CHAPITRE XIH
laient leur mécontentement ou leurs appréhensions, car l’approche des Espagnols répandait jusqu’au fond des provinces une vague terreur. Peut-être le peuple n’eût-il écouté que son désespoir s’il n’avait été perfidement leurré par les assurances solennelles et réitérées de Philippe II. Dissimulant la mission terrible qu’il avait confiée au duc d’Albe, Philippe annonçait sans cesse qu’il arriverait bientôt lui-même pour rassurer ses fidèles sujets. La duchesse de Parme fut trompée comme le vulgaire. Le 29 juillet, elle écrivait encore au roi qu’elle avait donné des ordres pour l’équipement de huit navires destinés à aller au devant de lui; elle ajoutait que l’annonce de son arrivée avait causé une joie universelle et que l’on faisait partout des processions et des prières pour son heureux voyage !
Le comte de Hornes, qui se trouvait à son château de Weert, avait cru devoir envoyer aussi un de ses . gentilshommes au devant du duc d’Albe. Cette ambassade fournit l’occasion qu’épiait l'astucieux et terrible politique pour prolonger la déplorable sécurité de l’infortuné descendant des Montmorency. L’envoyé du comte de Hornes reçut pour ce seigneur des lettres extrêmement amicales que le duc d’Albe et son fils illégitime, don Fernando de Tolède, prieur des chevaliers de St Jean de Calatrava, écrivirent à Gerverbiller, le 26 et le 27 juillet. Leur but était d’attirer le comte de Hornes à Bruxelles. Après avoir pris connaissance des lettres si affectueuses qui lui étaient adressées, le comte répondit qu’il était reconnaissant de la faveur que le duc lui faisait, qu’il ne croyait pourtant pas devoir se rendre à Bruxelles pour les raisons qu’Alonse de Laloo, son secrétaire, exposerait. Très bien reçu par le duc di'Albe, le confident du comte de Hornes lui représenta que ce seigneur n’était pas disposé à quitter sa maison jusqu’à ce qu’il eût reçu les ordres du roi, n’ayant, du reste, aucun gouvernement ni aucune charge, car il n’avait pu exercer celle d’amiral. Le duc repartit hypocritement qu’il lui avait beaucoup peiné que le roi n’eût pas mieux récompensé les services du comte de Hornes; que, passé un an, au bois de Ségovie, il avait dit au baron de Montigny ce qui lui paraissait des affaires du comte et combien il était son ami et son serviteur; qu’il lui conseillait néanmoins
LB COMTE d'bOMOHT. 19
LE COMTE d’eGMONT ET LE COMTE DE HOtlNES.
de ne pas se défier de la libéralité du roi, prince bon et reconnaissant. Il ajouta que c’était la coutume des grands rois d’ajourner les témoignages de leur gratitude , que le comte ne devait donc pas désespérer avant d’avoir fait de nouvelles instances. Ce furent les propres paroles du duc d’Albe. Il dit encore que Francisco de Ybarra, envoyé à Bruxelles pour saluer de sa part la gouvernante, avait été chargé d’y visiter aussi le comte de Homes : il avait vivement regretté que cet officier ne l’y eût pas trouvé. « S’il voyait M. de Hornes, poursuivit-il, il lui dirait des choses qui le satisferaient et par lesquelles celui-ci connaîtrait qu’il n’avait pas été oublié de ses amis. » Alonse de Laloo eut aussi une longue conversation avec Juan Albornoz, secrétaire du duc d’Albe. Celui-ci l’assura cordialement de l’affection que son maître avait pour le comte de Hornes et du zèle avec lequel il s’était employé pour lui. Se conformant sans aucun doute aux instructions du duc, il dit même que, puisque le comte de Hornes était si dérangé dans ses biens, on pourrait lui donner quelque charge lucrative en Italie, le nommer gouverneur de Milan ou vice-roi de Naples. Il ajouta encore que le duc avait vu avec déplaisir que plusieurs des seigneurs du pays ne lui avaient pas rendu visite, à lui qui était tant leur ami et serviteur à tous, et qu’il lui paraissait que le comte de Hornes devrait se trouver à Bruxelles, sinon pour traiter d’affaires, au moins pour voir le duc comme ami. A la suite de cet entretien, le secrétaire du comte de Hornes partit immédiatement pour Weert, afin d’engager son maître à se rendre aux désirs du duc d’Albe (I).
De son côté, le comte d’Egmont montrait de nouveau cette noble assurance, qui était le trait saillant de son caractère chevaleresque. Tandis que les vieilles bandes espagnoles s’acheminaient vers les frontières des Pays-Bas , il se trouvait dans son hôtel de Bruxelles, obligé de garder le lit It cause d’une blessure
(1) Alonse de Laloo au baron deMontignv, 17 aoûl.1367, dans la Correspondance de Philippe II, t. 1", p. 363. Mais il suffit de lire cetle lettre pour se convaincre qu’elle est indiquée à tort comme ayant été écrite à Bruxelles; la date meme est peut-être inexacte aussi.