‹ Le comte d'Antraigues, 1788-1812Chapitre 2 sur 15 · ABSOLUTION · texte numérisé non relu

ABSOLUTION

Madame Saint-Huberty était dans une agitation difficile à décrire et les derniers mots de d'Antraigues lui faisaient comprendre toute l'autorité qu'à son tour elle avait conquise sur le cœur du comte. Ce fut un trait de lumière pour elle, un témoi-

gnage de la victoire qu'elle avait remportée; elle venait d'entendre de la bouche du comte d'Antraigues une sorte de déclaration d'amour, car elle ne pouvait interpréter autrement ses expressions lout-à-fail explicites. Pourquoi donc aurait-il fait le serment dédire la vérité à madame Saint-Huberly? Pourquoi s'imposail-il cette nécessité? L'actrice pouvait exiger de lui des égards, et les hommages d'une politesse ordinaire; mais des égards et du respect qu'elle devait obtenir d'un homme qu'elle avait accueilli avec bienveillance, ne comportaient pas ces expressions de soumission, cet aveu d'une dépendance qui acceptait toutes les conditions qu'on pouvait lui dicter; d'Antraigues semblait ne vouloir d'autre juge que madame Saint-Huberty, à elle seule il voulait révéler sa vie , son ame tout entières. C'était l'esclave devant l'arbitre de son sort, enfin l'amant passionné attendant l'arrêt qu'allait prononcer sa maîtresse.

Mais c'était pourtant là cet homme naguère presque indifférent, et qui était en-

tré chez madame Saint - Iïuberly plutôt pour prévenir les conséquences d'une enquête fâcheuse sur son compte , et les effets d'une explication entre l'actrice et Ropiquet , au sujet de la rencontre et de la reconnaissance de l'oncle et du neveu, que pour essayer de subjuguer le cœur d'une femme. Sans doute d'Antraigues comptait un peu sur ses avantages et sur sa supériorité dans l'art de la séduction, et il avait fait entrer dans ses calculs le titre puissant qu'il avait à la reconnaissance de l'actrice : il voulait obtenir son silence sur ce qu'elle avait vu et entendu, et lui demander de la discrétion en retour du service signalé qu'il avait été heureux de lui rendre neuf années auparavant. Il y allait de son avenir tout entier, de la position qu'il avait conquise dans le monde à force d'adresse et d'assurance et, il faut le dire, d'effronterie; ses plus précieux intérêts étaient attachés au mystère qui enveloppait son existence, et qui dérobait à la malignité , à l'envie, le secret de son élévation si rapide. Sa visite

était donc une précaution, et le but qu'il se proposait en venant chez l'actrice, excluait toute espèce d'idées d'intrigue ou de liaison amoureuse. Mai.s l'actrice s'était montrée à d'Anlraigues avec tant de grâces et de charmes; il l'avait vu si touchante et si tendre, qu'il avait été captivé par cet entretien , où tout l'avantage était resté du côté de madame Saint Huberty. Il avait senti s'éveiller dans son cœur avec une force subite le sentiment (pie l'actrice lui avait inspiré; il l'éprouvait pour la première fois; car passant tout-à-coup des emportemens et des ardeurs d'une jeunesse fougueuse, qui d'ordinaire a toujours à rougir de ses altachemens passagers, aux calculs et aux spéculations de l'ambition, il ne lui avait pas été donné de connaître une femme digne d'un attachement solide. Celle-ci ne ressemblait nullement à ces êtres dégradés, à ces femmes perdues dont il recherchait la société, et au milieu desquelles Ropiquel l'avait jadis trouvé, lorsqu'il avait mission de le découvrir et de juger si son neveu

pouvait être avoué par son oncle ; ce n'était pas non plus une de ces femmes de théâtre telles que le monde les représentait toutes, en les chargeant de tous les vices, et de toutes les fautes d'une \ie dissipée et libertine. D'Ànlraigues voyait une femme jolie , vive, spirituelle et tendre tout à la fois; sa réputation d'actrice célèbre prêtait un nouveau charme à ses grâces naturelles, et le zèle qu'elle mettait à défendre d'Antraigues contre lui-même, et qui trahissait le secret de son cœur, tout contribua à enflammer d'Anlraigues d'une passion violente pour l'actrice, tout lui lit changer de rôle devant elle , et plus il l'entendait , plus il la voyait, plus il s'applaudissait de l'heureux hasard qui l'avait rapproché d'une femme qui méritait si bien d'être aimée.

