Le comte d'Orsay
E71 i83o, vers la fin de septembi^e, un Anglais, récemment riommé consul à Caen, s'arrêta quelques jours à Paris, avant de se rendre à son poste. Il venait de Calais oïl, pour acquitter ses dettes, il avait consenti à une retenue de traitement qui ne lui laissait que deux mille francs de revenu. Lé lendemain de son ai^rivée à Paris., il courut toutes les boutiques de joailliers à la necherche d'une tabatière.* Mais, 71' en trouvant aucune qui lui convint, il en commaîida une de quatre mille francs, exceptionnelle et digne de lui ; car lui était Georges Bryan Brummell.
II PREFACE
La même semaine, dans un hôtel de la rue Matig-non, un entassement de malles, de cajolons et de coffres, larges à contenir Vattirail d'une monarchie^ annonçait un départ prochain et définitif. Le comte Alfred d'Orsay, après avoir régné pendant deux années sur la mode parisienne, allait en effet passer le détroit, emportant avec lui tout son matériel d'élégance et de haute vie.
D'Orsay et Brummell se rencontrèrentils ? — Lord Stuart de Rothesay et la princesse Bagration, Talleyrajid 'et le comte de Moiitrond, son fidèle, tous habitués du salon de lady Blessington, traitèrent Brummell en souverain exilé. Mais eurent-ils Vidée d'asseoir à la même table, comme dan^ une hôtellerie de Candide, ces deux rois de la mode au moment de partir ? Rien ne nous autorise à le penser, ni les lettres de Brummell à son ami Marshall, remplies pourtant de détails minutieux,
PRÉFACE
7îi le journal oh lady Blessinglon consignait, avec une enthousiaste tendi^esse, les moindres actes de Vexistence mondaine de d'Orsay.
Nous avions l'ambition, en commençant ces pages y de rapprocher, en tête de cette étude^ les deux immortels dandys dans Vappréciation d'un jnaître de lionnerie.
Notre désir n'a pu être accompli.
Dans la vieille cité oit le malheureux Brummell finit hideusement au pavillon de Hanovre de sa folie, un jeune écrivain, séduit par la délicatesse et la rareté de sa figure, entreprît de la reti^acer en une étude, mi-biogj-aphique , mi -analytique, la seule de son genre parmi les essais du temps., L'auteur s'appelait Jules Barbey d'Aurevilly; le livre était intitulé : Du Dandysme.
Il fallait' bien, pour ne pas être incomplet, y parler quelque peu du comte d'Orsay. Ce 7ie fut pas toutefois dans la
PREFACE
première édition, — • cai" Barbey d'Aurevilly îie le connaissait point encore, — mais par une longue note des éditions suivantes, oii il le 77îo?itre dans son charme, sa chevalerie, sa splendeur, d'ime façon qui, pourtant, n'est pas tout à fait exacte. Barbey d'Aurevilly n avait point rencontré d'Orsay et n'en pouvait pailler que comme d'un brillant fantôme, vag-uement entrevu à travers les brouillards de la fashion londonnienîie. Nous espérions., en lui mettant sous les yeux les faits matériels de r existence du Brummell français, l'amener à l'examiner de nouveau et à le juger en irrécusable arbitre de dandysme. Too late ! trop tard, hélas ! comme dans la mélancolique et fier e devise du maître! Nous n avions pas encore terminé cette étude, quand la mort est venue frapper Barbey d^ Aurevilly ^fidèle, jus'quà la der- Jîiére phrase et au dernier habit, à son dandysme d'esprit et de corps, en dépit..
PREFACE
disons mieux, eu dédain du snobisme qui triomphait partout autour de lui.
Mais si son patronage nous fait aujourd'hui défaut, nous tenons à dire que c'est en usant de son traité de dandysme comme d'une méthode siire que nous avons essayé de comprendre et d'expliquer d'Orsay.
Nous avons fait honnêtement notre possible pour donner à un portrait tracé d'apr^ès des documents authentiques la ressemblance, la lumière et la vie. Mais quel regret que le maître n'ait pu y jeter luimême de ces coups de pinceau fougueux et magnifiques, qui prêtaient à ses héros tant de superbe et d'éclat !
