Chambre un vote de confiance : « Au point oii nous en sommes arrivés, déclarait-il, la période révolutionnaire doit finir, la période d'ordre et d'organisation doit commencer. » Cette vérité était tellement évidente que l'opposition osait à peine la contester. Elle prenait sa revanche, il est vrai, sur la question de confiance, et les députés de l'extrême gauche s'en donnaient à cœur joie. Pour eux, on voulait traîner comme un malfaiteur à la barre de la Chambre le glorieux vainqueur des Deux- Siciles. Du moment où il avait parlé, tous devaient s'incliner et l'obstination du cabinet à garder ses portefeuilles après les sommations de Garibaldi leur paraissait le comble de l'impertinence. Cavour renversait d'un souffle le fragile château de cartes de ses adversaires : a Un dissentiment s'est produit entre le général et le ministère , répondait-il. Ce dissentiment , nous ne l'avions pas provoqué, le ministère fit tout son possible pour le tenir secret. Quand un écrit public, quand une mission solennelle en quelque sorte le révéla , le gouvernement du Roi jugea le cas assez grave pour que son devoir fût de demander au Parlement si la scission survenue ne modifiait point le jugement porté par lui sur notre politique. 11 me semble que cette façon d'agir,
loin d'être injurieuse au général, est hautement honorable pour lui. »
La démission du cabinet avait en effet été offerte au Roi, qui l'avait refusée avant que le désaccord avec Garibaldi fut public. Depuis qu'il avait éclaté au grand jour, il n'avait plus été possible que cette démission fût renouvelée ni acceptée , car , comme le déclarait Cavour avec sa puissante logique : « Si la couronne eût changé de conseillers à la requête d'un citoyen, quelqu illustre et bien méritant qu'il pût être, elle aurait porté un coup mortel au système constitutionnel. » Dès lors, le parlement devenait le juge suprême de cette lutte entre la passion et la raison ; si son vote était favorable à la politique du cabinet — et il l'était à la presqu'unanimité — le président du Conseil prenait l'engagement « d'aller au devant du général Garibaldi et de l'inviter, au nom de l'Italie , à lui tendre la main ».
Ce généreux appel semblait d'abord rencontrer del'écho dans le cœur du général , qui parut aux côtés de Victor-Emmanuel le jour de son entrée solennelle à Naples, pour rentrer ensuite modestement à Caprera, en « Cincinnatus des temps modernes ».
Mais le nœud de la situation n'était plus seulement à Naples, il était aussi à Rome et à Venise. Cavour, interrogé sur « ces deux points douloureux et délicats » , n'avait pas tergiversé dans sa réponse : « C'est
une chose grave pour un ministre , disait-il , d'émettre son opinion sur les grandes questions qui appartiennent aux temps futurs ; cependant un homme d'État digne de ce nom doit avoir devant lui certaine points immuables qui soient comme son étoile polaire , qui le guident dans son chemin et dont il ne détourne jamais son regard tout en se réservant le choix des moyens appropriés aux circonstances. Durant les douze dernières années , l'étoile fixe du roi Victor-Emmanuel fut l'idée de l'indépendance nationale; quelle sera cette étoile, cette idée pour Rome? C'est que la ville éternelle, s^ur laquelle vingt-cinq siècles ont accumulé toutes les sortes de gloire, devienne la splendidô capitale du royaume italique. » Ainsi parlait-il et d'enthousiastes applaudissements saluaient ces ardentes paroles.
Ce point de savoir si Rome devait être la capitale de l'Italie ne faisait aucun doute pour Cavour : « Sans Rome capitate, répétait-il, l'Italie ne peut pas se constituer. » Non pas qu'il eût une bien vive prédilection pour la ville étemelle : « Pourquoi, demandait-il avec esprit , l'Italie ne peut-elle pas avoir deux capitales , une pour les dimanches et l'autre pour les jours^ ordinaires? • Mais Rome seule, par le prestige de son caractère éternel, pouvait effacer devant elle le^ antiques rivalités municipales.
