ET GEOFFROI MARTEL
On racontait au xii® siècle * que les ancêtres des comtes d'Anjou étaient venus du pays de Rennes. L'un d'eux, un certain Tertulle, ayaiit, comme biëh d'autres ^, émigré sous la menace des conquérants bretons et des pillards normands, s'était enrôlé dans les armées de Charles le Chauve et avait, pour prix de ses services, reçu un petit bénéfice dans le Gâtinais ^. Son fils Enjeu-
1. Les origines de la maison angevine ne sont connues que par les Geata consulum Andegavorum; mais riiistoire, pour cette période, s'y trouve mêlée à tant de fables que les meilleurs critiques ont presque renoncé à Ten dégager : on s'est complu }\ convaincre d'erreur l'auteur de la chronique plus qu'on ne s'est attaché à mettre en relief les quelques points sur lesquels il parait, au contraire, s'être rapproché de la vérité. Il est certain que les Gesta ne sauraient nous donner ici des indications très précises; mais, si Ton s'en tient à la rédaction la plus ancienne que nous ayons de l'ouvrage (ms. la t. 6218 de la Bibl. nat.), on y peut trouver, croyons-nous, comme un écho — lointain, sans doute, et déformé, mais enfin un écho — de la réalité. C'est en tenant compte de ces observations que nous essayons de retracer en quelques mots les origines de la maison d'Anjou.
2. Nous pensons spécialement à des textes tels que Tart.O du capitulaire de Servais, de l'an 953 (éd. Boretius-Krause, t. II, p. 273), ou l'art. 31 de redit de Pistes, de l'an 864 {ibid., p. 323).
3. Sur tout ceci, voir les deux premiers chapitres des Gesta : le père de Tertulle y est dit « in pago Redonico oriundus » ; quant au bénéfice que reçoit Tertulle, c'est seulement « aliquantum beneficium in Landonensi Castro >» : il n'est pas question de l'attribution à Tertulle du comté de Chàteau-Landon, comme le dit, par exemple, Célestin Port(Dtc/to/i/i., t. III, p. 567).
Halphen. — Le comté d'Anjou. 1
2 LE GOMTà d'àNJOU
ger [IngelgeriuB)^ suivant Texemple paternel, s'était distingué à Tours pendant un des assauts livrés à la ville par les Normands ^ et s'était ainsi attiré les bonnes grâces de l'archevêque Adalard ; celui-ci lui avait fait épouser sa nièce et concéder la forteresse d'Amboise, qu'il était nécessaire de remettre en état après les dévastations des pirates. Enfin, sur la recommandation de Tévêque d'Angers Rainon, frère d' Adalard, Enjeuger avait été chargé de protéger contre les Bretons, dont la domination s'étendait alors jusqu'à la Mayenne *^, et contre les Normands, toujours menaçants*^, l'Anjou oriental, à ce moment entre les mains des descendants de Robert le Fort^.
1. Suivant les Oes/a, Enjeuger, encore tout jeune homme, aurait servi de champion à la veuve du seigneur de Château-Landon dans un procès qui lui était intenté pour adultère : le fait semble légendaire (il est à rapprocher de tous les récits épiques du moyen âge où le chevalier accomplit des exploits par amour pour sa dame) ; mais nulle part, dans la première rédaction, il n'est parlé de Tattributlon à Enjeuger du comté de Câlinais. Il est question ensuite du don que lui aurait fait le roi de la vicomte d'Orléans : entendez peut être qu'il reçut un petit poste militaire à Orléans. Après quoi, il fut envoyé à Tours, où il eut la « regia praefectura » : entendez, sans doute, qu'il a eu un commandement militaire à Tours.
2. Les Gesla disent qu'Enjeuger reçut « dimidius comitatus Andegavis civitatis » : Mabille de se récrier {Introduction, p. lvi) : « L'abbé Eudes a commis un anachronisme ; il a fait allusion à une division géograpliique d'une durée éphémère, créée par Louis le Débonnaire et qui à l'époque dont il parle n'existait déjà plus depuis longtemps. » Mais c'est Mabille qui fait erreur et non l'abbé Eude ; les souvenirs de ce dernier sont, au contraire, extrêmement exacts : les derniers travaux sur l'histoire de Bretagne ont prouvé que l'ancien comte de Nantes Lambert se tailla à la fin de l'année 851 un petit état indépendant sur la rive droite de la Mayenne; qu'à sa mort (l'" mai 852), le duc de Bretagne Erispoë s'en empara et que Salomon, successeur d'Erispoë, et même Alain le Grand (888-907), successeur de Salomon, continuèrent à occuper tout l'Anjou occidental, jusqu'à la Mayenne: voir R. Merlet, Guerres d'indépendance de la Bretagne (Extrait de la Revue de Bretagne, de Vendée et d'Anjou, 1891), p. 10 et suiv. ; A. Giry, Sur la date de deux diplômes de Véglise de Nantes et de Talliance de Charles le Chauve avec Erispoë {Eniv. des Annales de Bretagne, 1898), p. 8- 9 et 18 ; Longnon, Atlas, p. 86; A. de La Borderie, Hist. de Bretagne, 1. 11, p. 74, 341, 407.