LE
Physiologie d^un Roi de la mode
Le comte d'Orsay, dit Barbey d'Aurevilly , dans sa biographie de George Brummeli, n était pas un dandy ; il eût peut-être mieux valu écrire qu'il n'était pas ujiiquement un dandy. Telle est du reste la pensée de l'auteur, qui se hâte d'ajouter que la nature de d'Orsay était infiniment plus complexe, plus ample et plus humaine que cette chose anglaise; mais cette chose anglaise existait toutefois incontestablement en lui. Seulement, chez le comte, le dandy était doublé du lion, et le lion, de l'artiste. Le dandy savait se
a UNROIDELAMODE.
vêtir, le lion, se montrer, l'artiste, se mettre en lumière ^ De là une souveraineté universelle sur la mode, obtenue par un irrésistible charme. Il fallait posséder, pour séduire à ce point, un peu de tout, — moins pourtant des scrupules. Et, excepté cela, le bel Alfred d'Orsay, procédant à la fois de guerriers et d'artistes, de grandes dames et de femmes galantes, mi-Latin, mi- Saxon, avait véritablement tout reçu de la nature !
I. Nous avons lu, avant de donner ce portrait du comte d'Orsay, et indépendamment des documents manuscrits, un ouvrage anglais fort important auquel nous avons fait de nombreux emprunts: Theliterary Life and Correspondence of the countess of Blessington, par R. Madden; les deux publications autobiographiques de lady Blessington, The Idler in Italy et The Idler in France, et son fameux Journal of conversa'fions with lord Byron. Nous avions tenu à suivre précédemment le cours de dandysme professé par Barbey d'Aurevilly dans les trois éditions de son George Brummell, et cela, muni de bons livres d'école comme The Life of beau Brummell, par le capitaine Jesse, dont une nouvelle édition, ornée de chromo* lithographies, vient d'être donnée à Londres»
Le comte d'Orsay était appelé, dans les aîimiaires héraldiques Gédéon-Gaspard- Alfred de Grimaud, comte d'Orsay et du Saint-Empire ^ Avant la Révolution qui
I. C'est en effet dans V Annuaire de la noblesse de France, par Borel d'Hauterive (année i853, p. 253-
bouleversa tout jusqu'à la mode et substitua aux talons rouges les bottes vernies, il eût été, en Franche-Comté, comte d'Autray et baron de Rupt, possesseur de la terre sou-
256), que se trouve la notice la plus complète sur la maison de Grimaud-d'Orsay. Les armoiries de cette famille étaient d'a:(ur, à la fasce d'argent, accompagnée en chef d'un croissant du même, accosté de deux étoiles d^or, et, en pointe, d'une carpe d'argent, nageant sur une rivière du même. Nous avons retrouvé ces armoiries, entourées d'attributs burlesques, sur un ex libris de Grimod de la Reynière, le célèbre gourmet. Grimod l'excentrique etGrimaud le fashionable appartenaient-ils donc à la même race ? Une lettre adressée par le comte d'Orsay, grand-père de notre héros, au généalogiste La Chesnaye des Bois autorise à le penser : «... A l'égard des détails plus étendus qui concernent le nom de Grimod, je ne puis encore vous les envoyer. Ils dépendent de quelques éclaircissements que j'attends de quelques-uns de mes parents qu'ils regardent personnellement.... » Lettre curieuse qui établit que les faiseurs d'Étrennes nobiliaires du temps passé ne valaient ni plus ni moins que les entrepreneurs de cabinets héraldiques des jours présents. « Puisque vous vous en rapportez à moi pour la gratification qui regarde votre travail et celui de vos commis, je ferai alors ce qui conviendra pour que vous soye:{ content de moi et pour vous convaincre de la considération, etc..
