‹ Le comte d'Antraigues, 1788-1812Chapitre 14 sur 15 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

la fin d'un rêve.

La porte du cabinet s'ouvrit , poussée par madame Saint-Huberly qui précédait ie personnage qu'elle s'était chargée d'introduire :

— Venez, disait-elle, venez donc, monsieur Ferdinand, présenter vos hommages à monsieur le ministre.

Galonné avait repris, suivant l'habitude, la brochure qu'il tenait à la main lorsque madame Sainl-Huboiiy s'était présentée à lui 5 il ne pouvait paraître trop pressé de recevoir un danseur, et s'il s'était dispensé sans inconvénient à l'égard de l'actrice, de certaines formalités prescrites par le titre et les fonctions de ministre, il devait conserver une tenue grave et sévère, en recevant un homme de théâtre, dont la familiarité encouragc'e serait peut-être allée jusqu'à l'oubli des convenances et de la hiérarchie sociale.

Cependant, monsieur Ferdinand s'avançait derrière l'actrice: il marchait la tête haute, et ses regards animés par la colère , cherchaient ceux du ministre qui était resté presque inaltentifau mouvement et au bruit de deux personnes entrées dans son cabinet.

— Voici, M. le comte , dit l'actrice avec assurance , voici la personne dont je vous avais parlé.

Le ministre leva les yeux sur M. Fercli-

nan4i puis, les détournant aussitôt, il rougit, pâlit tour à tour.

— Monsieur , dit-il dune voix presque tremblante, vous êtes la personne que madame Saint-IIuberly... 11 ne put achever sa phrase.

D'Antraigues, car c'était lui à qui la ruse de sa femme avait ouvert le cabinet de Galonné, continuait à tenir ses regards fixés sur le ministre :

— Eh bien , M. le comte, vous ne me dites rien; vous ne me reconnaissez donc pas? nous nous sommes vus cependant plus d'une fois à Paris.

Le ministre, debout, près de la cheminée et les yeux baissés, gardait le silence. Il eût pu appeler du monde, sonner ses gens; mais quel éclat fâcheux? quelle scène pour des secrétaires , des huissiers , des valets!

La voix terrible de d'Àntraigues retentit de nouveau aux oreilles de l'excellence tremblante, malgré les signes de madame Saint-Huberty pour inviter son époux à

montrer plus de calme, à épargner l'homme puissant qui avait cru pouvoir impunément 1 insulter.

— Ah! Monsieur le comte, vous êtes bien empressé , pour ouvrir à un danseur votre cabinet que vous fermez impitoyablement au comte d'Antraigues...

11 s'approcha alors de Ga!onne :

— Ne reconnaissez-vous donc pas , s'écria-t-il, le comte d'Antraigues?

Le ministre, se tournant alors vers l'actrice, et d'une voix faible :

— Madame, pourquoi m'avez-vous trompée?

— Madame a fait son devoir en vous trompant, monsieur, reprit d'Antraigues, dont un geste imposa silence à sa femme. Mais vous, pourquoi m'avez-vous trompé?

répondez. Pourquoi , au lieu des brillantes promesses que vous m'avez faites, ne m'a vez-vous donné que vos mépris elles humiliations de votre police ? Je suis venu sur la foi d'en gage mens que je devais croire sacrés; j'ai bravé tous les périls pour offrir

aux princes mon zèle et mes faibles talens qu'ils avaient réclamés, et leur ministre, leur fondé de pouvoir, leur représentant ne daigne pas répondre à mes lettres ; il me livre aux mauvais traittmens d'agens subalternes qui veulent me chasser de Co blenlz. ..

— Je n'ai pas donné un tel ordre, monsieur...

— Quoi ! vous ne voulez donc pas reconnaître encore le comte d'Antraigues?

— Eh bien, monsieur, vous avez tort de vous emporter] ainsi .. de m'accuser avec eelte violence. . . je dirai même avec une telle injustice.

— Je suis injuste, moi! monsieur le comte. . . avez vous reçu mr> lettre?

— Mais, monsieur, je reçois tant de lettres, que la vôtre a pu n'être pas encore mise sous mes yeux... Pourquoi aurais-je manqué aux devoirs de la politesse envers vous?

— Ainsi vous ne savie? pas que je fusse à Coblentz !

il 24

— Il se peut. . . cependant vous concevez...

— Vous éludez la question. Répondez donc, monsieur le comte; il me semble que la question est bien nette, bien précise.

