CHAPITRE XI
lui ni ses amis ne savaient plus quel moyen employer afin d’apaiser le peuple. 11 disait à Alonse de Laloo : « Si l’on use de violence, tout se perdra ; si l’on cherche à gagner du temps, l’on écrit au roi que nous sommes sectaires et que nous sommes eause de tout le mal (1). » 11 écrivait à Montigny : « Tout s’en va se ruinant, parce que l’on ne peut assembler les États-Généraux, ce qui serait le seul remède (2). »
C’était d’ailleurs l’opinion prédominante dans les provinces. Le 16 novembre, les États de Brabant avaient par requête supplié la duchesse de Parme de demander au roi la convocation des États-Généraux pour mettre fin aux troubles du pays, conserver l’ancienne religion et les .droits du souverain, faire refleurir le commerce et la navigation (3).
Le comte de Hornes mandait encore à son secrétaire qu’il s’était retiré dans sa maison parce qu’il ne voulait pas jouer le rôle réservé aux Electos des Espagnols mutinés : ces Electos payaient pour les soudards après que l’on s’était servi d’eux (4). Enfin, il priait Montigny de présenter au roi la lettre qui était destinée au souverain.
Cette lettre, où le chûtelain de Weert rendait compte de la conduite qu’il avait tenue à Tournai, était pleine de franchise
(1) Le comte de Hornes à Alonse de Laloo, ÎO novembre 15GG. Supplément aux guerres civiles, t. II, p. 493.
(î) Le comte de Hornes au S' de Montigny. lliitl., t. Il, p. 49G.
(3) Bulletins de la commission royale d'histoire, 3' série, 1. 11, p. G3.
(4) Le comte de Hornes s’exprimait en ces termes : « Tant y a que aime trop « mieux perdre tout mon bien que de souffrir que mon honneur soit en rien
* foullé , et ne veux souffrir que à tout propos l’on traicte de moi comme
* d'une ombre, pour me faire servir sans avoir jamais recompense, cl à la « lin auroye le pardon que l’on donne aux Electos des Espaignols , lesquels « après que l’on s’est assez servi d’eux, ils payent pour les souldars ; de cette « façon me samble que l’on traicte aucuns de nous autres : soubs l’ombre de « nous employer, l’on nous met en l'indignation de S. M., et les autres « asseurent leurs biens, rentes et revenus et demeurent à leurs maisons,
* disant ne se vouloir de rien mêler, attendant la venue de S. M., et puisque « cela est, le debvrions faire tous : car pouvoir réduire le pais comme voul- « drions n'est nullement possible , et se verra quand l'on y procédera de « force. » Supplément aux guerres civiles, t. II, p. 308.
LE COMTB d’eGMONT. 16
LE COMTE n’EGMONT ET LE COMTE DE BORNES.
mais empreinte aussi d’une vive amertume. Le comte avouait nettement ce qu’il avait fait, mais niait qu’il eût commis des abus de pouvoir. Il avait permis, à la vérité, que les prêches se tinssent à Tournai, mais dans de certaines limites. Pendant les troubles du mois d’août précédent, pour désarmer le peuple qui se rendait aux prêches par force, il avait été également d’avis, au conseil d’Élat, de tolérer les assemblées de religionnaires, à la condition toutefois que ceux qui les fréquenteraient poseraient les armes et obéiraient aux magistrats ; encore cette autorisation ne devait-elle être valable que jusqu’à ce que le roi, de concert avec les États-Généraux, autrement en aurait ordonné. Bien qu’il eût grandement à se plaindre de la régente, il ne voulut entrer avec la princesse en nuis débats touchant les affaires de Tournai pour beaucoup de raisons, et parce qu’il ne lui semblait pas convenable de traiter affaires d’honneur avec une dame. Il rappelait ensuite les dettes qu’il avait contractées au service du roi sans avoir obtenu la compensation qu’il pouvait espérer. « V. M. sait assez, disait-il, comme je « me suis toujours fidèlement employé à son service sans avoir « eu grande mercède, ayant vendu et engagé de mon bien afin de « suivre et servir V. M. pour plus de trois cent mille écus, et, « me trouvant en dernier lieu à Bruxelles, j’ai été contraint de « vendre ma vaisselle, attendant toujours la résolution de « V. M. (I). »
Ces préoccupations financières, ces embarras d’argent, provenant de services rendus au souverain, ne peuvent ternir en rien la mémoire du comte de Hornes. Écrivant d’une manière intime à son secrétaire Alonse de Laloo, après la mission qu’il avait remplie à Tournai, il exprimait le plus pur et le plus loyal patriotisme joint à un noble désintéressement : « Je suis « le plus fâché du monde, disait-il, de voir ruiner un tel État « à S. M. et par sa faute, parce qu’il ne veut pas se fier à « nous. » Enfin, il se montrait aussi patriote fidèle, en même
(1) Celte lettre était datée de Weert le 20 novembre 15GG. Voir Déduction de l'innocence de messire Philippe, baron de Montmorency, etc., p. 316-323, et Correspondance de Philippe U, 1. 1", p. 486.