LE COMTE D'ORSAY. s
veraine de Delain dans la même province, seigneur de Nogent-le-Rotrou, au Perche, et d'Orsay, près de Paris. La fortune des d'Orsay, malgré ces titres pompeux, ne datait guère que du siècle dernier et s'était faite dans l'intendance des postes et relais de France. Ce qui valait peut-être le mieux dans ces appellations retentissantes, était le vieux nom comtois de Grimaud, indiquant une forte race montagnarde, qui fournit sans doute à d'Orsay la taille et la carrure nécessaires pour étaler ses beaux habits de dandy. Il reçut en outre de ses ascendants paternels un véritable instinct artistique, assez commun, à la seconde génération, chez les parvenus du xviii® siècle, témoin les Grozat et le marquis de Ménars. Pierre-Gaspard, comte d'Orsay, grand-père de notre Alfred, avait orné de merveilleuses statues les bosquets de son parc d'Orsay, et les pelouses de son hôtel de la rue de Varenne. Les façons aristo-
cratiquesetcharmeresses qui s'unirent dans le comte Alfred d'Orsay à ces qualités physiques et à ces artistiques instincts lui vinrent particulièrement des femmes, car il eut une grand'mère de race princière et une mère de sang quasi-royal. Sa grand'mère paternelle était Marie-Louise-Amélie, princesse de Croy, et sa mère s'appelait Éléonore, baronne de Franquemont. Ce nom de Franquemont ne dit pas grand'chose, et pourtant, parmi ses ascendants de tous les pays et de toutes les races, Éléonore de Franquemont apporta peut-être plus que tout autre à d'Orsay. Elle était fille d'un prince de Wurtemberg qui, suivant la mode du siècle dernier, baptisait de noms français ses chiens, ses châteaux et ses bâtards. La mère d'Éléonore de Franquemont était une certaine Mrs Crawford, d'un incomparable charme, ayant, au cours de ses campagnes galantes en Asie et en Europe, acquis le surnom de la belle
Sullivan. Elle transmit sans doute à son petit-fils le don si rare de séduire et l'art particulièrement délicat pour un homme de tirer parti de la séduction.
Alfred d'Orsay naquit le 4 septembre 1801. Son père, le général comte d'Orsay, en dépit de la perte de ses terres souveraines et autres, ne resta pas longtemps à boudera l'étranger et se rallia franchement à l'Empire. Il servit avec une véritable vaillance, et l'empereur, à la suite d'un brillant fait d'armes, le déclara aussi brave que beau. Car la beauté chez les d'Orsay était héréditaire, et le futur lion ne reçut pas moins du côté paternel que des autres ce précieux héritage que des aptitudes tirées d'un sang cosmopolite lui permirent de faire singulièrement valoir.
Le fils du général comte d'Orsay apprit à lire dans les bulletins de victoires de la grande armée, et garda toute sa vie, de ces premiers enseignements, une inébranlable
foi napoléonienne. Il dut toutefois servir quelque temps dans la garde royale. Le Grimaud franc-comtois, vigoureux et chevaleresque, se révéla tout d'abord en lui. Un jour que, dans je ne sais quelle garnison, le fils de son hôtesse maltraitait sa mère, d'Orsay le jeta à terre d'une main fine comme celle d'Apollon et forte comme celle d'Hercule. Il possédait donc cette force physique exigée chez l'homme élégant en Angleterre, avec laquelle, de l'autre côté de la Manche, on peut fort bien, il est vrai, n'être rien, mais sans laquelle il est fort difficile d'être quelque chose.
D'Orsay avait la vocation du dandysme et, dès qu'il eut l'âge oii l'homme commence à se connaître lui-même, il s'en alla où sa vocation l'appelait. Comme les pein. très s'en vont naturellement à Rome, Alfred d'Orsay alla d'instinct à Londres, ce conservatoire de l'élégance masculine, qui, à cent ans de distance, avait donné
Nash et Brummell. Ce fut au printemps de 1821 qu'Alfred d'Orsay apparut en Angleterre. Il s'y^tait rendu avec sa sœur, Ida d'Orsay, et son beau-frère, le duc de Guiche. Le duc de Guiche, élevé à Londres pendant l'émigration, avait en outre, servi dans un régiment anglais. Il avait de l'autre côté du détroit, où sa sœur devait, en 1826, épouser le vicomte Ossulston, de nombreuses relations. Alfred d'Orsay, peu de temps après avoir débarqué à Douvres, se trouva donc en pays de connaissance.
Il s'y sentit bientôt en pays de conquête, sachant que, depuis le départ du roi Brummell, la royauté de la mode était à prendre et le sceptre de l'élégance à relever. C'était pour un Français une tâche audacieuse. Il fallait même, avant de lutter pour la couronne, commencer par exister pour ces Anglais dédaigneux, qui refusent ordinairement Thonneurd'une
critique aux mossoos mal vêtus qu'ils croisent dans la rue. Mais Alfred d'Orsay n'était pas un mossoo vulgaire. Le sang de Mrs Crawford coulait dans ses veines et il avait à Londres, au bout de quinze jours, une troupe de suivants. Il la conduisit bientôt à un bal donné par le comte de Marcellus, ambassadeur de France. c( Tout le monde élégant, écrit le comte dans ses mémoires, assistait à cette fête, et d'Orsay y amena son escorte habituelle de dandys. » — « Rien ne réussit à Londres comme l'insolence, dit le grand Chateaubriand, témoin d'Orsay (il orthographie Dorset)^ frère de la duchesse de Guiche; il s'était mis à galoper dans Hyde-Park, à sauter les barrières, à jouer, à tutoyer les dandys, et il avait eu un succès fou. » L'insolence ? Chateaubriand va peut-être un peu loin, mais s'il eût dit simplement l'impertinence, nous ne le contredirions pas!