— J'avais quelque raison de douter...

je doutais de votre arrivée dans celle ville.

< — Vous en doutiez , monsieur le ministre, et vous dites cela devant moi !

C'était madame Saint-Huberty qui s'adressait alors à Calonne, et cette apostrophe produisit sur lui une vive impression; car, quelques momens avant cette scène, il avait parlé à l'actrice du comte d'Anlraigues de manière à la convaincre qu'il était instruit de l'arrivée du comte à Coblenlz.

— Allons, ajouta-t-elle, convenez de vos torts envers M. le comte d'Anlraigues... ils Sont grands... mais vous pouvez les réparer : il en est encore temps.

— Non , s'écria d'Antraigues , je veux rester sous le poids de la disgrâce de monsieur de Calonne ; je m' honore , je suis fier

de son inimitié; qu'il accorde ses faveurs, ses préférences à des comédiens, à des danseurs de l'Opéra ; je ne leur disputerai point leur bonheur!

Enfin , Calonne se souvint qu'il était ministre et tout puissant; son orgueil se révolta contre les sarcasmes de d'Antraigues, et il voulut lui rappeler que son sort était entre ses mains :

— C'en est trop, monsieur d'Antraigues, lui dit-il avec un accent qu'il tachait d'élever jusqu'au ton de la menace; je ne puis supporter plus long temps vos injures, et vous devriez me remercier de ma longanimité. \'ous êtes ici chez moi, monsieur, et vous parlez à un ministre qui a toute la confiance des princes...

— Et qui ne la mérite pas, répondit d'Antraigues. Oh ! je juge maintenant cette émigration qu'on m'avait tant vantée : intrigues, jalousies, voilà son histoire; quelques jours m'ont sufli pour l'apprécier, pour la connaître. Quels sont les gens qui sont à la tête des affaires? des hommes sans

talons , qui cherchent à éloigner tous ceux qui pourraient leur porter ombrage; des inlrigans qui exploitent les sympathies des cabinets au profit de leur insatiable ambition. Courage, monsieur de Galonné, sauveur de la monarchie française , accomplissez votre illustre tache avec l'aide des comédiens et des danseurs... Venez, madame, laissons monsieur le ministre à ses travaux utiles, à ses nobles veilles pour la restauration de la royauté.

Après avoir prononcé ces paroles , d'Antraigues prit la main de madame Sainl- Huberly, et se dirigea avec elle vers la porte :

— Arrêtez! lui dit alors Galonné , ému, effrayé de celle espèce d'analhôme lancé contre lui par d'Antraigues ; si vous croyez avoir le droit de vous plaindre de moi, je suis prêt à vous offrir tous les dédommagemens que vous pouvez désirer; qu'exigez-vous, monsieur...

— Rien, monsieur le ministre , non , je veux rien de vous.

— Et madame , voudra-t-elle être aussi cruelle que vous ?

— Madame partage mon juste ressentiment; ne croyez pas qu'elle consente jamais à paraître sur votre théâtre pour amuser vos loisirs , pour égayer votre société ; elle ne le veut pas, eile ne le peut pas.

— Mais, monsieur, madame m'avait promis.

— Et moi je ne le veux pas ! la comtesse d'Antraigues porte un nom qu'elle doit faire respecter.

M. de Galonné ouvrait de grands yeux ; il était frappé de stupeur.

— Madame la comtesse d'Antraigues !

dit-il en s'iuclinanl devant l'ancienne actrice.

Et il n'en put dire davantage.

— Oui, monsieur le ministre; et madame la comtesse d'Antraigues vous remercie des offres que vous avez faites à i'aclrice ; elle n'eût pas eu le bonheur de vous approcher si elle se fût présentée sous son véritable nom. Aujourd'hui elle s'en pare, parce que

c'est un titre à vos dédains, parce qu'il est en bulle à vos persécutions.

— Des dédains! des persécutions ! avezvous pu le croire, monsieur?

— Oui, monsieur le ministre, je le crois encore. Mais, qu'importe! vous aurez beau faire : votre vengeance essaiera en vain de satisfaire, de consoler voire amour-propre blesse; vos petites épigrammes , vos moqueries de salon, ne sauraient m'atteindre; vous voudrez armer de voire persiflage le préjugé conlre moi , contre une union que vous ne manquerez pas de poursuivre de vos critiques comme une mésalliance; mais cette femme, dont l'union est à la fois mon orgueil et mon bonheur, vaut mieux, cent fois que toutes vos marquises, toutes vos baronnes qui ont exporté ici leurs vices et leurs déréglemens. Elle a honoré du moins sa profession par le talent , et une actrice, une femme de théâtre peut donner des exemples de vertu à cette colonie de femmes nobles qui traînent leurs noms il*

lustres dans les tripots et dans les maisons de jeu de Coblenlz, de YVorms et de Bruxelles.