Madame Saint-Hubcrty avait, ainsi qu'on l'a vu plus haut, déclaré qu'elle n'avait aucun droit sur d'Antraigucs , mais il y avait quelque restriction dans ses paroles , et il était facile au comte de voir qu'elle ne

demandait pas mieux que d'être investie

d'une manière positive de ces droits qu'elle contestait encore, mais faiblement. D'ailleurs le sens des dernières paroles de d'Antraigues, prouvait à l'actrice qu'il allait audevant de ses vœux.

Le comte n'avait pas répondu tout de suite à l'observation de madame Saint-IIuberly , relativement au droit qu'il avait paru lui conférer; enfin, s'impatientant de son silence :

— C'est vous, vous plutôt, monsieur le comte , qui avez des droits sur moi , sur ma reconnaissance.

— Ils sont bien faibles, madame.

— Ah! comment se pourraient-ils plus puissans... monsieur le comte... je vous dois la vie... quel prix puis-jc vous offrir... comment pourrais-je espérer de n'être pas au-dessous du service?...

— Ah! il est un bien, madame, un bien qui me paraît bien au-delà de ce que je puis prétendre...

— Quel bien?... Ferdinand... monsieur

le comte parlez, expliquez-vous

^Quoi! vous ne me comprenez pas, madame... faut-il vous avouer...

— Oui , cher comte , demandez tout ce qu'il m'est permis de vous offrir, de vous accorder...

— Votre cœur..*

— Mon cœur!...

—Oui, c'est le seul prix auquel j'aspire...

— Ah! Ferdinand... il esta toi! il est à vous... mais ma tête s'égare... monsieur, que vous êtes cruel ! à quels combats vous le livrez ce pauvre cœur qui était à vous depuis bien long-temps... que vous avez dédaigné...

D'Antraigues se jeta aux genoux de l'actrice, et couvrit ses mains de baisers.

— Quoi! j'ai pu refuser, j'ai pu dédaigner... non, ne le crois pas , ô femme adorable, ne le crois pas... oh! si je t'avais connue alors, si je t'avais vue une seule fois...

Madame Saint - Huberly dégageant ses

mains de celles de d'Antraigues, et craignant que sa faiblesse ne justifiât quelque témérité d'un amant passionné :

— Relevez-vous donc, Ferdinand , relevez-vous, je vous en conjure.

Puis elle se mit encore à pleurer.

— Encore des larmes , madame , encore des soupirs?

— Ils soulagent mon cœur, mon ami, ils me font du bien ; mais comme vous devez me trouver imprudente, légère! vous allez cesser de m'estimer, Ferdinand , après m'avoir vue si faible; mais du moins, je l'espère, vous n'abuserez pas de votre victoire.

— Je vivrai , madame , pour vous aimer , pour vous estimer.

— Vous m'aimerez ? vous m'estimerez

toujours? mais Ferdinand, y songez*

vous? savez-vous si vous pouvez remplir les promesses que vous me faites?

En ce moment , un léger nuage de tristesse passa sur le front de l'actrice, que les protestations de tendresse de d'Antraigues avaient calmée , et qui avait d'abord

répondu par un sourire plein d'une amabilité affectueuse aux assurances du comte.

— Oui , oui, s'écrie celui-ci, je le sais; mais pourquoi ce doute?...

— Ah ! mon ami , je pense à votre position aujourd'hui si brillante, au rang que vous occupez... quoi! membre d'une assemblée illustre; l'écrivain déjà célèbre, pourrait-il manquer à sa destinée , associer son sort à une comédienne!

— A une comédienne ! mais vous ne l'êtes pas! vous , vous avez élevé votre profession jusqu'à celle de l'artiste; et la première sur la scène lyrique , n'avez-vous pas une renommée qui vous réhabiliterait aux yeux de l'opinion publique , si vous aviez besoin de réhabilitation , si la raison publique et la philosophie n'avaient déjà fait justice d'un préjugé barbare.

— Oh! il exerce encore toute sa tyrannie, il a conservé toute sa puissance. Voyez, Ferdinand , avec quelle pitié dédaigneuse, ou avec quel insolent mépris les gens du

monde regardent tout ce qui appartient au théâtre.