LE COMTE D'ORSAY. ii
Insolence ou impertinence, peu importe \ toujours est-il que dès la première saison le jeune Français imposa son élégance à Londres, Dès lors, l'Angleterre l'adopta comme sien. Elle fut bientôt mal récompensée de cette JDienveillance. Saisissant les ridicules de la société anglaise avec la malice d'un Parisien, et gardant plus d'esprit français qu'on ne le soupçonnait sous son frac britannique, d'Orsay fit, dans une sorte de journal intime, la critique la plus impitoyable du monde qui l'avait accueilli en roi. Il dut à ce journal méchant — nous allons le voir plus loin — sa conquête la plus glorieuse : celle de lord Byron. Sa critique était pourtant aussi imprudente qu'ingrate, car, s'il avait beaucoup reçu de la société anglaise, il en attendait encore davantage, le j5atronage financier.
L'Angleterre l'avait acclamé roi de la mode; à elle de lui fournir sa liste civile! Et, pour cette subvention indispensable,
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d'Orsay, sans scrupules, en véritable petitfils de la Sullivan, jeta les yeux sur un couple singulier que la fortune conduisit sur sa route : lord et lady Blessington.
Couple excentrique et véritablement anglais que cette jeune veuve et ce veuf demiâgé, unis en secondes et légitimes noces, après plusieurs années de liaison irrégulière. Gomme le comte d'Orsay va vivre avec eux et surtout par eux, il n'est pas inutile de les faire connaître. Parlons d'abord de Marguerite Power, comtesse de Blessington.
Née en 1790, elle était fille d'un certain Edmond Power, du comté de Tipperary, et de Ellen Sheehy. Les Sheehy avaient donné des martyrs à l'Irlande ^ Ce qui
I. R. Madden, dans sa biographie de lady Blessington, donne leur martyrologe sous le litre : The fatc ofthe Sheehys in ij65 and iyù6 (t. I, p. 484-522).
n'empêchait pas Edmond Power, dans son protestantisme fanatique, de persécuter sans relâche les cathohques. Il frappa luimême, un jour, mortellement un jeune Irlandais soupçonné de rébellion, le fît charger expirant sur le cheval de son groom, et le déposa mort à la prison de Clonmel pour être suspendu au gibet. Sa cruauté semble lui avoir porté malheur, car il descendit de débauche en débauche et de ruine en ruine jusqu'à une mort ignominieuse dans l'ivresse. Mrs Power, pendant ce temps, n'avait jamais cessé de vénérer les Sheehy et de prier ses saints. Élevée dans une maison où se neutralisaient les influences de deux croyances diverses, la future comtesse de Blessington en vint de bonne heure et fatalement au scepticisme le plus absolu. Mais scepticisme de bonne compagnie qu'elle se garda toujours de manifester et qui, nulle part, ne l'empêcha de fréquenter le temple ou l'é-
glise à la mode, Saint-George à Londres, la Madeleine à Paris; n'ayant d'ailleurs qu'un seul culte auquel elle resta constamment fidèle : celui d'elle-même, de son esprit et de sa beauté.
L'histoire de son premier mariage est un véritable roman. Elle avait été unie à quinze ans à un certain capitaine Maurice Saint-Léger Farmer qui, comme dans une comédie de Sheridan, l'avait disputée l'épée à la main à un rival mieux accueilli, le capitaine Murray. Marguerite Power ne put vivre longtemps avec ce soudard querelleur, jaloux et ivrogne; mais elle ne fut toutefois légalement séparée de lui que par la mort, en 1817. Saint-Léger Farmer avait l'habitude d'aller boire avec des compagnons de haute et de basse vie à King's Bench Prison, le Clichy de Londres. Un jour qu'il avait pris plus de vin que de coutume, il s'entêta à sortir par la fenêtre au lieu de passer par la
porte, et se fendit la tête sur les pavés du préau.
