‹ Le comte d'Antraigues, 1788-1812Chapitre 1 sur 15 · Le comte d'Antraigues, 1788-1812 · texte numérisé non relu

Le comte d'Antraigues, 1788-1812

Madame Saint-Huberty désespérait ^presque du retour de Suzanne, en ne la voyant pas revenir lui rapporter la réponse qu'elle désirait. Elle craignaitqu'elle ne se fût trompée elle-même, lorsqu'elle prétendait que le porteur do la lettre, le comte d'Anlrai-

gués attendait au bas de l'escalier; car elle s'expliquait difficilement tant de résignalion de la part d'un homme tel que le comte; et puis, en supposant qu'il se fût décidé d'abord à remplir cette lâche assez désagréable, et quelque intérêt qu'il eût à recevoir directement la réponse de l'actrice; ne pouvait-il pas être arrivé que d'Antraigues eût été obligé de quitter la place avant d'avoir obtenu ce qu'il désirait, car il devait avoir beaucoup d'affaires et de relations, qui ne lui permettaient pas sans doute de sacrifier un temps précieux à l'espoir d'une entrevue avec une actrice. Combien plus vivement alors regrettait-elle d'avoir donné à Suzanne cette consigne sévère qui la forçait de renvoyer indistinctement toutes les personnes qui se présenteraient! Pourquoi n'at-elle pas songé à faire une exception en faveur de l'homme qui avait pris soin de lui demander la permission de la venir voir? Cette sollicitation n'aurait-elle pas dû avertir madame Sainl-Huberty que la consigne ne devait pas être générale, exclusive, et

son cœur, si elle l'avait consulté, lui aurait conseillé de faire une exception pour le comte d'Anlraigues.

Mais d'un autre coté, cette exception avait bien ses désagrémens, ses embarras: un privilège de cette sorte accordé à un homme aussi brillant que le comte d'Antraigues n'eût pas manqué d'exciter quelques soupçons; Suzanne elle-même n'eût pas été une confidente sur la discrétion de qui on pût entièrement se reposer : elle avait sans doute des qualités fort essentielles , mais elle n'avait pas celle de toujours se taire quand le silence était un impérieux devoir pour elle; elle avait aussi la dangereuse habitude d'observer, déjuger tout ce qui se passait chez sa maîtresse , et si madame Saint-Huberty lui avait dit, lorsqu'elle lui faisait connaître la consigne :

— Je n'y suis pour personne, excepté pour un monsieur qui n'est pas M. Ropi-

quet.

Oh! l'amour-propre de madame Saint- Huberty aurait trop souffert de la nécessité

d'un pareil langage; elle n'eût jamais osé inspirer à sa camériste des idées d'intrigues et de rendez-vous mystérieux. Après avoir pendant si long-temps conservé sa réputation , être réduite à rougir devant sa femmede-chambre, l'initier pour ainsi dire aux secrets de son cœur et d'une passion qui se réveillait avec plus de force que jamais, mais qu'elle ne pouvait encore avouer, c'était des extrémités pénibles, devant lesquelles avait dû reculer le courage de l'actrice; il lui en aurait trop coûté de déclarer ainsi ce qu'elle éprouvait pour le comte d'Antraigues , et l'ascendant qu'il avait pris sur elle.

Mais aussi les mêmes dangers ne se représentaient-ils pas par l'effet de cette entrevue qu'elle venait d'accorder avec tant d'empressement, et de cette rapide condescendance à des vœux exprimés dans un billet remis avec les formes traditionnelles du roman? Comment Suzanne, dont elle paraissait surtout craindre le jugement, les commentaires et les caquets, comment Su-

— 7 ~ zanne se détendrait-elle de certaines présomptions de faiblesse de la part de madame Saint-Huberty, ou tout au moins d'un commencement d'affection pour un homme qui , au dire même de la camériste ne la justifiait que trop. Car l'actrice avait pu deviner, d'après le langage de Suzanne, qu'elle était assez disposée à excuser, une liaison avec un cavalier qu'elle trouvait si fort de son goût, et la démarche qu'elle venait de faire de la part de sa maîtresse auprès de lui , les prévenances singulières qu'on lui témoignait, tout devait donner à penser à Suzanne que les prétendues affaires dont lui avait parlé sa maîtresse, n'étaient qu'un prétexte pour donner le change

à ses soupçons.