Le grand ministre ne pensait pas d'ailleurs que le main-
tien du pouvoir temporel ffit possible , ni que le Pape pût faire les réformes qu'on réclamait de lui. « Du moment où le pouvoir temporel est établi pour Tindé-^ pendance de Fautorité spirituelle du Saint-Père, disaitil, évidemment Pie IX doit sacrifier celui-là à celle-ci , les intérêts de sa politique à ceux de l'Église. Quand on lui demande de faire à la société civile des conces^ sions, on lui demande ce qu'il ne peut pas, ce qu'il ne doit pas accorder; s'il cédait, il trahirait ses devoirs de pontife. »
Si ses idées à cet égard étaient bien nettes et bien arrêtées, elles l'étaient moins en ce qui concernait Venise et sa réponse plus difficile à donner. L'inexpugnable quadrilatère qui avait contenu l'armée française permettait à l'Autriche de conserver longtemps ses positions.
Que faire pour rattacher la reine de l'Adriatique à la patrie commune, à l'Italie régénérée? Selon Cavour, il fallait pour cela changer l'opinion de l'Europe : « Lorsque le sort déplorable de la Vénétie éveillera une immense sympathie , non seulement dans la généreuse France, dans la juste Angleterre, mais aussi dans la noble Allemagne , quand il en sera ainsi , nous serons à la veille de la délivrance. Cette délivrance s'opérerat-elle par les armes ou par les négociations? La Providence en décidera. »
Cette victoire morale ne paraissait pas bien pro-
chaine. Du moins l'Autriche se mettait en mesure de la disputer chèrement et , pour commencer , profitant de rémotion causée par les affaires de Naples, elle préparait une invasion des duchés. Napoléon montrait alors qu'il était bien le complice de Cavour, il signifiait clairement à la cour de Vienne qu'il entendait foire respecter le principe de non-intervention. « L'Autriche veut être provoquée, mandait le ministre à Paris ; nous ne lui rendrons pas ce service. »
Mais tout en gardant officiellement l'attitude la plus correcte , on cherchait sous cape à paralyser le gouvernement autrichien. Les Hongrois recevaient à Turin l'accueil le plus cordial, et, d'autre part, on engageait avec la Prusse d'activés négociations en vue d'une alliance.
La Marmora était allé représenter Victor-Emmanuel au couronnement du roi Guillaume , emportant avec lui des instructions confidentielles de la main de Cavour. ce Les deux gouvernements , portait la note, tirent leur force et leur autorité du principe des nationalités ; l'un comme l'autre sont aux prises avec les mêmes difficultés pour conserver intacte l'indépendance commune , quel que soit le côté d'où surgissent les dangers et les complications. L'Italie unifiée a un intérêt réel et permanent à établir des relations intimes avec la Prusse , à laquelle est réservé un rôle si important dans la constitution future de l'Allemagne. » Parler de la sorte.
c'était à coup sûr prévoir un avenir sur lequel personne encore ne voulait ou n'osait compter. Les esprits éclairés d'Allemagne sentaient bien tous que la suprématie autrichienne avait fait son temps, que la Prusse se laissait duper quand elle aidait à « défendre l'Allemagne sur le Mincio )^ ; mais peu d'hommes étaient assez résolus pour entrer dans une voie nouvelle. Il en existait cependant, et parmi eux se trouvait au premier rang l'ambassadeur de Prusse à Pétersbourg , le baron de Bismarck , qui devait un jour réaliser l'alliance des deux pays et faire l'unité de l'Allemagne comme Cavour avait fait l'unité de l'Italie.
Toujours est-il que les négociations de La Marmora, sans aboutir au but rêvé, obtenaient un résultat de quelque valeur : le maintien des relations diplomatiques entre les deux pays au moment oii Napoléon lui-même avait jugé utile de rappeler son ministre à Turin.
Du côté de Venise, on pouvait donc se rassurer; mais, si l'on n'avait plus à craindre, on n'avait guère à espérer davantage. En élait-il de même de Rome? La solennelle déclaration de Cavour était sans doute un témoignage bien marqué de la persévérance avec laquelle on tâcherait d'atteindre le but ; mais qui donc en garantissait l'accomplissement? Tant d'intérêts étaient en jeu, intérêts politiques d'une part, intérêts religieux de l'autre, également complexes, également difficiles à concilier !