— Mais, il y a des exceptions; Mole, Préville, et vous, Louise, vous êtes honorés; vous marchez environnés de la publique estime.

— Mais comptez-vous pour rien le droit auquel je suis soumise... toujours justiciable d'un parterre aveugle et capricieux , aujourd'hui applaudie, on me jette des couronnes, des lauriers, des fleurs, et demain sifflée, huée peut-être... Voyez si cette condition n'est pas la pire de toutes.

— Rappelez-vous donc, madame, ce triomphe solennel, éclatant que vous décerna une grande ville, Marseille qui vous fêla comme un souverain ; ce triomphe qui rendit les rois jaloux des hommages que vous prodiguait une population enivrée, accourue pour célébrer la reine du théâtre lyrique.

— Qu'est-ce que tout cela, Ferdinand?

bien peu de choses, je vous jure, et il dépend d'un homme de mauvaise humeur ou

ivre, placé au parterre, de me rappeler que je ne suis que la très humble servante et môme l'esclave de ce public dont la faveur est si inutile, dont les goûts sont si changeans... Non, Ferdinand, je ne saurais être à vous... nous ne saurions être l'un à l'autre... Une barrière insurmontable s'élève entre nous deux...

— Que parlez-vous d'obstacle, de barrière que nous ne puissions franchir...

— Mais votre naissance..,.

— Ma naissance!

D'Antraigues sourit; maisenmême temps une rougeur subite colora ses joues :

— Ma naissance , répéta-t-il ; oh ! si ce n'est que cela. . .

— Oh! Ferdinand, c'est beaucoup, c'est même trop... vous noble, vous comte, vous député de la noblesse aux Etats-Généraux.

— Quoi ! madame , vous n'avez pas deviné... vous n'avez pas compris...

Il s'arrêta tout court , pour laisser à madame Saint-Huberty le temps de réfléchir

pour juger t!c l'effet que devait produire cette révélation inattendue.

Madame Saint-Hubert^ regardait d'Antraigues et semblait s'étonner de ne pas l'entendre achever sa phrase ; cependant l'air embarrassé du comte augmenta sa surprise , et môme elle devint plus triste toul-à-coup.

— Ah ! madame, reprit d'Antraigucs, aurai-je la force de vous avouer... celui que vous avez cru sans doute l'héritier d'un grand nom , celui que vous avez peut-être distingué à cause du nom illustre qu'il porte. . .

— Eh! bien , Ferdinand , n'ayez aucune crainte, aucun scrupule... rappelez-vous que vous n'êtes venu ici que pour dire toute la vérité. ..

— Vous allez sans doute me retirer l'intérêt... l'estime que vous m'aviez témoignés.

— Achevez , de grâce, Ferdinand , cette incertitude est trop pénible; délivrez-moi de ce tourment que je ne puis plus long-

temps supporter ; car vous commencez à m'effrayer avec cette hésitation... Au nom du ciel, parlez, Ferdinand.

— Eh! bien, madame, je ne suis pas noble!

— Vous n'êtes pas noble!

D'Antraigues se couvrit la figure avec ses

jnains, pour ne pas montrer sa confusion à la femme qui venait d'entendre ce singulier aveu; mais quel fut son étonnement quand madame Saint - Huberty , parlant d'un éclat de rire :

— Ah! n'est-ce que cela? s'écria-t-elle , vous n'êtes pas noble! Dieu soit loue , vous n'êles pas noble !

D'Antraigues releva la tête et comprit qu'il s'était trompé, en croyant qu'on accueillerait sévèrement la déclaration qu'il venait de faire.

— Non, madame, et le titre que je porte...

— Vous l'avez pris sans façon...

— Oh! je ne l'ai pris à personne, je vous jure.

— Vous l'avez trouvé...

— Oui , clans ma tête...

— Je me doutais un peu , mon cher Ferdinand , que vous n'apparteniez pas à l'ordre de la noblesse, et je trouvais fort extraordinaire que le neveu de M. Ropiquet, dont le nom ne se prête guère à l'habillement féodal, fût comte et comte d'Antrai" gués. Cependant il aurait pu se faire que vous eussiez été récemment annobli par lettres patentes, et que le roi vous eût conféré la noblesse avec un titre et un comté.