Calonne continuait à garder le silence, car il était altéré, et se sentait coupable d'ingratitude et d'injustice envers un homme qu'il aurait dû ménager. Il éprouvait des remords; cependant il voulut encore amener d'Anlraigucs à une réconciliation, et calmer sa colère :

— \euillcz m'enlendre , monsieur, et ce n'est pas seulement au nom de mes torts que je veux réparer, car je suis tout prêt à vous donner la satisfaction que vous exigerez, mais au nom de vos propres intérêts que je réclame de vous un moment d'entretien. Oui, je suis coupable, très coupable ; j'ai été circonvenu par des suggestions perfides, j'ai cédé à des préventions injustes qu'on m'a inspirées contre vous... et, vous le dirai-je enfin, ces préventions ont été partagées par des personnages augustes que je n'ai pas besoin de vous nommer.

— Eh bien, monsieur le comte, vous ne m'apprenez là rien de nouveau; je sais bien que j'ai été calomnié; deviez-vous me condamner sans m'avoir entendu , me repousser de Coblentz ?

— J'ai eu toit, je le répète, mais si vous persistez dans votre ressentiment, si vousrefusez de souscrire à l'accommodement loyal que je vous propose , voyez où vous conduira votre inflexible entêtement. Après tout, monsieur, je suis le maître ici, c'est moi qui gouverne , qui règne enfin... les princes n'agissent que par mes conseils, et, sans vouloir vous effrayer par ma puissance, croyez-vous être capable de me tenir tête? Je n'ai qu'un mot à dire, monsieur et.. .

— Eh bien, monsieur le ministre, que pourriez-vous faire ?

Il y eut alors un moment de silence; d'Antraigues paraissait avoir perdu un peu de son assurance et de son audace ; madame Saint-Huberty commençait à craindre pour son mari le résultat d'une lutte où

il devait infailliblement succomber; elle se rappela aussi la visite des agens qui étaient venus à l'hôtel de Cologne pour leur signifier la terrible ordonnance contre les émigrés. Galonné s'aperçut qu'il élait sur le point de reconquérir sa supériorité, de reprendre tous ses avantages; entièrement remis de son trouble, après avoir soulagé sa conscience par un aveu de ses torts et par ses avances auprès ded'Antraîgues pour les réparer, il pouvait, il devait facilement redevenir le ministre protecteur, après avoir été si long-temps dans l'humble position de l'accusé.

— Monsieur d'Anlraigues , dit il, je n'ai qu'un mot à dire , et dans quelques minutes vous êtes en prison.

— Moi , en prison!

— Rassurez-vous, ou plulôt ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles , je veux seulement vous prouver que si vous m'accablez de vos récriminations, devos outrages, j'ai eu au moins le mérite de la longanimité : vous ne me refuserez pas cette

justice; j'ai été, Dieu merci, assez résigné.

La parole de Calonnc était grave , presque solennelle, les deux époux se regardaient silencieusement :

— Vous conviendrez, monsieur d' A ntraigues, que je n'ai pas manqué de patience. A ma place, auriez-vous souffert un langage aussi violent que celui que vous m'avez tenu? Mais je veux vous prouver que j'ai à cœur de vous faire oublier l'injustice de ma conduite à votre égard. Vous allez juger combien les représailles m'étaient faciles... j'ai dédaigné de me servir môme des armes les plus légitimes.

En disant ces mots, il se tourne vers un grand casier rempli de carions , et, en ouvrant un, il en tire un papier qu'il présente à d'Antraigues :

— Comte d'Antraigues, lui dit-il avec un sourire ironique, voici votre généalogie!

D'Antraigues prit cet écrit , et le parcourut rapidement le rendit à Galonné.

Une agitation convulsive avait altéré ses traits où se peignaient a la fois la colère et la confusion. Madame Saint-Huberty , de son côté , témoignait l'anxiété la plus vive.