3. Nous pensons particulièrement à l'invasion de l'an 886: voir Chron, de NanteSjéd, Merlet, p. 66, n. 3.
4. C'est de cette manière un peu large qu'il faut très vraisemblablement
Mais le véritable fondateur de la dynastie angevine fut Foulque le Roux, fils d'Enjeuger* : après avoir, sans doute, participé à Texpulsion des Bretons hors de l'Anjou occidental 2, Foulque fut, sous Charles le Simple, nommé vicomte d'Angers et abbé de Saint-Aubin et Saint-Lézin d'Angers ^ et ne tarda pas, dès le deuxième quart du x^ siècle ^, à échanger son titre de
inlerpréter Tattribution de la moitié du comté d'Anjou à Enjeuger. D'ailleurs l'auteur des Gesta n'ignorait pas du tout que l'Anjou • relevât de la maison de Robert le Fort, comme le montre la phrase : <(... ita jam diu rege et praedictis duobus episcopis et aliis primatibus Franciae, qui ibi stationes suas nimium taediosas facere a rege cogebantur, in custodiis civitatis hujus defessis, libenter Ingelgerius, cujus strenuitati omnes confidebant, ad defendendam regionem et urbem saevis praedonibus oppositus est et comes ibi factus » (éd. Marchegay et Salmon, p. 46). Voir, en outre, tout le début du chapitre consacré à Foulque le Roux, qui est beaucoup moins éloigné de la vérité, malgré quelques erreurs, que Mabille ne semble vouloir le dire.
1. Cette filiation, donnée par les Gesia, est confirmée par une charte où Foulque le Roux se dit « fils d'Enjeuger » : Cartulaire de Saint-Aubin (V Angers^ éd. Bertrand de Broussillon, n» 177. Cette charte était transcrite avec d'importantes variantes dans le Livre noir de Saint-Maurice d'AngerSy î^ 24 v<>, copié dans la Coll. dom Housseau, vol. 1, n« 155.
2. Les Gesta disent simplement que le descendant de Robert le Fort alors maître de la Neustrie (les Gesta sont quelque peu confus sur l'identité de ce personnage) donna à Foulque « integrum comitatum Andegavensium, qui prius bipartitus erat » : les historiens modernes sont portes, en effet, à admettre que c'est vers le début du x® siècle que l'Anjou occidental a été arraché aux Bretons (voir les ouvrages cités ci-dessus, p. 2, n. 2).
3. C'est en effet vicomte et non comte que Foulque le Roux a d'abord été nommé, comme Mabille l'a prouvé (Introd.^ p. lx-lxii) ; mais, somme toute, l'erreur des Gesta, qui le font nommer tout de suite comte, est vénielle et, en tout cas, cette chronique note avec une grande exactitude qu'en même temps Foulque le Roux a été nommé abbé de Saint-Aubin et Saint- Lézin (Cf. Cartul. de ^aint- Aubin, éd. Bertrand de Broussillon, n<» 177), — Nous disons, d'accord avec les Gesta, que c'est sous Charles le Simple que Foulque a été nommé vicomte : en effet, si un Foulque apparaît dès 886 dans la suite d'Eude, fils de Robert le Fort, nulle part il n'est dit qu'il soit vicomte; c'est en septembre 898 que pour la première fois il est dit vicomte (Mabille, Introd,, pièce justif. n° 2).
4. En 905, on le trouve qualifié de « vicomte d'Angers et de Tours » (Mabille, Introd., pièce justif. n® 3), mais c'est, sans doute, seulement par intérim qu'il remplit les fontions de vicomte de Tours et seulement parce que le vicomte de Tours Alton étant mort, on n'a pas encore nommé
vicomte contre celui de comte. Un mariage avec Roussille [Roscilla) ^ fille d'un riche seigneur de Touraine nommé Garnier *, lui valut la possession de Loches, Villentrois et la Haye ^, Il eut pour (ils Gui, d'abord chanoine de Saint-Martin de Tours, puis évêque de Soissons, Enjeuger, mort jeune, et Foulque le Bon ^, qui lui succéda en 941 ou 942 ^.