-— Je me suis passé de lettres-patentes et de la générosité royale; c'était beaucoup plus simple et beaucoup plus expéditif.

— Mais, Ferdinand, comment donc Ferdinand Avenel, le neveu de Ropiquet , ancien violon de l'Académie royale de Musique, a-t-il pu se faire élire par des nobles , député de la noblesse aux États-Généraux , voilà une énigme dont je voudrais bien avoir le mot.

— Rien n'est plus facile à comprendre et à expliquer. J'ai dit aux nobles de

Villeneuve - de - Berg , que j'étais noble et comte; mon talent m'a dispensé de montrer mes parchemins, et de dérouler mon arbre généalogique , que du reste j'aurais pu faire dresser par d'Hozier ou par un de ses apprentis , et à bon marché encore; je vais paraître sur un théâtre où m'appelle ma noble ambition, et le moment est venu pour le talent de faire valoir ses droits trop long-temps méconnus, de prendre ou plutôt de conquérir la place qui lui appartient; je voulais sortir de la condition obscure à laquelle me condamnait ma naissance; mais, pour parvenir au butglorieuxqueje me proposais, il me fallait de l'audace et j'en ai eu. Le succès a couronné mes efforts, et me voici l'égal de ces seigneurs si fiers de leur prétendu illustration héréditaire, de leurs vains titres, de leurs tourelles et de leurs donjons ; ils m'ont accepté comme leur pair, parce qu'ils m'ont cru nécessaire à leur cause, parce qu'ils avaient besoin de moi, mais je leur ai déjà prouvé qu'ils se sont étrangement

trompés dans leurs calculs, quand ils ont pensé faire de moi un instrument passif de leurs vanités, de leurs prétentions : je me vengerai bien mieux encore des insolens mépris qu'il m'ont fait subir, alors qu'ils me croyaient inutile à leurs intérêts, et des espérances que leurs spéculations ont fondé sur ma voix dont ils ont apprécié la puissance.

Alors les regards du comte brillaient d'un feu tout nouveau, il y avait dans ses paroles l'accent de la colère et de l'indignation.

— Mais, lui dit l'actrice étonnée, quel est donc votre but , en vous détachant d'un ordre qui vous a donné ses suffrages ? pourquoi lui avez-vous déclaré la guerre ? car votre dernier ouvrage est dirigé contre la noblesse et même contre la royauté...

— Eh, ne voyez-vous pas, madame, que rien ne pourrait les sauver... c'est aux avocats de la cause populaire qu'est réservé le beau rùle... à eux seuls la gloire , pendant le combat; à eux seuls les dignités, les lion-

neurs après ta victoire , regardez ce Mirabeau qui est aujourd'hui le personnage le plus influent , et le chef de l'armée qui marche sous sa bannière : dans quelque temps , demain peut-être, il sera l'arbitre suprême delà France... il régnera enfin.

— Et \ous prétendez lui disputer le pouvoir...

— Ou le partager avec lui... je me lasse d'entendre toujours prononcer ce nom...

il est dans toutes les bouches! mais qu'atil fait pour acquérir tant de puissance? quelques écrits diffus , des mémoires contre sa famille, contre son père, et des pamphlets contre la cour. . . mais je suis un homme nouveau, pur de tout antécédent fâcheux qui puisse discréditer mes ouvrages et mes opinions. La France jugera l'écrit que je viens de lui adresser , et quand bien même elle ne m'accorderait que la seconde place , ne vaut-elle pas mieux mille fois que la position précaire et périlleuse d'un défenseur du trône et de la noblesse? Mes convictions d'ailleurs, mes sympathies se-

crêtes s'accordent avec le système que j'ai adopté : je ne saurais oublier que je suis né dans les rangs du peuple , et sa reconnaissance récompensera ceux qui l'auront servi avec le plus de dévouement et d'habileté.

— Mais si le peuple ne triomphait pas...

— Il triomphera! pouvez-vous en douter ? Tout ne présage-t-il pas la ruine des abus et des privilèges; oui, le peuple va ressaisir ses droits et le despotisme louche à sa dernière heure.

— Mais enfin s'il prolongeait son agonie , que deviendriez-vous, Ferdinand, ne craignez-vous pas qu'il n'ait le temps de se venger d'un adversaire aussi terrible que vous? Et cette noblesse qui vous regarde déjà comme un transfuge, pensez-vous qu'elle vous pardonne jamais?