— Vous voyez, monsieur, dit celui-ci que je n'abuse pas des confidences qu'on peut me faire ; celle noie et les détails qu'elle renferme pouvez-vous les démentir?

D'Antrsigues gardait le silence.

— Eh ! bien dit le ministre, en remettant au comte le papier fatal, gardez cette pièce vous en ferez ce que vous voudrez ; je veux pas qu'il reste iei, parce qu'il pourrail être découvert par l'indiscrète curiosité de quelques commis.

D'Antraigues reçut l'écrit , sans proférer un seul mot.

Le ministre prit ensuite une plume, et traça à la hâte quelques mots , plia la lettre, la cacheta et la remit également au comte.

— Cette lettre est pour le premier eom-

mis de mon ministère, il vous fera part de ce que j'exige de vous, et vous donnera les instructions nécessaires pour la mission que vous accepterez sans doute: elle n'est pas indigne de vos talens, de votre réputation. Vous reconnaîtrez bientôt que si M. de Calonne est quelquefois inconséquent, léger, injuste même, il ne mérite pas tous les reproches que lui adressent ses ennemis; oui, monsieur, j'espère que bientôt vous ne m'en voudrez plus.

— Oubliez , je vous en prie , monsieur le comte , oubliez ce qui s'est passé entre nous, votre procédé si généreux, si délicat m'a vaincu, désarmé. J'ignore encore quelle mission vous daignez me confier, mais je n'avais pas besoin de celte preuve de votre générosité pour vous garantir ma reconnaissance.

— Ne parlons pas de cela , monsieur, car je ne crois pas encore être quitte envers vous.

Puis s'adressant à madame Saint-Hubertv.

— • Et vous , madame , vous avez sans doute entièrement renoncé au théâtre; nous ne pouvons plus compter sur vous : c'est un malheur pour l'art, pour la scène lyrique, mais enfin je ne saurais blâmer votre détermination, c'est un sacrifice que vous devez faire à votre union avec M. d'Antraigues.

Madame Saint-Huberly n'avait pas la force de répondre au ministre. Alors celui-ci s'approchant de d'Antraigues et lui parlant avec une sévérité qu'il savait du reste tempérer par un accent affectueux :

— Monsieur , lancés tous deux au milieu des agitations du monde politique, exilés tous deux de notre patrie , et servant la même cause, nous nous voyons peut être aujourd'hui pour la dernière fois : car nul ne peut répondre de l'avenir, et, quelles que soient les chances que semblent nous promettre lesuccèsde notreentreprise pour le rétablissement de Tordre en France, il est possible que les événemens nous séparent pour toujours. Écoutez donc les

conseils de mon expérience, car je suis plus âgé que vous et j'ai vieilli dans les affaires. Quels que soient vos lalens, votre énergie, votre ambition même, croyez -moi, vous ne pourrez jamais vous élever aux postes éminens auxquels vous vous êles jusqu'ici flatté d'atteindre. Le parli que vous avez embrassé impose à l'ambition une condition rigoureuse que vous ne pouvez remplir... 11 exige un nom, de la naissance enfin, pardonnez-moi ma franchise, et, si vous avez cru pouvoir le tromper, si môme il est encore trompé sur votre compte, il y a des envieux, des adversaires qui lui signaleront son erreur, le jour où ils verront que vous touchez au but de vos efforts. A Paris, à l'aurore d'une révolution, quand il n'y avait plus moyen de discuter des titres, des qualités qu'il y avait même quelque danger à prendre , cette tactique d'une noblesse fictive , spéculant sur la nouveauté d'opinions hardies pour obtenir de la popularité, a pu réussir} l'exemple de Mirabeau a du multiplier ces contrefaçons...

D'AiHraigues lit un mouvement qui annonçait combien ce mot blessait son orgueil :

— N'est-ce pas la vérité, dit le ministre, et n'ai-jc pas mis le doigt sur la plaie? mais pourquoi celle impatience, celle colère?