Suivant les Gestaconsulum Andegavorum^le gouvernement de Foulque le Bon fut marqué par une longue période de paix et de prospérité. Ce comte cependant ne resta point inactif : après avoir épousé Gerberge, dont il eut deux fils, Geoffroi et Gui, et une fille, Adélaïde ^, il s'unit en secondes noces, en 952, à la veuve
son remplaçant. — En 909, dit Mabillc, et en 912, Foulque le Roux prend le litre de comte : pour 912, la charte qu'il cite ne le prouve nullement ; pour 909, la charte alléguée n'est conservée qu'en transcription et il est difficile de dire si Ton n'a pas affaire à une simple faute de copiste. C'est à partir de 929 {Cartul. de Saint- Aubin, éd. Bertrand de Broussillon, n® 177) que Foulque prend, pour ne plus le quitter, le titre de comte.
1. Dans la charte de 920, citée à la note précédente, Foulque le Roux s'exprime ainsi : « Ego Fulco, Andecavorum comes, abbas quoque Sancti Albini Sanctique Lizinii, necnon et uxor mea Roscilla et filii mei Widdo ac
Fulco pro remedium mee anime vel anime Ingelgerio, genitore meo,
atque Ingelgerio, filio meo, necnon pro anima Warnerio, socro meo, et uxore sua Tescenda... » Pour la qualité de ce Garnier, voir les Gesta,
2. Ce sont les Gesta (éd. Marchegay et Salmon, p. 65) qui le disent, et en tout cas, dès Geoffroi Grisegonelie, nous avons la preuve absolue que les comtes d'Anjou étaient maîtres de Loches.
3. Ces trois fils sont nommés dans la charte de 929 citée ci-dessus, n. 1. Voir aussi la généalogie n° II des Généalogies angevines éditées par R. Poupardin dans les Mélanges d'archéologie et d'hist, de C École française de Rome, t. XX (1900), p. 206. — Pour Gui, c'esl Flodoard [Annales, ann. 937) qui nous dit qu'il fut chanoine de Saint-Martin de Tours (cf. Laucr, Louis IV d'Outremer, p. 136, n. 1).
4. C'est ce qu'établit Mabillo [Introd,, p. lxiii). Cependant il ne faudrait peut-être pas être trop affirmalif : la seule chose que les documents montrent clairement, c'est que Foulque le Roux vivait encore en août 941.
5. Voir dans le Cartul. de Saint- Aubin, éd. Bertrand de Broussillon, n° 224, une charte de Geoffroi Grisegonelie, qui, d'accord avec son frère Gui, pour le repos de l'Ame de leur père Foulque et de leur mère Gerberge, fait une donation à l'abbaye de Saint-Aubin. — Pour Adélaïde, voir Mabille, Introd., p. lxv-lxvi. C'est cette Adélaïde qui s'est égale-
d'Alain Barbetorte, sœur du comte de Blois Thibaud le Tricheur *• Or, ce dernier, à qui Alain avait confié la tutelle de son fils Drogon 2, en ayant abandonné la garde à son nouveau beau-frère et lui ayant remis, en outre, jusqu'à la majorité de Tenfant la suzeraineté du comté de Nantes et des Mauges ^y Foulque, à en croire des récits, il est vrai, quelque peu légendaires, aurait pris goût à cette domination et aurait même tenté en faisant périr Drogon de se rendre définitivement maître des domaines qui lui étaient temporairement confiés^; mais les Nantais, attaqués quelque temps après par les Normands, ayant en vain imploré son secours, labandonnèrent pour se donner aux bâtards d'Alain Barbetorte, Hoël et Guérech ^. La. tentative de Foulque le Bon échoua donc; mais elle ne devait pas être oubliée par ses successeurs.
Ses enfants parvinrent tous à de hautes situations ': Gui, après avoir été abbé de Cormery et de Saint-Aubin d'Angers,
ment appelée Blanche, comme on le voit aux généalogies n«» II et IV des Généalogies angevines citées ci-dessus n. 3
1. Voir Chron, de Nantes, éd. Merlet, ch. XXXVII. — Plusieurs historiens ont, d'après le témoignage de VAri de vérifier les dates, donné à la sœur de Thibaud le nom de Gerberge : c'est confondre la seconde femme de Foulque le Bon avec la première, qui, nous l'avons vu, a effectivement porté ce nom. Il est certain, en effet, que ce n'est pas en 952 que Foulque a pu épouser celle qui fut la mère de Geoffroi Griscgonelle, de Gui et d'Adélaïde. — Les auteurs de VArt de vérifier les dates et les historiens modernes, conformément au témoignage des Gesta (éd. Marchegay et Salmon, p. 75) et de la généalogie n® II des Généalogies citées ci-dessus, p. 4, n. 3, admettent que Foulque le Bon eut un fils nommé Dreu ou Drogon: il semble qu'il y a eu confusion ici entre le fils de la seconde femme de Foulque et les enfants de Foulque lui-même.