Cavour n'avait pourtant pas perdu l'espoir de triom-
pher de ces difficulés immeDses, quil attaquait de front avec son habituelle décision. Une série d'agents secrets étaient entrés en pourparlers avec le Vatican pour amener une entente sur des bases sauvegardant à la fois la dignité du Saint-Père et les susceptibilités nationales. L*Empereur connaissait ces démarches et leur prêtait un chaleureux appui ; un instant , même , tout fkisait croire que Taccord allait s'établir, que Pie IX, sentant se réveiller ses fibres patriotiques , signerait la paix avec Tltalie. De pernicieuses influences faisaient malheureusement échouer les négociations qui se présentaient sous un si riant aspect aux premiers jours de 1861.
La solution imaginée par Cavour et proposée au pontife, c'était la large application de sa suprême théorie : L'Église libre dans l'État libre. « Qu'un accord précède ou non notre entrée dans la ville éternelle ,. avait-il dit, l'Italie n'aura pas plus tôt déclaré la déchéance du pouvoir temporel qu'elle séparera l'Église de l'État et assurera sur les bases les plus étendues la liberté de l'Église. ^ L'accord préalable, on vient de le voir , il l'avait rêvé , il l'avait cherché , il l'avait poursuivi, le considérant comme l'œuvre <i la plus grande et la plus sublime, la reconciliation de l'esprit de religion avec les grands principes de liberté ».
Il le disait aussi du haut de la tribune : « L'autorité ^u pontife et l'indépendance de l'Église seront
mieux protégées par le libre consentement de vingt-six millions dltaliens que par vingt-cinq mille baïonnettes étrangères. »
Le succès n'avait pas couronné ses persévérants efforts , il le déplorait avec tristesse ; mais il n'avait pas été sans prévoir ce résultat : « Si par l'effet de circonstances fatales le Pape restait inébranlable , nous ne cesserions de proclamer à haute voix nos principes... Et, je l'espère, la grande majorité du monde fera retomber sur qui de droit la responsabilité de la lutte funeste que le Pape aura voulu engager contre la nation au sein de laquelle il réside. » ^
A quelque temps de là, Gaëte était prise, le plébiscite consacrait définitivement l'annexion des provinces méridionales et, le. 17 mars 1861, Victor-Emmanuel était proclamé roi d'Italie.
Ce jour fut pour Cavour le plus beau de sa carrière, car il voyait enfin s'accomplir tous ses rêves de jeunesse !
11 ne se dissimulait pas pourtant les soucis et la responsabilité sans cesse croissante de son poste élevé. « Ma tâche , écrivait-il , est maintenant plus laborieuse et plus pénible. Constituer Tltalie, fondre ensemble les éléments divers dont elle se compose, mettre en
* Dès avant la révolution française , l'Autriche , l'Espagne et Nàples avaient formé lo dessein de confisquer à leur profit les Ëtats pontificaux. Ce fait est afiirmé de la façon la plus positive.
harmonie le Nord et le Midi offre autant de difficultés qu'une guerre avec rAutriche. »
Et d'abord , il fallait renouer avec la France et les autres nations les relations diplomatiques rompues après la conquête de Naples. Officieusement , on était en bons termes avec les Tuileries. Napoléon eût volontiers renvoyé son ministre à Turin , seulement il tenait à ce que cet acte fût précédé d'une convention assurant l'intégrité du Saint-Siège. Il eût même rappelé ses troupes de Rome, en empêchant dans ce cas rAutriche de l'y remplacer. Pareil projet présentait plus d'un dangereux aléa , on l'a bien vu plus tard ; mais Cavour considérant l'alliance française comme la base de sa politique était tout préparé à lui faire des concessions.
