CHAPITRE XIV
« conclut-il qu’ils sont traîtres à leur prince et à leur pays ceux « qui empêchent de telles assemblées et qui le font pour nourrir « leur ambition, afin que le prince ne soit point averti des « malversations. » L’accusé était également très précis dans la justification de la conduite qu’il avait tenue à l’égard du cardinal de Granvelle. Loin de se disculper, il déclarait de nouveau qu’il avait vivement désiré, pour le bien du pays, l’éloignement d’un ministre qui absorbait toute l’autorité. Il avouait aussi qu’il avait souhaité une meilleure organisation des conseils collatéraux, non cependant pour augmenter sa propre influence, mais bien pour fortifier l'autorité du prince, car de lui seul il espérait récompense et honneur. Pour ce qui concernait les réunions de Iioogstraeten et de Breda, il soutenait que ces assemblées n’avaient point eu un caractère politique. Au surplus, il n'avait rien de commun, disait-il, ni avec Bréderode ni avec les autres seigneurs du Compromis; loin d’être l’ami de Bréderode, il n’avait pas été en sa maison depuis son retour d’Espagne et n’entendait point défendre ses actions. D’autre part, il ne laissait échapper aucune occasion de disculper le comte d’Egmont. Mais il abordait avec moins de fermeté le reproche d’avoir désiré la liberté de conscience. Il objectait néanmoins le soin et la diligence avec lesquels il contenait ses propres vassaux; il ajoutait qu’il avait fait ce qu’il pouvait, en tenant compte de l’effervescence populaire, pour maintenir la sainte foi catholique. Pourquoi , disait-il aussi avec un certain embarras, lui reprochait-on d’avoir été en peine pour son frère, le seigneur de Montigny? Il le trouvait fort heureux de séjourner près du roi, loin des troubles. Lui-même espérait, au surplus, que ce roi équitable aurait égard à ses services , reconnaîtrait son innocence et le rétablirait dans tous ses droits (1).
Cette défense, tantôt pleine de fierté, tantôt plus humble, se ressentait de l’isolement et des angoisses du noble captif. Il faut, pour l’apprécier avec justice, ne point perdre de vue que,
(1) Supplément aux guerres civiles, 1. 1", etc., p. 135 à 210. Déduction de l'innocence, etc., p. 65 et suiv.
depuis six mois bientôt, le comte de Homes était prisonnier, privé de toutes communications avec le dehors, sans conseils, sans assistance d’aucune sorte, livré à lui-même dans une chambre du château de Gand. Croyant encore à l’équité de ses juges, il leur disputait sa vie.
En même temps que sa Défense personnelle, le comte de Bornes remit au secrétaire Pratz une requête par laquelle il demandait au duc d’Albe d’être élargi sous caution juratoire. Ayant été obligé, disait-il, de répondre à l’écrit du procureur général « sans avoir conseil d’âme vivante, » il demandait maintenant qu’on lui accordât la possibilité de rechercher tous les moyens de défendre son honneur et d’établir juridiquement son innocence (1). Cette requête ne fut pas accueillie.
Le 19 janvier, le secrétaire Pratz était revenu au château de Gand pour se faire remettre par le comte d'Egmont son mémoire de défense, alléguant, de la part du duc d’Albe, que le prisonnier avait eu huit jours pour répondre au « libel accusatoire. » Le comte repartit que, se fiant à la promesse qui lui avait été faite par Vargas et Del Rio, lorsque ceux-ci l’avaient interrogé, il avait espéré que le duc permettrait à son procureur et h ses avocats de se trouver près de lui pour qu’il pût se concerter avec eux et répondre plus pertinemment à l’acte d’accusation. Il demanda itérativement d’avoir libre communication avec son conseil ; il voulait apprendre de ses avocats le résultat de leurs démarches depuis qu’il avait donné sa procuration à Landas. Il invoquait de nouveau les privilèges et les statuts de l’ordre de la Toison d’or et disait que, lorsqu’il serait traité comme chevalier de cet ordre illustre, il espérait, avec la grâce de Dieu, repousser toutes les charges portées contre lui par le fiscal de Sa Majesté et démontrer, comme il le maintenait, que ces accusations étaient de toute fausseté (2). Mais, le comte d’Egmont, menacé d’être traité comme contumax, dut également se résigner à composer son mémoire de défense sans aucune aide et sans avoir à sa disposition les documents nécessaires.
(1) Supplément aux guerres civiles, 1. 1”, p. *11.
(*) Procès du comte d'Egmont. MS. (Recueil de LecUrcqz, t. II.)