— Eh bien, dit celle-ci, en entrant rapidement dans la chambre de sa maîtresse, j'ai trouvé ce monsieur...

— Tu l'as trouvé?

Madame Saint-Huberty ne put cacher le plaisir que lui causait celte nouvelle.

— Tu l'as trouvé?

— Oui, madame, et il est encore dans l'antichambre.

— Quoi! il est si près d'ici, M. le comte d'Antraigues?

— Ne m'avez-vous pas dit de le faire monter"? Voyons, madame, allez-vous encore me gronder? Est-ce que je ne vous aurais pas encore comprise?

— Je ne te parle pas de cela mais excuse-moi, ma bonne amie, excuse-moi

Je ne sais ce que j'éprouve...

— Oli mon Dieu! madame, seriez-vous indisposée? Il me semble que vous changez de couleur...

— Ce n'est rien... va, ce n'est rien; mais cette visite à laquelle je ne m'attendais pas me donne de l'embarras.

— Avez-vous peur de monsieur le comte?

Je vous assure qu'il n'a pas l'air du tout méchant... il est, au contraire, fort aimable.

— C'est possible, Suzanne, c'est possible... Mais des affaires d'intérêt à discuter... Je n'entends rien , tu le sais, à ces sortes de choses.

—Vous trouverez , j'en suissûre, monsieur le comte très accommodant... Mais pourquoi aussi n'avez-vous pas chargé SI. Ropiquet de vos pouvoirs?..;

Madame Saint-Huberty fronça le sourcil, et jeta un regard courroucé sur Suzanne :

— 11 me semble, Suzanne, que je vous ai déjà expliqué...

— Ah ! c'est vrai ; j'avais oublié ce que vous m'avez dit tantôt. Chienne de mémoire.

— Allons, laissez entrer monsieur le

comte...

— Si madame a peur , cependant , je resterai [auprès d'elle , en ayant l'air de coudre sous ses yeux...

Madame Saint-Huberty fit un signe négatif à Suzanne et lui montra la porte, pour lui indiquer ce qu'elle avait a faire au plus tôt , puis le comte d'Anlraigues entra et referma la porte sur lui , après avoir fait un salut gracieux à madame Saint-Huberty :

— Eh! madame , combien je vous suis

reconnaissant de la bonté que vous avez eu de vouloir bien me recevoir. Comment pourrai-je faire pardonner mon importunilé?

L'actrice le rassura et se rassura aussi un peu , au moyen de ces formules de politesse qui lui épargnèrent les ennuis et les embarras du début de la conversation, avec un homme qu'elle connaissait à peine, et qui cependant était pour elle , l'objet de tant de sentimens divers; car elle savait que c'était un homme d'esprit , et de plus un homme de talent; en outre les événemens qui avaient accompagné la première entrevue, ne contribuaient pas peu à rendre la situation fort gênante et même très critique pour l'actrice.

On devait tourner pendant quelque temps de part et d'autre, autour du sujet principal , autour de la question la plus importante; et il était bien difficile de l'aborder de front. Madame Saint Huberty n'avait pu, la première fois qu'elle avait revu d'Autraigues, lui parler de l'aventure qui

les avait rapprochés neuf ans auparavant, ni des recherches qu'elle avait faites pour s'acquitter envers son sauveur, ni des répugnances qu'elle avait rencontrées dans le zèle et le dévoùment de Ropiquet, lorsqu'elle l'avait suppliée de lui faire connaître l'homme ù qui elle devait peut-être la vie. La présence de Ropiquet, était un grand