Vous n'avez ici à rougir devant aucun témoin, et madame, qui a dû recevoir tous ces secrets , n'entend pas ici la ré\élalion d'un mystère qu'il vous était impossible de lui cacher, en lui donnant voire main. Ainsi, monsieur, veuillez ne pas vous offenser de mon langage ; je vous le répète, ce sont des conseils que je vous donne; il faut vous résigner à un rôle secondaire, et là seulement on pourra employer vos talens, votre esprit, vos connaissances ; un obstacle insurmontable s'oppose à ce que vous montiez plus haut. Mais, dans cette situation qui ne satisfera pas sans doute votre amour-propre , vous trouverez des dédommagemens, des compensations qui suffiront à votre bonheur ; vous y trouverez la fortune enfin, l'envie

ne vous en demandera jamais comple. Il vous en coulera, je le sais, il vous en coûtera beaucoup de borner ainsi voire horizon, de voir s'évanouir vos rêves et vos illusions. Vous ne pourrez tomber sans regret de celte sphère où vous avaient placé vos espérances; mais la raison, la nécessité, et vos intérêts vous obligent à suivre un autre système. Allez donc, monsieur, où le succès vous appelle; je viens de vous ouvrir la carrière où vous devez, si vous êtes prudent et sage, obtenir la récompense de vos efforts , le prix de votre dévoûment à la bonne cause. Laissez de côté vos souvenirs oratoires et politiques des Etats-Généraux et de l'Assemblée nationale; oubliez vos triomphes littéraires, pour nôtre pas victime de ces chimères qui ont déjà failli vous perdre. Surtout gardez-vous bien des prétentions exagérées, des ressentimens trop vifs qui pourraient vous inspirer des projets de vengeance; défiez-vous de la violence d'un caractère ir-

ritable, el des funestes conseils d'une susceptibilité trop vive. Ce sont des missions de confiance que vous aurez à remplir; agent des princes, vous serez dépositaire de secrets importans ; si jamais vous songiez à les trahir, à les vendre!...

D'Antraigues fit entendre une exclamation de surprise et d'horreur.

— Moi, monsieur le comte, ah! quelle indigne supposition !

— Je savais bien que cette supposition révolterait à la fois votre esprit et votre cœur; mais enfin, au défaut de l'intérêt, la vengeance peut porter un homme qui se croit blessé, insulté, a des actes peu honorables; la vengeance peut servir d'excuse quelquefois à des transactions infâmes.

Mais alors plus le traître est obscur, moins il pense avoir de ménagemens à garder , de risques à courir, plus alors il s'expose à de terribles représailles. La mort a aussi des secrets , mais des secrets impénétrables !

— Que voulez-vous dire , monsieur le corale?

— A la guerre on fusille les espions ; mais dans les guerres civiles, dans les réactions publiques, les traîtres qui trafiquent des confidences qu'on leur a faites, s'exposent a une vengeance terrible; aucune retraite ne peut les dérober à ses coups... on ne s'informe pas des motifs de la trahison ; on ne voit que le traître et son crime. Mais, pardon, monsieur; je devais vous dire quels sont les devoirs d'un agent de confiance et ce que les princes attendent de vous.

— Ahl monsieur le comte, je justifierai leur intérêt, je serai digne de leur confiance et vous n'aurez point a vous repentir de votre généreuse conduite à mon égard.

— Je l'espère , j'y compte , monsieur. Adieu ; il faut qu'après demain vous parliez pour l'Espagne; vous recevrez des instructions détaillées sur l'objet spécial de votre vovage.

Le ministre salua d'Antraigues et sa femme, puis agita sa sonnette placée sur sa cheminée, pour appeler l'huissier qui ne savait guère que penser de la longueur d'une telle audience.

Les deux époux sortirent enfin du cabinet de Calonne; ils ne couraient aucun risque en paraissant ensemble dans le salon qui servait d'antichambre, carie petit nombre de solliciteurs qu'y avait laissés d'Antraigues, s'étaient lassés d'attendre, et le salon était désert.

Ainsi se termina cette audience qui fixait enfin le sort de d'Antraigues, et lui assignait la place qu'il devait occuper dans l'émigration. 11 était entré dans le salon de M. de Calonne, avec ces idées de grandeur politique, ces espérances de haute fortunequ'il avait en vain poursuivies jusqu'alors; il en sortait avec le litre et les fonctions équivoques d'agent des princes.

Et madame Saint-Huberty, celte comtesse d'Antraigues, qui avait fait tant de sacrifices à l'avenir de son mari , à cet avenir qu'elle

rêvait si brillant , elle n'était plus que la femme d'un homme sans naissance, signalé à Coblentz comme un intrigant, et qui devait à la pitié d'un ministre, une place infime, leur seul refuge contre la misère.

Alors elle se souvint de Ropiquet, de ses conseils; l'avenir s'était bien pressé de justifier les prédictions sinistres du vieux musicien ! Pauvre comtesse! Pauvre femme!

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