— Je braverai sa haine et sa colère , et , si je péris victime de mon courage, dans celte noble lutte, la postérité se souviendra de moi ; mon nom ne périra pas tout entier, et il figurera à côté des grands écrivains,

des philosophes qui ont bien mérité (le l'humanité et de la raison.

— C'est une consolation comme une autre, c'est un dédommagement philosophique du moins.

Madame Saint-Hubert)' sourit en prononçant ces mots ; mais ce sourire n'avait point le caractère d'une poignante ironie; c'était plutôt l'expression d'une pensée bienveillante qui cherchait à éloigner les tristes images et les funestes pressentimens. D'ailleurs la conversation avait pris un ton de gravité solennelle qui commençait à l'intimider , à la fatiguer. Ce qu'elle avait entendu lui suffisait pour absoudre le comte et le justifier à ses yeux, dans ces explications môme , elle voyait un gage de bonheur pour son avenir. Elle n'avait plus à regarder d'en bas celui qui était descendu à son niveau et même audessous d'elle. C'était même à l'actrice de s'abaisser un peu, et il lui fallait l'aveuglement de la passion pour ne pas éprouver quelques scrupules, et même beaucoup

d'embarras, en entendant de pareils aveux. Qu'était en réalité ce comte d'Antraigues? une espèce d'aventurier se parant effrontément d'un litre usurpé: un ambitieux à qui tous les moyens paraissaient bons pour parvenir ; un rival ou un envieux du comte de Mirabeau ? Mais quoique le tendre penchant qui entraînait l'actrice vers d'Àntraigues l'empêchât de juger Ferdinand Avenel , le neveu de Ropiquet , avec une telle rigueur, elle n'avait plus du moins à craindre des refus dont la disproportion des rangs aurait été le prétexte plausible. Chose étrange! ce qui eût dû inspirer à madame Saint-Huberty sinon de la haine, du moins peu d'estime et presque du mépris pour d'Anlraigues, ne servit qu'à la fortifier dans l'espérance d'unir son sort à celui de cet homme qui l'avait charmée par ses avantages extérieurs et par son esprit. Cette femme dont la vertu avait résisté à îoutes les offres les plus séduisantes, qui avait dédaigné même celles qui pouvaient la flatter, en laissant sa réputation intacte et en devenant

pour elle un glorieux hommage, cette femme venait se livrer à la merci d'un chevalier d'industrie, dont une indiscrétion, ou le hasard pouvait à chaque instant démasquer les prétentions et l'imposture. Alors elle était toute à d'Antraigues, et celui-ci, qui voyait son succès assuré, s'enhardissait de plus en plus dans son rôle ; il ne sollicitait plus un pardon, mais il demandait des éloges, il déroulait avec orgueil le plan de ses ambitieuses intrigues, et se faisait honneur aux yeux d'une femme fascinée par l'amour de ce qui aurait du la faire rougir. Mais d'Antraigues qui ne pouvait plus douter de l'empire qu'il exerçait déjà sur madame Saint-Huberly , ne crut pas devoir insister plus long-temps sur une question qu'elle avait décidée en faveur du député aux États-Généraux : sa cause était complètement gagnée, s'il pouvait encore obtenir de l'actrice une promesse dont l'accomplissement devait garantir le comte des dangereuses révélations que pourrait (aire Ropiquet. Il fallait que celui-ci fût réduit

au silence, et qu'on lui interdit toute espèce de conjecture , d'avis ou de communication officieuse sur le passé, comme sur le présent de d'Antraigues; car il était probable, d'après le dernier entrelien qu'il avait eu avec son neveu , qu'il serait moins discret avec madame Saint-Hubcrty , et sa franchise était à redouter pour d'Antraigues.

— Vous connaissez, dit-il à l'actrice, vous connaissez maintenant le comte d'Antraigues; le jugez-vous indigne d'aspirer à votre affection, de prétendre à votre indulgence?

Madame Saint-Huberty rougit et baissa les yeux.

— Ferdinand , répondit-elle à voix basse , Ferdinand, ménagez donc ce pauvre cœur. . . vous savez bien qu'il est à vous...

