‹ Le comte d'Egmont et le comte de Hornes (1522-1568) d'après des documents authentiques et inéditsChapitre 2 sur 187 · AC · texte numérisé non relu

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J’ai public successivement des éludes biographiques sur Marguerite d’Autriche, sur Marie de Hongrie, sur Marnix de Sainte-Aldegonde et sur Christine de Lalaing, princesse d’Épinoy. Dans cette galerie, que je me propose de consacreraux personnages illustres du xvi c siècle, j’ajoute aujourd’hui le comte d’Egmont et le comte de Hornes.

Ces deux grandes victimes de Philippe II font l’objet d’une même biographie, parce qu’il me parait impossible de séparer ce que la mort et l’histoire ont indissolublement uni.

Ee comte d’Egmont et le comte de Hornes ont lutté

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ensemble pour les libertés des Pays-Bas. Ils ont été condamnés le même jour par un tribunal de sang. Ils ont été décapités, le o juin 1568, sur la Grand’Place de Bruxelles. Ils demeurent inséparables.

Tel était aussi l’avis du gouvernement, lorsque, accueillant un vœu exprimé par l’Académie royale de Belgique, il décida naguère qu’un monument consacrerait la mémoire des comtes d'Egmont et de Homes, et que ce monument serait érigé sur la place même où avaient péri les deux seigneurs patriotes.

Cette résolution n’obtint pas cependant une adhésion unanime. Elle donna lieu, au contraire, à une très vive controverse.

Des deux extrémités de l’horizon arrivèrent des accusations véhémentes, jnais dissemblables et contradictoires. Les uns reprochèrent aux comtes d’Egmont et de Homes de n’avoir pas arboré hardiment le drapeau de la révolte. Les autres leur firent un crime de n’avoir pas été les partisans aveugles du despotisme religieux et politique de Philippe II; ils prétendirent même que, si le supplice du comte d’Egmont fut impolitique, il n’était pas prouvé que ce supplice fût injuste.

Je crus sincèrement que les comtes d’Egmont et de Hornes, si diversement jugés, n’avaient mérité ni les dédains des uns ni la réprobation des autres. Celte opinion

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fut exprimée dans une lettre adressée en 1859 à l’Académie royale de Belgique, et je l’énonçai en ces termes :

« Je me déclare l’adversaire de l’espèce de réaction

« qui tend à rabaisser, sinon à détruire, tantôt l’une et « tantôt l’autre des renommées les plus imposantes de la <( Belgique. Il faut plus de respect filial pour les hommes « célèbres qui ont tant contribué à faire honorer notre « patrie. Les uns ne peuvent- ris pas admirer les grandes « actions de Charlcs-Quint, et les autres glorifier les ser- « vices éminents de Marnix de Sainte-AIdegonde, sans « abaisser outre mesure le mérite des comtes d’Egmont et « de Ilornes?

« Pour affaiblir le prestige attaché pendant si longtemps « à ces noms patriotiques, on a môme invoqué l’autorité du « prince d’Orange. On a cité un déplaisant jeu de mots « imaginé par je ne sais quel bel esprit. La vérité est que « Guillaume le Taciturne se sentit frappé au cœur par « l’inique condamnation et la fin tragique de ses deux amis. « Il déplora, dans une lettre qui n’était pas destinée à « rester secrète, il déplora la grande perle que venaient de « faire les Pays-Bas, et jura sur la foi qu’il devait à Dieu k et sur son honneur qu’on avait fait tort aux comtes « d’Egmmt et de Homes devant Dieu et le monde.

« J’ai un respect sincère pour toutes les convictions;

« mais la mienne aussi est profonde. Je crois donc, pour « employer les expressions du Taciturne, qu’on a fait tort « aux comtes d’Egmont et de Hornes devant le monde, et je « voudrais faire prédominer ce sentiment, sans exagérer les « qualités ou les services des seigneurs injustement conte damnés par le Conseil des Troubles (1). »

J’ajoutais que je me proposais de communiquer à la classe des Lettres un exposé de la carrière politique du comte d’Egmont et de celle du comte de Hornes.

C’était un engagement : j’ai voulu le remplir.

Mais, au lieu d’une dissertation académique, je publie une biographie complète. Je tâche ainsi de combler une lacune et de mieux atteindre le but que j’avais en vue.