Mais, longtemps déjà avant cet accident, Marguerite Power avait fait, à Londres et dans les provinces, des expéditions galantes à la recherche de la fortune. Elle la rencontra enfin dans une liaison avec le très honorable Charles John Gardiner, second vicomte de Blessington et baron Mountjoy, créé en 1816 comte de Blessington. Les grands seigneurs anglais, dans leurs immenses domaines, menaient et mènent encore l'existence des principicules allemands dans leurs petits États, moins toutefois le souci des affaires politiques et financières. Ce 'que le Wurtembergeois, protecteur de la Sullivan, s'était donné aux environs de Stuttgard, à l'épouvante de ses ministres, lord Mountjoy se l'accorda en Irlande, à la joie de ses gens d'affaires : constructions coûteuses et fantaisistes, distractions de sport dispendieu-
sèment obtenues, et surtout c'était là sa manie personnelle, représentations théâtrales, private theatricals. Dans une de ces représentations privées de Mountjoy Forest, organisées autant pour l'exercice de la galanterie que pour celui de l'art dramatique, un jour une étoile apparut, nommée vulgairement Mrs Brown, qui éblouit le jeune lord Mountjoy au point de le faire tomber dans le mariage. 11 ne put toutefois épouser la charmeresse qu'en i8i2, après le décès de son Brown et après la naissance de deux bâtards à qui \Q,peerage fut à jamais fermé. Deux autres enfants naquirent à Saint-Germain, où le couple anglais avait transporté son bonheur :
Harriett Anne, la future comtesse d'Orsay, et un fils, Luke Wellington Gardiner, héritier de la fortune et du titre paternels. La vicomtesse de Blessington, veuve Brown, mourut à Saint-Germain, le 9 septembre 18 14. Son noble époux se déclara
à jamais inconsolable et manifesta sa douleur par le deuil le plus excentrique. Le transport en Irlande du corps de la défunte et la décoration d'une chapelle ardente dans la maison de Henrietta Street, à Dublin, ne coûtèrent pas moins de cinq mille guinées. Mais, dès les derniers mois de 1814, le malheureux veuf accepta la consolation du vin et la rechercha bientôt jusqu'à l'ivresse dans les salons de Henrietta Street à peine dégagés de leurs draperies funèbres. Il acheva alors de se consoler par l'amour dans les bras de la belle Mrs Farmer, et, en 1818, quand elle eut été débarrassée de son gredin de Saint- Léger, il en fit la seconde lady Blessington. Il répandit l'argent avec autant de folie pour le corps vivant de Marguerite Power qu'il l'avait fait pour le cadavre de Mrs Brown, et dépensa un million pour l'installation de sa nouvelle femme dans sa 7nansion de Saint-James's Square. Ce fut
dans cette somptueuse demeure que, pendant la season de 1 821, le comte d'Orsay fut conduit un beau jour. En présence de ce couple extravagant et romanesque, il comprit de suite qu'il avait rencontré par qui faire porter et surtout faire payer son pavois de roi de la mode. Il mit en œuvre sans tarder, avec une ingéniosité et une souplesse merveilleuses, ses qualités de séduction physique et intellectuelle, et son succès dépassa ses espérances. Acceptant, pour ses relations avec ses nouveaux amis, ou, pour être plus vrai, ses nouveaux protecteurs, un caractère de parasitisme qui choque moins dans la société anglaise que dans la nôtre, le comte d'Orsay, malgré cette situation inférieure, régna bientôt en maître dans le salon de Saint-James's Square. Salon d'élite pourtant, ayant déjà la marque littéraire et artistique qui devait rendre fameux ceux de Seamore Place et de Gore House, et où la belle comtesse de
Blessington s'essayait au rôle de précieuse britannique en recevant Canning, lord Castlereagh, le marquis de Lansdowne, lord Palmerston et lord Russell, Kemble, Mathews et Thomas Moore.
Mais, si la conquête des Blessington n'avait point été malaisée, il importait qu'elle fût durable, chose difficile, étant donné le peu de stabilité d'un engouement anglais. D'Orsay pensa que l'existence en commun pendant un long voyage l'unirait par un indissoluble lien à la famille conquise, et, comme le rapporte plaisamment Chateaubriand dans ses Méinoires, il l'enleva tout entière.