^ inflations qu'on avait à se faire , car, il y avait .^jjien deschoses à expliquer; des choses presl^lue inexplicables du côté de d'Anlraigues /.^yqui se trouvait être le neveu de Ropiquet, / un neveu dont celui-ci avait soigneusement caché l'existence à l'actrice. Et puis il restait encore a parler de la soirée de madame de Varanges, de cette réunion où madame Saint- Huberty avait été si vivement émue de la ressemblance qu'elle trouvait entre les traits du héros de celte soirée et la figure du jeune homme qui avait si généreusement exposé ses jours pour sauver l'actrice. Que de choses on avait donc à se dire réciproquement; mais aussi comment entamer une

conversation qui devait toucher à des intérêts également délicats , et qui [demandait aux deux interlocuteurs, une sorte de compromis ou d'engagement tacite pour mettre de côté toute susceptibilité, et se placer en dehors de toute présomption d'orgueil ou d'amour-propre ;

Et il faut le dire, pour disculper madame Saint-Huberty , l'empressement qu'elle avait témoigné pour répondre à la lettre du comte d'Antraigues , pour le recevoir chez elle , suivant son désir, n'était pas le résultat d'une inclination subite dont elle n'avait pu se défendre en voyant les grâces et les qualités brillantes du comte d'Antraigues. Mais la blessure ancienne que Ropiquel avait cru fermée et cicatrisée, était restée ouverte; l'amour que madame Saint- Huberty avait conçu pour le jeune homme qui s'était dévoué pour elle, n'avait pas cessé d'occuper son cœur; elle pensait sans cesse à ce Ferdinand pour lequel elle s'imaginait n'éprouver que le sentiment de la reconnaissance; le temps n'avait fait qu'ir-

riier la vivacité de cette tendresse à laquelle des circonstances bizarres prêtaient une mystérieuse puissance, et qui se fortifiait sous les yeux même de Ropiquetqui ne s'en doutait guères. Aussi comment l'actrice aurail-cllepu s'imposer celte froide réserve dont les lois lui interdisaient, sans doute, la démarche équivoque qu'elle venait de risquer? cet instant allait décider de sa vie. Après avoir parlé de diverses choses qui se rattachèrent à la soirée de madame de Yaranges :

— Il faut convenir, madame, dit le comte d'Antraigues, que je jouais un rôle assez fatigant dans celte réunion : j'étais vraiment sur la sellette.

— Mais il me semble, monsieur le comte, dit madame Saint-Huberty , il me semble que le triomphe était complet ; rien ne manquait à votre gloire et vous avez obtenu des applaudissemens unanimes.

— Oui , à peu près , madame , mais 6n sortant de chez madame de Yaranges , combien de vanités blessées, d'amitiés hypocri-

tes se sont vengées de l'écrivain applaudi ! Combien de calomniateurs, même parmi ceux qui paraissaient les plus ardens à ma défense, lorsque des critiques mêlèrent leur voix aux suffrages que j'avais obtenus !

— Il est vrai, monsieur le comte, que l'envie ne perd jamais ses droits; il faut toujours qu'elle ait son tour, et la gloire s'expie par certaines compensations qui en diminuent le prix. Voyez la destinée des jeux de théâtre : un grand comédien, n'eslil pas souvent vilipandé par un gazelier impudent , et quelquefois sifflé par un stupide parterre? C'est le sort du talent, monsieur le comte, et il faut vous résigner; dans la carrière où vous êtes lancé, vous rencontrerez bien des envieux, bien des adversaires.

— Oui , madame , je le sais, mais quand vous avez entendu lire par d'Eprémesnil ces fragmens de mon mémoire sur les Etats- Généraux , vous Dépensiez pas, sans doute, que l'auteur était un certain monsieur Ferdinand...

— Monsieur Ferdinand !

— Oui , madame , ce Ferdinand que vous connaissiez depuis neuf ans , et que cependant vous n'aviez vu qu'une fois.