Naples , d'un autre côté , donnait des inquiétudes. Peut-être eût-il été préférable que l'annexion s'accomplît avec moins de rapidité, après une période de transition. Les folies de la dictature garibaldienne n'avaient pas permis qu'elle fût différée. Malgré tous les ferments de désordre qui s'y rencontraient, Cavour se refusait d'ailleurs obstinément à y proclamer de nouveau l'état de siège, sous lequel les populations du midi avaient si longtemps vécu. Sans doute ces événements était regrettables; mais ne donnaient-ils pas une éclatante confirmation à cette forte remarque du ministre, que « le gouvernement clérical ne pré^ dispose les populations qu'à se livrer au brigandage aussitôt que surviennent des agitations politiques? »
Dans la pensée de Cavour, et il le répétait encore au bord de la tombe , il ne fallait remédier au mal que par la liberté. « Oh, disait-il, il y a beaucoup de corruption chez les Napolitains. Ce n'est pas leur faute, ils ont été si mal gouvernés. Il faut qu'ils travaillent , qu'ils soient honnêtes , et je montrerai ce que peuvent faire de ces belles provinces dix années d'ordre et de liberté. »
L'une des premières mesures arrêtées dans ce but avait été la dissolution des corps de volontaires. On leur avait généreusement offert le passage dans l'armée régulière et les plus braves , les plus honnêtes d'entre eux avait accepté avec empressement. Néanmoins de graves ressentiments avaient été provoqués. Les mauvais citoyens dont le triste travail était, suivant l'expression de Cavour, « de séparer les hommes qui avaient longtemps et énergiquement lutté pour la cause de l'indépendance », attisaient les colères du héros de Caprera. Prenant de nouveau la plume , Garibaldi renouvelait en les aggravant ces intempérances de style déjà censurées par le Parlement, il appelait la politique du cabinet une politique vassale , monstrueuse , anti-nationale , accomplie par une tourbe de laquais. 11 réclamait ensuite la levée en masse et l'armement général pour purger l'Italie des traîtres et de l'étranger.
On juge de l'effet produit par une semblable dia-
iribe. Le Parlement ne pouvait laisser passer sans une solennelle protestation un outrage aussi grave à la couronne, au gouvernement, à la représentation légale du pays; ce fut l'énergique dictateur de Florence, Ricasoli , qui se chargea d'en faire justice. Le 10 avril, il se levait, toujours grave et digne, pour interpeller formellement Garibaldi sur ses agissements étranges. « Une seule tête parmi nous doit dominer toutes les autres, s'écriait-il, celle de Roi; devant elle tous doivent s'incliner, une autre attitude serait celle d'un rebelle. »
L'impression causée par ce discours indigné fut aussi grande que celle causée par l'attaque. Cavour courait serrer avec chateur les mains de Ricasoli, répétant. à tous cette parole prophétique et dont il ne savait pas l'accomplissement si prochain : « Si je mourais demain, mon successeur est trouvé ».
Devant cette véritable mise en accusation, Garibaldi était forcé de se défendre. Son premier soin était de désavouer par écrit toute pensée d'attaque à la personne du Roi ou à l'autorité du Parlement, puis il arrivait à Turin pour s'expliquer sur le surplus de sa lettre. Le 18 avril., Ricasoli renouvelait en sa présence ses interpellations et après un discours du ministre de la guerre, le général prenait enfin la parole.
. L'attentix)n était extrême et déçue- d'^abôrd par le
début de l'orateur qui lisait péniWemeat sa harangue. Mais tout à coup il rejeta ses feuillets pour se lancer dans une improvisation passionnée. 11 avait commencé par reprocher violemment au ministre de l'avoir fait étranger dans sa patrie ; il terminait par cette intolérable parole, qu'il lui serait à jamais impossible de s'allier « au politique dont la main froide et malfaisante essayait de fomenter une guerre fratricide ».
C'en était trop. La Chambre se levait frémissante ; Cavour avait bondi de son siège réclamant la protection du président Rattazzi. « Il n'est pas permis de nous insulter ainsi, criait-il avec colère, faites respecter le gouvernement ! » Rattazzi , plus que jamais l'ennemi de Cavour, car ces deux hommes ne se saluaient même plus, ne trouvait pas qu'il y eût matière à sévir. L'orage éclatait donc de plus belle ; cette scène dramatique rappelait vraiment les plus tristes jours de la Convention. Force était enfin à Rattazzi de descendre du fauteuil et de suspendre la séance.
A la reprise du débat , un des plus courageux lieutenants de Garibaldi, Bixio, faisait un éloquent appel à la conciliation : « La première partie de cette séance doit être oubliée, disait-il; il faut qu'elle soit effacée de notre esprit ». 11 le fallait, en effet, non seulement pour la Chambre mais pour l'honneur de l'Italie. Cavour le sentait , il sut dominer ses pensées tumul-
tueuses et- répondre à l'appel dé Bixio par des paroles de concorde et d'oubli.