Pour raconter avec une scrupuleuse exactitude la conduite tenue par les comtes d’Egmont et de Hornes, montrer l’importance de leurs services et la grandeur de leur rôle, j’ai tâché d’oublier les discussions actuelles et de vivre en quelque sorte au xvi° siècle, interrogeant exclusivement les documents si nombreux, si divers et si intéressants de cette mémorable époque. J’ai donc tiré principalement la biographie des comtes d’Egmont et de Hornes non seulement

(1) Bulletins de l’Académie royale de Belgique, 4' série, t. VIL

de leurs propres lettres, mais aussi des papiers d’Ëtat et des correspondances de Philippe II, de ses lieutenants et de ses ministres. J’ai eu constamment sous les yeux les actes du procès, surtout le « libel accusatoire » du procureur général du Conseil des Troubles et les « mémoires de défense » écrits par les accusés eux-mêmes. M. De Bavay, procureur général à la cour d’appel de Bruxelles, a publié, avec le plus grand soin, une partie de ces documents; mais les recueils déposés aux archives du royaume pouvaient encore fournir des détails importants. Grâce à l’obligeance de M. Gachard, archiviste général du royaume, de M. Diegerick, conservateur du riche dépôt de la ville d’Ypres, et d’autres amis de l’histoire, il m’a été permis de faire usage d’un assez grand nombre de pièces inédites. J’ai cité tous ces témoignages authentiques, irrécusables. Peut-être même ai-je prodigué les notes : mais c’était une nécessité. En effet, je ne prétends point imposer des jugements préconçus. Je désire, au contraire, que le lecteur se forme luimême une conviction en ayant sous les yeux un tableau dont les acteurs et les témoins du grand drame du xvi e siècle ont fourni les principaux traits.

Il me répugnerait de faire dégénérer en polémique une étude que j’ai voulu rendre impartiale. Qu’il me soit cependant permis de répéter ici une vérité trop souvent oubliée.

Pour juger avec équité les hommes illustres des temps passés, il ne faut point les séparer de leur époque.

« Si, prenant pour règle ce que nous croyons de la liberté, de l’égalité, de la religion, de tous les principes politiques, — dit fort bien Chateaubriand, — nous appliquons cette règle à l’ancien ordre de choses, nous faussons la vérité, nous exigeons des hommes vivant dans cet ordre de choses ce dont ils n’avaient pas même l’idée. »

Le comte d’Egmont et le comte de Hornes avaient donc sur la liberté politique et sur la liberté des cultes, même sur les obligations des vassaux et sujets envers leur suzerain, des idées et des convictions qui étaient à certains égards les antipodes des idées actuellement dominantes.

On commet à l’égard des comtes d’Egmont et de Ilornes une autre injustice quand on exige d’eux, en 1566, la hardiesse et la résolution qui caractérisaient les adversaires de l’Espagne en 1572. Dans une grande et longue révolution, dans une guerre qui dure quatre-vingts ans, il y a diverses périodes, bien différentes l’une de l’autre, et il est peu raisonnable de vouloir les confondre.

Voyez la révolution d’Angleterre de 1640 : les parlementaires font place aux presbytériens, et ceux-ci aux indépen- 1 dants. Voyez la révolution française de 1789 : les constituants sont remplacés par les girondins, en attendant les montagnards. Est-ce à dire qu’il faille méconnaître les ser-

vices rendus par les parlementaires et les constituants? Hampden était moins audacieux, sans aucun doute, que Cromwell; mais Ilampden n’a-t-il point courageusement défendu les libertés de l’Angleterre? La Fayette était moins avancé que Carnot; mais n’a-t-il pas cependant exercé une influence considérable?

Je ne prétends pas mettre le comte d’Egmont sur la même ligne que Guillaume le Taciturne. On verra toutefois que le premier a pris l’initiative de l’opposition contre la politique espagnole.

Vous pouvez reprocher au comte d’Egmont ses irrésolutions et ses défaillances. Il est impossible de les nier, quoiqu’elles eussent leur source dans une invincible loyauté. Mais, alors, il faut dire que les autres héros de la révolution du xvi e siècle, que Blarnix de Sainte-Aldegondc, que Guillaume le Taciturne lui-même eurent aussi des moments pénibles, où le doute les torturait, où le découragement affaiblissait leur âme.

Où sont d’ailleurs les grands hommes qui n’ont jamais failli et dont l'énergie et la prévoyance furent toujours les mêmes?

Coligny, venant se livrer aveuglément à Charles IX, ne prévoyait pas plus le massacre de la Saint-Barthélemy que le comte d’Egmont ne pouvait prévoir sa fin tragique sur le Marché de Bruxelles.