Madame Saint-Huberty rougit et pâlit tour à tour; elle balbutia quelques paroles, mais son trouble, son émotion l'empêchaient d'exprimer nettement sa pensée à d'Antraigues qui s'étant assis, se rapprocha d'elle et lui prenant la main :

— C'est cependant ce même Ferdinand qu'alors vous avez dû trouver bien imprudent,bien étourdi, bien grossier... qui, après vous avoir reconduite chez vous, sachant combien votre état devait inspirer d'alarmes, n'est pas môme venu une seule fois demander de vos nouvelles.

— Mais, monsieur le comte, ce que vous aviez fait pour moi suffisait, vous aviez assez fait pour être dispensé de toute visite, mais ce n'est pas là votre crime, monsieur le comte...

— Mon crime! ah ! madame, en auraisje commis encore un autre ?

— C'est île m'a voir laissé ignorer à qui je devais ce signalé service.-, car je vous devais la vie , monsieur le comte , et sans vous, sans votre dévouement , si je ne périssais au milieu des flammes, j'étais étouffée par la masse qui se pressait autour de moi , j'étais foulée aux pieds... Oh ! ces souvenirs sont bien présens à mon cœur... bien plus encore qu'à mon esprit. Oui , je vois encore les périls auxquels j'étais exposée; j'entends encore les cris des femmes , des enfans, au milieu de cette horrible catastrophe , et moi , faible femme , encore souffrante d'une maladie qui m'avait laissé une excessive faiblesse, que serais-je devenue?

— Ah! madame, sans doute vous n'auriez pas manqué de protecteurs; d'autres bras se seraient offerts, et dans ce grand malheur, les actes de dévouement et de courage ne furent pas rares.

— Oui, mais combien aussi de victimes, malgré l'héroïsme de quelques hommes généreux! Toutefois, monsieur le comte,

vous ne vous êtes pas souvenu de celle que vous aviez sauvée; vous lui avez laissé le regret de ne pouvoir jamais s'acquitter envers vous, de vous remercier...

— Que voulez-vous , madame? je croyais n'avoir mérité ni remercicmens , ni reconnaissance; je pensais avoir fait une chose toute naturelle et qui n'avait pas besoin de récompense , ou plutôt je me trouvais assez récompensé par ma conscience, et par l'idée d'avoir conservé à la France un talent qui l'honore; à la scène lyrique un de ses plus beaux ornemens. Dites , madame, comment n'aurais-je pas été satisfait?

Madame Sainl-Huberty leva les yeux vers d'Àntraigues, ils étaient humides de larmes : le comte ému lui-même par cette sensibilité si louchante que témoignait l'actrice , eut beaucoup de peine à conserver le calme de son maintien , et à ne pas s'abandonner à la vivacité du sentiment que lui inspirait alors madame Saint-Huberty. Ces beaux yeux où brillaient des pleurs qu'on versait

au souvenir seul de Ferdinand ; celte poitrine qui s'élevait et s'abaissait sous les soupirs , cette main qu'on lui abandonnait , tout jeta d'Antraîgues dans un transport dont il ne fut pas maître; il couvrit de baisers cette main qu'on lui avait livrée , et puis s'adressant à madame Saint-Huberty , dont l'attendrissement avait en ce moment tant de charmes :

— Pourquoi donc pleurez-vous ainsi, madame? est ce donc moi qui cause celle douleur? ah! si vous le désirez, je me retire.

— Pardonnez , pardonnez, Ferdinand...

non, monsieur le comte...

— Puisque les souvenirs que j'ai réveillés sont si pénibles pour vous...

— Oh ! ils ont fait la consolation de mon existence...

— Aujourd'hui ils vous font trop souffrir... changeons le sujet de la conversalion.

— Ferdinand... cher comle... vous concevez qu'après avoir si long-temps désiré

de vous voir, j'éprouve une telle émotion... me trouver enfin près de celui que mes vœux, que mon cœur appelaient depuis neuf ans; ah! si c'est de la faiblesse , vous l'excuserez j'en suis sûre; mais combien j'en veux à Ropiquet de m'avoir ainsi trompée , de m'avoir refusé le bonheur après lequel je soupirais !