— Ah! Louise, que j'aime à entendre ces paroles! non , je ne vous tourmenterai plus, j'en fais le serment. . . je ne renouvellerai pas ces instances inutiles, puisque vous me regardez sans colère , puisque vous ne m'avez pas retiré cet intérêt qui m'est

resté fidèle depuis tant d'années, malgré des conseils et des insinuations qui devaient me perdre dans votre esprit; mais j'ai encore une prière à vous faire...

— Laquelle? parlez , Ferdinand.

— Un service à vous demander.

— Un service ! oh ! mon Dieu ! si je pouvais vous prouver ma reconnaissance ! offrezm'en une occasion.

— Vous connaissez l'humeur fantasque et bizarre de mon oncle.

— Oui, il est quelquefois insupportable.

— Croyez-vous qu'il ne persistera pas dans son opinion sur mon compte, dans ses préventions contre moi.

— C'est possible... il est entêté comme le sont les vieillards en général.

D'Anlraigues tenait une main de l'actrice et la pressait sur son cœur.

— Eh! bien, Louise , j'ai peur, je vous l'avoue, de cet entêtement, de cette obstination qui se fortifiera par la rancune.

— Voulez-vous que je vous le sacrifie ,

voulez -vous que je lui ferme ma porte. . . il en coûtera à mon cœur...

— Non , je suis bien éloigné d'exiger de vous un pareil sacrifice... je ne vous pardonnerais jamais si vous pouviez y souscrire... je ne vous estimerais plus , Louise, je vous aimerais moins; mais il s'agit simplement d'imposer silence à mon oncle.

— Ce sera difficile , mais enfin, j'espère que j'en viendrai à bout.

— Je ne prétends pas du tout interdire la parole à mon oncle; mais il faut seulement qu'il renonce à s'occuper de moi , qu'il ne vous parle jamais de ce qui s'est passé entre nous...

— Mais comment obtenir cela de lui?

quel moyen de lui imposer celte défense ?

— Il est bien simple , et si vous voulez remployer, je réponds du succès. Vous n'avez qu'à lui dire, la première fois que vous le recevrez chez vous, que vous savez tout. . . que je vous ai tout confié...

— Mais que pensera-t-il de cette confidence?

— Ce qu'il voudra , peu nous importe, pourvu qu'il garde pour lui ses avis el ses sermons. Ainsi , que les premières paroles que vous lui adresserez soient un ordre qui lui ferme la bouche sur tout ce qui me concerne; s'il veut répliquer, répondezlui avec assurance et fermeté, que votre résolution est bien arrêtée, et que c'est au prix de son silence qu'il lui faut obtenir à son tour et acheter son pardon; c'est à cette condition unique qu'il conservera votre amitié.

— Oui, Ferdinand, je me conduirai comme vous le désirez... je parlerai à Ropiquet , conformément à vos instructions prudentes et sages, je ne doute pas du succès.

— Vous comprenez, chère amie, combien il serait pénible pour moi de rencontrer dans votre maison , sinon mon ennemi déclaré, du moins un critique, un censeur impitoyable ; je ne veux pas que des récriminations, des reproches viennent empoisonner mon bonheur , et peut-être me

fermer la carrière où je suis à peine entré.

— Mais, Ferdinand, votre oncle serait donc inflexible? il ne se laisserait pas désarmer par le talent, par la réputation dont il doit être fier, puisqu'ils honorent sa famille.

— Oh! mon oncle a des principes d'une sévérité toute romaine ; il n'est pas du tout à la hauteur des circonstances , c'est un bonhomme, il est vrai, incapable de faire du mal volontairement; mais il a des idées étroites, des théories classiques sur les moyens de faire son chemin dans le monde, et dans son amour pour la morale, il ne se ferait aucun scrupule de perdre son nom, de le décrier par des observations et des propos également déplacés. Il y a long-temps, dieu merci, que je suis hors de tutelle , et je ne me replacerai pas sous la férule du bonhomme.

— Vous êtes peut-être, Ferdinand , bien rigoureux à votre tour, dans votre jugement sur votre oncle.

— Je suis juste, Louise, je ne suis que

juste- Quoique je sollicite ces mesures contre lui , quoique j'avise ces précautions qui trahissent des craintes, je ne l'en aime pas moins, je n'en ai pas pour lui une moins \ive reconnaissance; mais rappelez-vous le portrait qu'il vous fit jadis, du jeune homme qui avait eu le bonheur de vous être utile.