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Àlgernon Sidney fut décapité comme le comte d’Egmont. « Il a de justes droits, dit Macaulay, à être appelé un héros, un philosophe, un patriote, et cependant il ne peut être disculpé d’avoir été pensionnaire de la France. »

Les comtes d’Egmont et de Homes ne furent pensionnaires d’aucune puissance. Ils ne trahirent point leur souverain, comme le fameux maréchal Biron, justement puni par Henri IV ; ils ne traitèrent point avec les étrangers, comme les princes et les grands seigneurs qui furent les chefs de la Fronde. Non , ils réclamaient les libertés nationales, en demeurant fidèles à leur souverain ; et, au lieu de recevoir de l’argent de l’étranger, ils se ruinaient, ils s’imposaient des dettes énormes pour servir le roi et le pays. Ces dettes honorables leur ont été reprochées avec une sorte de mépris.

Mais oublie-t-on que William Pitt, premier ministre d’Angleterre pendant dix-neuf ans, était aussi criblé de dettes, et que les Communes, en décrétant qu’il serait enterré sous les dalles de Westminster, volèrent unanimement la somme de 40,000 livres sterling pour satisfaire ses créanciers? Ne sait-on pas que Thomas Jefferson, deux fois président des États-Unis d’Amérique, demanda l’autorisation de mettre ses biens en loterie et qu’il mourut insolvable?

Je dois encore aborder des objections d’une autre nature. Il y a deux ans, parut à Leipzig un ouvrage intitulé : Recherches sur le soulèvement des Pays-Bas contre l’Espagne. M. Matthias Koch, l’auteur de ce livre, se déclare nettement le champion de l’autorité et de la politique de Philippe II. Il s’est attaché, avec une érudition incontestable et avec une courtoisie, qui est trop souvent exclue des débats scientifiques, il s’est plu, dis-je, à contredire quelques-uns des jugements émis dans la première partie de mon Histoire de la révolution des Pays-Bas. C’est un grand honneur pour moi d’avoir donné lieu, pour une bonne part, au livre de M. Koch. Je dois dire pourtant que l’honorable et docte écrivain ne m’a point convaincu. Il y a surtout désaccord entre nous quant au caractère et aux tendances du parti auquel appartenaient les comtes d’Egmont et de Homes. M. Koch me blâme de l’avoir appelé le « parti national. » Loin de retirer ou de modifier cette qualification, je la maintiens de toutes mes forces. J’ai d’ailleurs pour moi une imposante autorité. En 1573, le duc d’AIbe rappelait que le comte d’Egmont, le prince d’Orange et consorts, en réclamant la suprématie du conseil d’État et l’assemblée des Étals-Généraux, prétendaient « tenir le roi en tutelle afin qu’il ne pût rien faire sans la volonté des indigènes. » Tel était effectivement le but du comte d’Egmont et de ses amis et adhérents. Ils reconnaissaient Philippe II comme le sou-

verain légitime du pays, comme le descendant des anciens princes. Mais ils demandaient, et avec raison, que le fils de Charlcs-Quint se conformât aux privilèges et aux traditions des Dix-sept provinces; qu’il les gouvernât, comme sous les régnes précédents, avec la coopération effective des seigneurs indigènes et avec le concours des États-Généraux. Ils voulaient donc pour les Pays-Bas, jusqu’alors libres et indépendants, un gouvernement national composé d’indigènes, et ils combattaient la politique qui tendait à établir la suprématie de l’Espagne, et à réduire les provinces belges à la triste condition du Milanais et de Naples.

Je persiste à croire que la cause défendue par le comte d’Egmont et ses amis était une cause juste et nationale. Je maintiens que ces seigneurs patriotes avaient en vue de conserver les libertés qui faisaient la force et même la grandeur des Pays-Bas.

Ne craignons point de juger le vainqueur de Gravelines et ses adhérents; mais gardons-nous d’outrager, par des accusations puériles ou fanatiques, la mémoire de ces hommes illustres ; ne nous efforçons pas de rabaisser outre mesure le piédestal sur lequel les Belges les ont placés depuis trois siècles I

Imitons plutôt l’exemple donné par l’Angleterre dans Westminster-Ilall. En voyant dans cet imposant édiffee les statues et les effigies de tous les hommes célèbres, depuis

Richard Cœur de Lion jusqu’à Pilt, un écrivain cminent faisait justement remarquer que le culte de la tradition et de l’histoire, le vrai patriotisme, l’avait emporté sur l’esprit de secte et de parti! — Ce n’était pas, il faut l’avouer, un triomphe médiocre ni un enseignement sans utilité et sans grandeur.

Bruxelles, le 18 mai 1862.

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