— Ne l'accusez pas, madame, gardezvous de le juger sévèrement; s'il vous a caché la vérité, s'il n'a pas satisfait votre curiosité et votre reconnaissance , il avait peut-être des motifs légitimes pour agir ainsi; il faut croire que la prudence lui conseillait cette conduite, et s'il a commis une erreur, il a été dupe lui-même de prévention ou de faux rapports; mais, quoi qu'il en soit, je me porte fort pour la sincérité bienveillante des intentions de Ropiquet...

— Rais ce n'est donc pas votre oncle?... Madame Saint-Huberty avait adressé

cette question avec l'air et l'accent de la surprise.

— Pouvez-vous en douter , après ce que vous avez vu , entendu hier à cette place même ?

— C'est vrai , je ne songeais pas... je ne je ne me rappelais plus cette circonstance ; mais puisqu'il est votre oncle, monsieur le comte , comment se fait-il qu'il ait toujours gardé le silence sur votre compte, qu'il ne m'ait jamais révélé même votre naissance.

— C'est que probablement il craignait d'assumer une responsabilité trop grave en annonçantsa parenté avec un jeune homme, qui alors ne tenait pas une conduite fort exemplaire.

— Mais pouvait-il exiger qu'un jeune homme spirituel , instruit, fait pour réussir dans le monde, vécut comme un Caton ou comme un saint ermite? Vous vous amusiez comme s'amusent à Paris lous les jeunes gens qui ont l'imagination un peu vive, et qui chérissent avant tout leur indépendance. Il n'y a pas de mal à cela , et ïlopiquet lui-même a été jeune aussi.

— Mais il y a des jeunes gens qui abusent quelquefois du droit qu'on leur accorde de se livrer au plaisir, et qui encourent de justes reproches.

— Sans doute vous avez payé ce tribut à la jeunesse , mais de la dissipation , des écarts auxquels s'emporte la fougue de l'âge, à des désordres scandaleux, à des excès condamnables, la distance est grande.

— Et qui vous dit que je ne l'aie pas franchie , madame ?

La physionomie de madame Saint-Huberty se voila un moment d'un nuage de tristesse; elle était fâchée d'entendre justifier ainsi le vieux musicien.

— Mais , monsieur le comte , il est bien difficile de croire que vous ayez mérité la sévérité de votre oncle, au point de le forcer à rougir de son neveu.

— Mais enfin la chose était possible, madame, et vous ne pouvez condamner Ropiquet, sans preuve. Eh! bien, c'est moi qui le défendrai, qui le disculperai de vous avoir caché mon nom et le lien de parenté

qui m'unissait à lui. Oui, madame, mon oncle a été bon, indulgent, faible même pour son neveu, et j'ai abusé de sa bonté, j'ai répondu à ses bienfaits par l'ingratitude, par une mauvaise conduite.

L'actrice étonnée de cette étrange confession, ne savait que penser d'une franchise qui s'accusait ainsi, pour épargner à Ropiquet les reproches que madame Saint- Huberty était en droit de lui adresser. Toutefois elle soupçonna qu'il y avait encore du dévouement, de l'héroïsme de la part de d'Antraigues , dans une pareille conduite et que ses aveux étaient le prétexte d'une justification pour l'oncle.

— Mais , monsieur le comte, comment pourrai-je ajouter foi à ces paroles ; votre existence, votre talent, votre position dans le monde les démentent; s'il fallait vous en croire, vous auriez été un mauvais sujet, pardonnez-moi cette expression, vous auriez été indigne des bontés de Ropiquet et vous l'auriez obligé par vos désordres à vous désavouer pour son neveu, à vous mécon-