— Il est vrai qu'il ne vous a pas ménagé.

— Après cela , dois-je croire qu'il puisse être plus bienveillant pour moi , qu'il me voit sans dépit accueilli chez vous , qu'il ne craigne pas le déclin de la puissance qu'il exerçait ici, je serai un rival pour lui...

— Un rival! ah! ah!

Madame Saint-Huberty se livra à un petit accès de gaieté que d'Antraigues fit semblant de partager.

— Un rival d'influence, de crédit

lui , habitué à vous régenter , à vous sermonner comme un enfant, ou plutôt comme une élève , il se plaindra , il criera et c'est

moi qui aurai surtout à souffrir de sa jalousie, de ses ressenlirnens.

— .Ferdinand, rassurez-vous; si Ropiquet n'est passage, mon choix ne sera pas douteux... ce sera d'ailleurs à vous de prononcer...

— Louise! Louise! je suis content...

Et, d'Antraigues se précipita au coude

madame Saint-Huberly :

— Ah! laisse-moi cueillir un baiser, un

seul sur tes lèvres c'est ton amant

c'est ton époux qui le le demande.

La faiblesse de la résistance fut pour l'heureux comte le témoignage du consentement; madame [Saint-IIuberty se laissa tomber entre les bras de d'Antraigues qui la pressait sur son sein.

— Ferdinand, s'écria alors l'actrice , se rejetant en arrière avec une sorte d'effroi , Ferdinand, aie pitié de moi... respecte, ah! je t'en conjure, respecte celle qui doit être ton épouse.

Ces paroles rappelèrent d'Antraigues à lui-même et à son devoir; il s'arrêta tout-

à-coup au moment où l'emportement de la passion, la fougue de l'âge allaient triompher du dernier mais bien faible obstacle que pouvait lui opposer la pudeur impuissante à se défendre contre les témérités de l'amour; mais une autre considération vint au secours de cette femme si près de succomber et l'arracher au péril imminent qui la menaçait; ce titre d'épouse qu'on réclamait déjà comme l'accomplissement d'une promesse solennelle , avait produit sur l'esprit du comte une impression singulière et il ne s'expliquait pas le trouble où elle l'avait jeté. Avait-il en effet promis ? étaitil déjà lié par un engagement ? avait-il donc pour jamais aliéné son indépendance, son avenir peut-être , à une femme qu'il lui serait peut-être difficile de montrer au monde.

— Ton épouse!

El quel droit avait donc madame Saint- Huberty, à invoquer un pareil titre?

Il regardait fixement l'actrice qui s'élant un peu éloignée de son amant, cherchait

à réparer le désordre de sa toilette et surtout de sa chevelure. Enfin, rompant le silence :

— Adieu, Louise, adieu, il faut que je me relire... la pudeur l'exige et peut-être même avons-nous oublié ses lois.

— Quoi , déjà!. . .

— Mais il est bien tard... mon trop long séjour ici sera remarqué, j'en suis sûr....

— Eli ! qu'importe?

-—11 nous importe beaucoup plus que vous ne pensez , d'observer en ce moment les convenances avec la plus scrupuleuse exactitude ; il y va de votre honneur , de notre félicité commune; adieu, Louise, adieu.

— Mais quand vous reverrai-je...

— Après- demain...

— C'est un peu tard , mon ami ?

— Louise, de la prudence! souvenezvous de ce (pie vous devez être un jour... de ce que vous êtes déjà pour moi.

— Vous avez raison , cher ami , pardonnez à ma légèreté , à inonélourderie...

mais je ne calculais pas les conséquences de visites trop fréquentes.

— Louise, Louise, souvenez-vous de vos promesses , souvenez-vous surtout de ce que je vous ai recommandé à l'égard de mon oncle.

— Comptez sur ma mémoire.

Dès cet instant, il fallut que les deux amans changeassent de rôles; ils devaient composer leur maintien pour jouer l'indifférence et la froide politesse ; car il y avait à subir le regard investigateur, la curiosité impatiente de Suzanne quidevait attendre, presque avec inquiétude, la fin d'un entretien aussi long.

