CHAPITRE V
On commençait aussi à porter dans Bruxelles la livrée que les seigneurs avaient adoptée. Les manifestations nationales prenaient môme un caractère plus grave. On imprimait clandestinement la Joyeuse Entrée de Brabant, et on appelait cette charte constitutionnelle le contrat du pays avec le prince. Le dernier article surtout donnait lieu aux commentaires les plus hardis : on soutenait, selon les termes et l’esprit de la constitution jurée par Philippe II, que le pays pourrait se soustraire à son obéissance si le prince n’observait point les « capitulations (I). »
Au retour d’Armenteros, vers la lin du mois de février, la régente consulta Granvelle et Viglius pour savoir laquelle des deux lettres, destinées au comte d’Egmont, elle devait remettre à ce seigneur. Le cardinal aurait voulu que le comte d’Egmont se rendit à Madrid ; la régente adopta l’avis contraire de Viglius, parce qu’elle était certaine, disait-elle, qu’elle trouverait dans le comte d’Egmont plus d’assistance que dans les autres seigneurs. Elle s’était aussi aperçue que ceux qui allaient en Espagne, en revenaient plus mal disposés qu’ils ne l’étaient auparavant; et néanmoins, ajoutait-elle, aucun des seigneurs des Pays-Bas ne pouvait élever ses prétentions aussi haut que le comte d'Egmont, s’il entreprenait ce voyage. Elle remit donc au comte la lettre par laquelle le roi le priait gracieusement de ne point entreprendre le voyage d’Espagne. Egmont se montra satisfait pour ce qui le concernait; mais, au sujet des affaires en général, il ne manifestait aucunement le dessein de se séparer de ses amis (2).
Tout en espérant néanmoins un heureux résultat des démarches que le roi avait fait tenter auprès du comte, Granvelle
prince à Granvelle. Celui-ci nia énergiquement les propos qui lui étaient attribués. (Le cardinal de Granvelle à Gonçalo Perez, 25 février 1564. Correspondance de Philippe II, 1. 1", p.291.)
(1) Histoire des causes de ta désunion, révoltes et altérations des Pays-Bas, par messirc Renon de France, chevalier, seigneur de Novelles, président d’Artois, MS. 1" partie, cliap. 11 (ad ann. 1564).
(î) La duchesse de Parme au roi, 27 février 1561. Correspondance de Philippe II, t. 1", p. 291.
LE COMTE D’eGMONT ET LE COMTE DE lIOnNES.
croyait que cet espoir ne serait que précaire tant qu’il verrait la familiarité qui régnait entre Renard, et la maison d’Egmont. Il signalait aussi comme dangereuse l’intimité qui existait entre Castellanos et Renard, lesquels ne se quittaient presque pas. Il recommandait de nouveau d’éloigner Renard, de l’envoyer en Bourgogne ou en Espagne. Enfin, il voulait que chacun s’occupât de calmer le comte d’Egmont et ses amis. « Ne devraient-ils « pas reconnaître, disait-il avec un mélange d'hypocrisie et « d’arrogance, qu’il serait infiniment plus profitable pour eux « de se soumettre à V. M., leur seigneur et roi , et de se con- « former â sa volonté, que de se laisser aveugler par ceux « qui cherchent à leur faire voir la liberté là où il n’y a réel- « lement qu'un dur esclavage? Aussi, tandis qu’ils croient tra- « vailler à leur indépendance, ils se soumettent en réalité à « une foule d’hommes vils et méprisables, et à ce méchant « animal nommé le peuple, qui pourra bien les payer quelque « jour de sa monnaie ordinaire, c’est b dire les entraîner dans « une ruine complète, tout en compromettant gravement la « cause du souverain (I). »
Philippe dissimulait. Répondant à la lettre de la régente du 5 janvier, il se réjouissait, disait-il, d’apprendre le zèle que le comte d’Egmont montrait pour son service et pour le bien du pays; la duchesse devait le remercier de sa part. Elle avait bien fait de dissuader le comte de quitter Bruxelles, comme il en annonçait l’intention. C’est bien à tort, disait-il aussi, que les trois seigneurs croient qu’on lui fait de mauvais rapports sur leur compte: la régente peut leur certifier que cela n’est pas et qu’il n’a d’eux d’autre opinion que celle qu’on doit avoir de très bons vassaux et serviteurs (2).
Que l’on compare ces paroles affectueuses aux menaces contenues dans la correspondance du roi avec le duc d’Albe, et l’on pourra apprécier les moyens dont Philippe usait pour
(1) Le cardinal de Granvelle au roi, 25 février 1564. Papiers d'F.lat, t. VII, p. 367 et suiv.
(2) Le roi à la duchesse de Parme, Barcelone, 19 février 1564. Correspondance de Philippe II, 1. 1", p. 287.
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