CHAPITRE V
l’une pour que ce seigneur vint, l’autre pour qu’il restât aux Pays-Bas. La régente, après avoir pesé les raisons que le roi mettait sous ses yeux, devait délivrer au comte celle des deux lettres qu'elle jugerait à propos. Philippe recommandait à sa sœur de faire exécuter les édits qui punissaient les hérétiques et de s’opposer de tout son pouvoir à la convocation des États- Généraux. Il disait aussi que la dernière lettre qu’il avait reçue des trois seigneurs lui avait beaucoup déplu ainsi que la publication faite par eux du mémorial qu’ils avaient remis à la duchesse. Il avait ordonné de leur répondre qu’il avait vu leur lettre; qu’il s’était fort émerveillé de ce qu’ils eussent cessé d’assister au conseil; qu’ils devaient y retourner et montrer par là qu’ils mettaient son service et le bien du pays avant toute considération particulière; et, en ce qui touchait le cardinal de Granvelle, que, puisqu’ils refusaient de spécifier les griefs qu’ils avaient contre lui, il voulait encore y penser (1).
Philippe avait cependant décidé l’éloignement du cardinal, mais d’une manière cauteleuse, ne voulant même pas avoir l’apparence de céder à des vassaux, qu’il se proposait bien de châtier un jour. Il avait donc écrit secrètement à Granvelle une lettre de sa main, datée de Monçon, le 22 janvier, comme les autres dépêches dont Armenteros était porteur. Le roi disait à son ministre qu’il ferait bien de quitter les Pays-Bas pour quelques jours et d’aller voir sa mère, avec la permission de la duchesse de Parme. De cette manière, l’autorité du souverain et la réputation du cardinal seraient sauves (2). Dans une autre dépêche, le roi mandait à Granvelle qu’il avait chargé Armenteros de sa réponse à la lettre des trois seigneurs, bien qu’il eût songé d’abord à n’en faire aucune, parce que cette lettre lui avait semblé rédigée dans un style inconvenant, et surtout parce que les auteurs en avaient répandu des copies. Il lui mandait en outre que, suivant son conseil, il avait chargé le contador Castellanos, Espagnol qui exerçait beaucoup d’in-
(1) Correspondance de Philippe II, 1. 1", p. 283.
(2) Ibid., t I", p. 285.
LE COMTE d’eGMONT ET LE COMTE UE HOltNËS.
fluence sur le comte d’Egmont, d’agir auprès de ce seigneur pour travailler à le détacher de la ligue (1).
Par prudence néanmoins et pour ne pas exaspérer les seigneurs ligués, Philippe expédia d’abord Arme’nteros, avec la lettre secrète destinée à Granvelle, et retint quelques jours encore le courrier qui devait porter la dure réponse à la requête du comte d’Egmont et de ses amis.
Pendant que le secrétaire de la duchesse de Parme traversait la France, l’exaspération contre le cardinal de Granvelle était au comble à Bruxelles. Dans une lettre au colonel Lazare de Schwendi, pensionnaire de Philippe II en Allemagne, le comte d Egmont flétrissait les mensonges et les calomnies dont usaient le cardinal et ses amis, en essayant d’accréditer le bruit que tout ce qui se faisait tendait à rébellion et à changement de religion. « C’était, disait-il, une des plus grandes infamies du monde. » Il ajoutait qu’il était d’ailleurs uni plus que jamais avec le prince d’Orange et le comte de Hornes. Schwendi, ancien compagnon d’armes du comte d’Egmont et très lié aussi avec le prince d’Orange, transmit au roi, à qui elle était sans doute destinée, l’apologie de la conduite des deux seigneurs (2).
Le prince d’Orange alla plus loin que le comte d'Egmont. Devant les états de Brabant assemblés en la maison de ville de Bruxelles, il dépeignit le cardinal de Granvelle comme un homme violent et contraire à leurs privilèges; il ajouta, par manière de raillerie, que bientôt les affaires pourraient se terminer au moyen des expédients du cardinal, puisqu'il avait dit qu’en lui coupant la tête tout serait fini (3).
(Il Correspondance de Philippe II, 1. 1", p. 286.
(2) Lazarus de Schwendi au roi, Burckheim, 20 février 1564. Correspondance de Philippe II, t. I", p. 298. — Le 7 septembre précédent, Schwendi, écrivant au prince d’Orange, louait la modération des seigneurs des Pays- Bas : «... Je suis bien aise, disait-il, quand j’entends que vous aullres * seigneurs procédez en vos affaires discrètement et avec modestie, ayant « toujours pour recommandé le debvoir envers le Prince et la patrie et ne « donnant lieu aux passions particulières plus avant que la raison veult ” et la conservation de vostre bonne réputation... » Archives de la maison d' Orange-Nassau, 1” série, Supplém., p. 12.
(3) Un membre des États, qui était présent, avait rapporté ces paroles du