Mais son supplice avait été un véritable martyre; tantôt elle s'alarmait, la pauvre fille, d'une visite qui se prolongeait au delà de toute mesure; car, jamais Ropiquet lui-même , Ropiquet , l'ami de la maison , le factotum , n'était resté pendant tant de mortelles heures enfermé avec madame Saint-Huberty ; tantôt Suzanne prêtait une oreille attentive qu'elle collait

contre la première porte qui ouvrait sur la pièce attenante à celle où se trouvaient alors sa maîtresse et d'Antraigues, elle tâchait d'entendre quelque chose, de recueillir quelques sous , d'attraper quelques mots qu'elle interprétait de mille manières différentes, et puis toutes ces conjectures, tous ces commentaires n'étaient pas également favorables à la réputation de l'actrice qui ne justifiait que trop ses soupçons. Enfin, désespérant de savoir à quoi s'en tenir, elle fut sur le point d'ouvrir la porte et de pénétrer de vive force dans la chambre de madame Saint-Huberty, ou d'imaginer un prétexte pour cette invasion inattendue; mais la crainte de déplaire à sa maîtresse et même de la surprendre dans une situation peut-être équivoque, arrêta les pas de Suzanne, enchaîna son audace; elle prit donc le parti de s'asseoir dans l'antichambre, pour attendre la sortie du comte, contre lequel elle avait des préventions, et (jui lui avait semblé par sa façon un peu cavalière à son égard , peu disposé à se

— fil —

renfermer dans les limites de la simple politesse, et à ne pas profiter de l'occasion d'un tête à-tête avec une jolie femme.

On voit que Suzanne n'avait pas perdu de temps pour juger d'Anlraigues , quoiqu'elle ne l'eût vu que deux fois, quoiqu'il ne lui eut adressé qu'une fois la parole ; mais ses manières et la liberté grande qu'il avait prise de serrer la taille de la camériste, le baiser qu'il lui avait donné, et contre lequel elle s'était révoltée avec une mollesse qu'il put regarder comme un consentement, tout avait inspiré de la défiance à la femme de chambre de madame Saint-Huberty , tout, jusqu'à la précaution qu'avait eue l'actrice de jeter en avant l'excuse et le prétexte d'une affaire de famille à arranger, contribuait à augmenter l'anxiété de Suzanne.

Mais tandis qu'elle est aux aguets , voilà que le sommeil se glisse sous sa paupière; elle lutte en vain contre cette puissance qui la subjugue; le morceau d'étoffe qu'elle tenait à la main et qu'elle faisait semblant

de coudre , lui échappe el tombe à ses pieds, elle dort enfin!

Elle ne se réveilla que lorsque madame Saint-Huberty qui avait reconduit d'Antraigucs, jusqu'à la porte de sortie, en ayant soin de ne pas faire de bruit , se trouva seule devant sa femme de chambre endormie , et n'eut plus à craindre sa curiosité. Alors elle la frappa doucement sur l'épaule et l'appelant :

— Eh ! bien , Suzanne , vous prenez bien votre temps pour dormir ainsi ; voilà dix minutes au moins que je vous sonne.

Suzanne se réveilla en sursaut, puis se levant et se frottant les yeux :

— Madame, que voulez-vous? que

veut madame?

— Allons, paresseuse, suivez-moi dans ma chambre à coucher, venez m'habiller.

— Madame va donc sortir?

— Oui, mademoiselle, si toutefois vous voulez bien m'en accorder la permission ?

Alors Suzanne se rappela la visite, celte visite si longue de l'étranger que madame

Sainl-IIuberiy avait accueilli avec tant d'empressement, elle le chercha vainement; le sommeil qui l'avait surpriseavail trompé ses désirs , déjoué ses calculs; le comte s'était éloigné.

La femme de chambre regarda attentivement la figure de sa maîtresse , pour tâcher d'y découvrir le secret de ce qui avait pu se passer dans la conférence; mais madame Saint-Huberly se tenait sur la défensive, et Suzanne eut beau faire , l'actrice ne paraissait pas être d'humeur à satisfaire aux questions détournées qu'on aurait pu lui adresser; il fallut donc que Suzanne se contentât de maudire le sommeil qui lui avait fait perdre une si belle occasion d'exercer sa pénétration, et même sa malignité sur le compte de madame Saint-Huberty.

CIIAP1TUEXVI.

Page 1