naitre, à repousser comme une honte toute relation avec vous... Ah! c'est impossible... Ropiquel a été trompé lui-même, îi a cédé à des suggestions perfides, etquesais-je enfin? que vous dirai-je ? le cœur de l'homme a des mystères inexplicables. Peut-être y a-t-il dans tout ceci un de ces secrets d'inimitié, de haine de famille. Ce n'est pas la première fois qu'on aurait vu un oncle rendre un pauvre neveu responsable et victime des altercations subites, des procès déplorables suscités à propos de quelque succession... Ropiquet, je me plais à lui rendre cette justice, n'autorise point de pareils soupçons, mais enfin comment comprendre que monsieur le comte d'Antraigues, ici présent, que ce Ferdinand si généreux, si intrépide, et si désintéressé, ait pu mériter à ce point l'animadversion de son oncle?... comment pourrais-je admettre celte supposition, moi surtout qui vous ai jugé, apprécié, il y a neuf ans, qui vous ai revu au milieu de votre triomphe, couronné par l'élite de la société pa-

risienne el placé au premier rang des écrivains français, au-dessus même de monsieur le comte de Mirabeau.

Ces paroles furent prononcées avec une chaleur , un entraînement qui firent une profonde impression sur le comte d'Antraigues; il écoulait, il admirait cette femme de théâtre qui puisait dans des considérations de l'ordre moral , dans des rapprochemens habilement combinés, des preuves et des argumens en faveur de l'homme qu'elle s'obstinait à défendre contre luimême et contre ses aveux. C'était de la passion qui parlait ainsi et d'Antraigues en reconnut l'accent; il jugea alors que sa cause était à demi-gagnée et que la partie la plus délicate de l'espèce de confession à laquelle il s'était résigné, pour éviter de grands embarras et peut-être la ruine complète de son crédit et de ses espérances de fortune; il jugea, disons-nous, que cette partie délicate qui comprenait la possession singulière d'un litre nobiliaire, et l'explication de cette énigme ne lui coûterait pas

autant de peine et d'efforts qu'il s'était d'abord imaginé. L'actrice était trop bien disposée à l'indulgence, pour que d'Antraigues tremblai en abordant ce sujet sur lequel madame Saint - Huberty attendait sans doute aussi beaucoup de franchise de sa part.

Il y eut un moment de silence entre les deux interlocuteurs, après le plaidoyer de l'actrice en faveur du comte et la réfutation si chaleureuse, si animée par laquelle elle s'était efforcée de prouver l'innocence de son nouveau client.

— Vous êtes un excellent avocat, pour moi, lui dit d'Antraigucs, et vous avez plaidé ma cause avec une éloquence qu'on applaudirait au barreau.

— Oh ! monsieur, je ne suis pas avocat , je n'ai point plaidé votre cause et vous n'avez pas besoin d'être défendu.

— Au contraire, madame, j'ai bien des torts , j'ai fait bien des fautes dans ma vie et je les ai cruellement expiées. Mais la bonne opinion que \ous avez conçue do

moi vous égare et vous porte à me juger trop favorablement. Vous vous obstinez à ne pas vouloir admettre que j'aie mérité la haine de mon oncle par les désordres de ma jeunesse, vous pensez que mon oncle a été injuste, cruel envers moi, et cela m'afflige.

— Telle n'est pas mon intention , monsieur , et en admettant même que les motifs qui ont fait agir Ropiquet soient étrangers à votre conduite, et qu'il ait été mupardesressentimens et des rancunes de famille, ne croyez pas que je conserve contre lui quelque animosité. Oui, il y a longtemps que mon cœur lui a pardonné, ou plutôt je ne lui en ai jamais voulu, parce que je sais que son attachement pour moi est sincère, il m'en a donné des preuves multipliées depuis quinze ans, et rien ne me fera oublier ce que je lui dois; ma reconnaissance pour lui est éternelle. Mais enfin, monsieur, quant à votre jeunesse que vous voulez absolument faire trouver si coupable?...

— J'ai fait le serment, madame, en venant ici, de vous dire toute la vérité.

- Mais, monsieur , je ne vous la demande pas... je n'ai aucun droit sur vous... je ne crois pas du moins en avoir.

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