Garibaldi montra dans sa réplique qu'il n'avait pas bien conscience de ce qu'il venait de faire. Se perdant en vaines déclamations, il ne sut pas sacrifier à son tour ses ressentiments aux intérêts suprêmes de la patrie. Il trouva les explications du président du Conseil i< complètement insuffisantes ».
Cavour sortit brisé de cette lutte orageuse. « Si l'émotion pouvait tuer un homme, je serais mort au sortir de cette séance », disait-il à un vieil ami. Il ne mourait pas de suite , il est vrai , mais il avait reçu un coup mortel. Le roi, en galant homme qu'il fut toujours, tentait de réconcilier les deux adversaires et réussissait presque à ramener l'entente entre eux. Cela n'amortissait cependant pas la violence du premier choc , et l'écrasante besogne de Cavour l'empêchait de prendre un repos qui lui était de toute nécessité. « Je n'en puis plus , répétait-il , mais il faut travailler quand même, le pays a besoin de moi. »
Le soir du jour où il parlait ainsi , il était abattu par une fièvre violente que ne dissipait guère une médication absurde. Saigné coup sur coup, affaibli mais toujours ardent à la besogne, il répliquait aux observations des siens qu'il n'avait pas le temps d'être malade. Quarante-huit heures après, rien ne pouvait plus arrêter les effrayants progrès du mal; lui-même sentait sa fin prochaine.
Victor-Emmanuel accourut auprès de son fidèle et vaillant ministre qui s'informait encore d'une voix défaillante des affaires du royaume, du grand emprunt qui se préparait , de la réconciliation avec la France ; qui recommandait à ses collaborateurs de ne ])as proclamer l'état de siège dans les provinces méridionales.
Le 6 juin 1861, à six heures trois quarts du matin , Camille de Cavour s'éteignait, serrant la main du prêtre courageux qui l'assistait à ses derniers moments et répétant une dernière fois : « Frère , l'Église libre dans
l'État libre !
La consternation et la stupeur que causa cette mort foudroyante ne sauraient être retracées. « Qui n'a pas vu Turin ce jour-là ne sait pas ce que c'est que la douleur d'un peuple », a dit l'un des historiens de Cavour. On se serait cru dans une cité ravagée par la peste. Chacun pleurait cette grande intelligence qui était en même temps un grand cœur; cet homme qui, ipieux que personne, « sut secourir et pardonner ».
Dans le monde entier se manifesta un universel sentiment de deuil chez tous les amis et les défenseurs de la liberté. Les adversaires de Cavour eux-mêmes lui rendaient hommage; seuls les sectaires de Mazzini laissèrent éclater une joie scandaleuse.
* Le frére Jacques fut appelé à Rome. Il refusa de révéler en rien son dernier entretien avec Cavour, sacré pour lui comme une confession.
Le Parlement rèçul la funèbre nouvelle de la bouche du ministre de l'intérieur, Minghetti, qui fondait en larmes. « Quand les ministres entrèrent, écrit un témoin oculaire , tous les yeux se portèrent sur le siège vide et tendu de crêpe du président du Conseil , puis de là à la porte de la salle : oii attendait... qu'il parût et que sa parole se fît entendre pour donner des conseils dans cet instant si grave. Par une étrange confusion d'idées, on oubliait ainsi que c'était précisément sa mort qui causait cette situation. »
On fit à Cavour des obsèques splendides , mais la famille déclina la sépulture qu'offrait Victor-Emmanuel dans la nécropole royale. Elle se souvint que huit jours à peine avant la catastrophe, revenant d'une excursion aux travaux du Mont-Genis et passant près du vieux domaine des Bensi, il avait dit à son confident le plus intime : « Là est le château héréditaire de ma famille ; c'est là que je veux reposer après ma mort. »
C'est donc auprès de la modeste église du village de Santena cfue dort maintenant de l'éternel sommeil celui qui jamais ne se reposa pendant sa vie et qiii fut toujours, comme le porte son épitaphe, « le vaillant champion de la liberté des peuples , de l'indépendance de l'Italie, de tout progrès économique, intellectuel et moral ».
