‹ Le comte d'Antraigues, 1788-1812Chapitre 15 sur 15 · CATASTROPHE · texte numérisé non relu

CATASTROPHE

C'était le 22 juillet 1812 :

— Il y a vingt ans, à pareil jour, disait d'Anlraigues à sa femme, nous ne nous doutions guère que plus lard nous irions habiter une petite maison de campagne, au village de Barnes, près de Londres.

Louise poussa un soupir :

— Nous étions alors, je crois, à Coblentz, depuis quelques jours; triste souvenir, mon ami!

— Oh oui! bien triste... c'est juste le jour de notre entrevue avec cet insolent Caîonne.

— Quoi! mon ami, ne te trompes-tu pas?

— Non! je viens de mettre au net le chapitre de mes Mémoires, dans lequel je retrace une partie des détails de notre entrevue, car je ne puis pas touldire...

— Oh! te rr.ppellcs-tu ces menaces terribles... ces mots du ministre retentissent encore à mes oreilles; il me semble l'entendre avec sa voix si grave!

— Comme il nous fesait payer la protection qu'il nous accordait! J'expiais bien cruellement la foi que j'avais eue à ses promesses, et celle fatale erreur qui m'avait fait quitter la France pour me dévouer à un parti où je n'ai rencontré qu'orgueil , bassesse, ingratitude. Il avait bien ses rai-

sons, le ministre de Coblentz, pour me recommander le silence; il voulait s'assurer l'impunité pour l'avenir, Oleraux victimes de ses déceptions, les ressources de la plainte, les condamner au silence. Mais le moment de la vengeance est venu enfin, je parlerai , on saura quels prix ont reçus tant de nobles dévoùmens pour vingt années de services rendus à la cause royaliste!

D'Antraigues s'interrompit pour parcourir quelques feuillets de son manuscrit :

— Ma fortune, ma santé, mon repos, j'ai tout sacrifié à ces gens -là; et à peine s'ils daignent me saluer; et toi, mon amie, toi, ma femme, ils ne veulent pas te recevoir dans leurs salons, sous prétexte que tu es une ancienne actrice! Encore s'ils n'offensaient que moi !.., mais va, j'aurai raison de leurs mépris. Ah! pourquoi n'ai je pas accepté les propositions du général Bonaparte, lorsque devenu son prisonnier, à Vérone, il m'offrit de me faire rayer de la liste des émigrés, et de ménager mon re-

tour en France; lui, il n'a pas été ingrat envers les anciens nobles qui ont consenlià le servir! et même en ce moment.,, mais pourquoi m'ensuis-je avisé si tard?

Louise , surprise de celte réticence , voulut obtenir quelques explications:

— Que se passe l-il donc, mon ami? ah! tu aurais donc des secrets pour moi? mais je crois l'avoir deviné... tes voyages si fréquens à Londres, les visites mystérieuses de cet homme dont tu n'as pas voulu me dire le nom, ces Mémoires auxquels lu travailles depuis quelque lemps avec tant d'assiduité... prends garde, mon ami, prends garde, rappelle-toi les paroles de Calonne :

— La mort a aussi des secrets impénétrables.

DAntraigues se mit à rire:

— Comment! tu te souviens encore de cette phrase? moi, je l'avais complètement oubliée; je crois que Calonne l'avait empruntée à quelque drame de Schiller. Mais le triste Richelieu de Coblenlz s'en est ailé mourir fort tranquillement en France, et

s'il vivait, il ne m'effraierait pas davantage, car il serait probablement conseiller d'État de Napoléon, ou sénateur, avec un bon majorât.

— Mon ami, je ne sais quels pressentimens m'agitent, mais je ne suis pas tranquille; as-tu vu rôder autour de la maison, depuis quelques jours, certain homme de mauvaise mine... je crois qu'on nous observe, et que la police nous tend des pièges.