Dans ses laborieuses annëes de jeunesse, exposant la longue carrière de Pitt, Cavour avait tracé de l'illustre homme d'État anglais un portrait fidèle dans lequel il semble s'être dépeint tout entier : « Esprit puissant et embrassant bien des choses, il aimait le pouvoir non comme moyen mais comme but. Il n'était point un de ces hommes qui veulent transformer la société de fond en comble moyennant des théories générales et des idées humanitaires. Esprit froid et profond, libre de préjug<?s, il n'était animé que par l'amour de la patrie et de la gloire. »
Voilà bien les idées chères à Cavour, le noble idéal qu'il poursuivit dès les premiers pas de sa trop courte carrière, et l'homme qu'animaient de semblables pensées, l'homme qui a su réaliser d'aussi grandes choses dans l'espace de dix années, celui-là verra son nom éternellement salué par là postérité, car, selon le mot de Palmerston , « si prématurée qu'ait été sa fin, il. ne sera pas mort trop tôt pour sa gloire et sa renommée ».
11 n'était pas mort trop tôt non plus pour que son œuvre, résistant à tous les orages, se développât et s'affermît cjjavantage chaque jour. En 1866 , cette alliance avec la Prusse qu'il avait conçue , dont il avait jeté les premières bases , ramenait Venise au sein de la grande famille italienne. En 1870 , elle aidait à la conquête de la splendide capitale dont il avait fait l'étoile polaire de son pays.
Depuis lors , chacun sait ce qui s'est passé au delà des Alpes, et tous les esprits libéraux ont suivi avec une cordiale sympathie cette admirable expansion de toutes les forces, de toutes les activités, de tous les talents qui fait marcher la nation italienne d'un pas si rapide dans la voie du progrès. *
Rien n'est plus désormais capable de détruire ce qu'ont réalisé la volonté d'un peuple et le génie d'un homme; les vains efforts d'une réaction insensée viennent se briser contre l'œuvre solide de la liberté, et quand Victor-Emmanuel, ouvrant pour la première fois dans la ville éternelle le parlement de l'Italie unie et délivrée, disait dans son viril langage : « nous sommes à Rome et nous y resterons » , il prononçait une prophétique parole que rien jusqu'à présent n'est venu démentir.
Une seule chose manquait à ce beau jour du 27 novembre 1871. Que ne pouvait-on revoir, souriant à son banc, le grand ministre, l'immortel auteur de l'indépendance nationale? S'il n'était, hélas! plus là pour jouir, lui aussi, du triomphe final, sa pensée, son souvenir, plus vivaces que jamais, dominaient tous les esprits et tous les cœurs dans ce moment de suprême allégresse.
• Deux simples chiffres fournissent la preuve la plus éloquente de l'affermissement et de la prospérité croissante de l'Italie : en 1866, la rente italienne était cotée 36 francs à Paris; elle atteint maintenant le cours de 72 ,75.
L'Italie n a cessé de suivre avec une pieuse fidélité les prudents conseils du plus illustre de ses enfants. Toujours , dans toutes les graves circonstances qu elle a traversées depuis 1861, elle s'est demandée ce qu'eût fait Cavour , elle s'est pénétrée de sa profonde sagesse, et quand elle s'est laissé entraîner hors de la voie qu'il lui avait tracée , la fortune a cessé de lui sourire.
Cette tradition si religieusement observée et dont l'Italie s'inspire de plus en plus parce qu'elle en apprécie de plus en plus la justesse et la supériorité , brille du reste par une simplicité qui est la marque de la grandeur et pourrait presque se résumer en un seul mot : modération.
N'est-ce pas en effet le guide constant de tous les actes de Cavour et son plus sûr moyen de réussite que cette modération qui n'exclut ni la résolution ni la fermeté et qui est l'indice le plus certain de la force?
Intelligence nette , lucide , pratique avant tout , voyant loin et voyait juste, il a souvent, en véritable homme d'État, attendu que les circonstances lui fussent plus propices pour faire un pas en avant, mais il s'est toujours victorieusement opposé à ce qu'on fît un seul pas en arrière.
Ajoutez à cela une foi inébranlable dans la liberté , une liberté « sans bonnet rouge et sans bonnet de coton », un attachement inflexible et réfléchi à la mo-
narchie constitutionnelle et au régime parlementaire et vous aurez le secret de cette politique féconde qui a fait de la « terre des morts » la terre des vivants et qui restera, on Ta dit avec raison , « un éternel objet d'admiration pour les générations à venir ».
Décembre 1877.
Di0itizedbyVjOOQlC .