— La police d'Hartwell ne me cause aucune inquiétude, car il n'y a pas de fonds au château pour la payer: quant à celle de Londres, je saurais bien tromper sa vigilance ; et puis qu'ai-je fait pour qu'on s'arme contre moi de tant de précautions? ne me suis-je pas toujours conformé aux lois anglaises. Va, bannis ces vaines alarmes, et sois assurée que le moment approche où je pourrai m'acquitter envers toi , te dédommager de toutes les privations, de toutes les souffrances que tu as éprouvées, depuis le jour ou lu us associé ta destinée à

la mienne; est-ce que tu ne voudrais pas revoir la France, cette France, si belle, si glorieuse? eh bien ! lu la reverras. Reprends donc ta sécurité, ô la meilleure des femmes, la plus dévouée des amies ; mais il me semble qu'une brise qui s'élève, commence à rafraîchir l'air, la soirée sera belle', veux-tu m'accompagner à Londres où il faut que j'aille absolument aujourd'hui ? une voiture doit venir me prendre... je l'entends qui roule sur le grand chemin du village... écoute... elle vient de s'arrêter sous nos fenêtres.

Une voiture s'était effectivement arrêtée sous la fenôire de la maison isolée qu'occupait d'Àntraigues ; la comtesse hésitait à suivre son mari : enfin elle se décida :

— Attends un moment, dit d'Antraigues.

Et il rassembla beaucoup de lettres, de papiers, eparssur son bureau cl il en fit une liasse qu'il serra avec un cordon de soie; puis la cacha sous son habit qu'il boutonna.

Les deux époux descendirent alors et s'approchèrent de !a voilure :

— La nuit est bien noire, dit Louise en s'appupnt sur le bras de son mari.

Au même moment celui-ci poussa un cri douloureux et roula presque sous la voiture, il venait d'être frappé d'un coup de poignard. Sa femme , épouvantée, recule et fait un pas pour rentrer dans la maison ; tout-à-coup elle se sent saisie par un bras vigoureux qui la renverse par terre, et qui ensuite cherche à lui arracher-la clef qu'elle tenait a. la main. La malheureuse trouve encore quelque force pour résister, mais un coup de poignard dans le sein fait jaillir les flots de son sang; elle est sans mouve« ment auprès de son époux.

La voilure était déjà loin de ce théâtre du meurlre , car le cocher épouvanté avait mis ses chevaux au galop pour s'éloigner plus rapidement.

11 n'y avait qu'un assassin pour les deux victimes; quand il eût ramassé ia c!ef et le paquet que portait d'Antraigues, il rentra

dans la maison dont il connaissait bien tous les êtres, et allumant une lanterne sourde, il ou vritlaportede l'appartement del'émigré. C'était son cabinet qu'il voulait visiter ; dès qu'il s'y fût introduit, il vida tous les cartons placés au-dessus du bureau et les réunissant dans une énorme liasse, il sortit de la maison; il en avait à peine franchi le seuil que deux hommes parurent ; ils étaient masqués :

— Eh! bien , Lorenzo, dit l'un deux à l'assassin, as-tu tous les papiers?

— Les voici!

— Et le comte, où est-il?

— A vos pieds... là, baigné dans son sang.

— Et la comtesse?

— A côté de son mari.

— Morte , aussi !

— Oui, morte! pouvait-elle vivre sansson mari? d'ailleurs, il fallait lui enlever la clef de l'appartement; vous avez tous les papiers, pas unefeuilleny manque; maintenant, vous devez être satisfait : mais donnez-moi vite

mes cent livres sterling et sauvons-nous , car la place n'est pas sûre.

— Tes cent livres sterling! les voici.

— Dieu!

Ce fut le seul cri que proféra le meurtrier, frappé à son tour du poignard déjà teint du sang de deux victimes; il tomba expirant sur les cadavres de ses maîtres, car ceLorenzo c'était le domestique du comte et de la comtesse d'Antraigues.

Le lendemain, 23 juillet, lajustice fit enlever les trois cadavres ; le soir les deux époux reposaient déjà dans le petit cimetière du village de Barnes, non loin deleurmeurtrier puni par ceux même qui avaient armé son bras d'un poignard.

Une enquête eut lieu : le verdict du jury constata que le meurtrier s'était suicidé!

Quant aux papiers de d'Antraigues, à ses correspondances si importantes, à ses mémoires si curieux, qu'il avait presque terminés, on n'en entendit jamais parler depuis ; seulement un journal anglais insinua, vers la fin de l'année 4813 , que la

chancellerie d'une puissante cour du Nord savait seule à quoi s'en tenir sur les causes de cette épouvantable catastrophe et sur le sort des papiers de d'Antraigucs; il rappela aussi que cet ancien député aux Étals-Généraux avait servi successivement plusieurs puissances en qualité d'agent diplomatique et qu'il se plaignait souvent de leur ingratitude.

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