L'imagination du plus extravagant voyageur ne pourrait aujourd'hui concevoir que difficilement les impedi7iîenta dont les grands seigneurs anglais encombraient alors leurs courses à travers l'Europe. Dès qu'ils étaient pris d'humeur vagabonde, ils faisaient passer le détroit, sans souci de la dépense, atout ce qu'ils avaient l'habitude de trouver autour d'eux : meubles et voi- '^ tures , gens et amis , animaux domestiques et parfois sauvages. Lord Byron lui-même, quand il s'installa à Florence, s'il n'amenait que peu d'amis, — le grand 'sarcastique n'en compta jamais beaucoup, — n'en était pas moins accompagné de
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huit serviteurs et de cinq chevaux, d'un mastiff et d'un buU-dog, de deux singes et de trois paons. Les Blessington n'emmenèrent ni paon, ni mastiff; mais, lorsqu'ils descendirent en Italie, ils étaient suivis de trois fourgons remplis de meubles et de bagages, d'une légion de domestiques anglais formée à Londres, d'un bataillon de cuisiniers français recrutés à Paris, d'une parente pauvre, miss Mary Anne Pov^er, sœur puînée de la comtesse, et de deux invités, Charles Mathews et le comte d'Orsay.
L'étrange caravane, à son départ de Paris, avait même causé une sorte de révolution dans la rue de Rivoli. « Ce n'est pas une famille qui se met en route, s'était écrié avec malice un passant, c'est un régiment qui part pour la guerre. Que de choses il faut à ces Anglais pour qu'ils soient contents! » Lady Blessington, qui l'avait entendu, convint bien, en philo-
sophe, que cela n'était pas faux, mais, en sybarite, elle se hâta de noter sur ses tablettes qu'il lui en coûterait cruellement de renoncer « à sa dormeuse à double ressort^ à ses oreillers moelleux, à sa bibliothèque de voyage, à son nécessaire à déjeuner et à dîner^ en un mot, aux mille petits conforts » prévus par un carrossier intelligent i.
Ce fut à compléter la conquête du chef de ce régiment, du comte de Blessington, que l'insinuant Alfred d'Orsay s'appliqua dès le début de cette campagne en Italie. Il y réussit au point de devenir, avant de repasser les Alpes, et son exécuteur testamentaire et son gendre. Chacun connaît cette jolie scène du Vicomte de Létorières, où le vicomte, avec ses façons victorieuses, parvient à apaiser un cocher de fiacre impayé. Le comte d'Orsay avait de ces
I. The Idler in Italy , p. 18. Les mots écrits en italiques sont en français dans le texte»
jvîftning majiners, et parvint bientôt à imposer ses moindres caprices à un Anglais égoïste, maniaque et buveur. Il était donc, grâce à ce tour de force, assuré d'un appui financier pour son dandysme de corps; mais pour son dandysme d'esprit il lui manquait encore un patronage littéraire.
Lord Byron se trouvait heureusement près de là, et d'Orsay n'eut garde de manquer l'occasion.
Lady Blessington guignait aussi le poète, inconsciemment désireuse de donner à ses stockings un bleu impérissable. Ange ou démofi, V esprit mystérieux avait alors accompli sa carrière d'écrivain; il allait entrer dans sa carrière héroïque. En attendant, il se reposait, comme un simple mortel, dans une villa délicieuse de la rivière de Gênes, la casa Saluzzo, au village d'Albano. Lord Blessington, cédant aux instances de sa tribu, consentit à la diriger vers lui, sans grande répugnance
d'ailleurs, car il était sûr de trouver un Anglais, et autant boire avec Byron qu'avec un autre !
Le T^^ avril 1823, le poète vit s'arrêter à la porte de son jardin, qu'une pluie matinale avait tout empli de parfums pénétrants, une voiture élégamment attelée.
Lord Blessington en descendit le premier et comme, après tout, c'était un bon diable, tout à fait exempt de ce puritanisme qui ' avait fait saigner le cœur de Byron, il fut bien reçu à la casa Saluzzo. Il annonça lady Blessington : Byron sortit pour aller à sa rencontre. Elle avançait lentement dans le jardin, accompagnée de l'insignifiante Mary Anne Power et suivie du fier et triomphant d'Orsay. Alors Byron, dont l'esprit satirique était friand de cancans, et qui connaissait sans doute la situation, la résuma dans un mot impitoyable : « Voilà, dit-il en regardant d'Orsay, Gupidon déchaîné! )>
Eh bien, le Cupidon dont se raillait le poète, possédait dans son carquois des flèches sûres de l'atteindre comme teintes du sang de compatriotes abhorrés. C'étaient ses notes sur la société de Londres. Elles furent présentées à Byron dès le premier jour, et d'Orsay obtint aussitôt pour son Journal une approbation retentissante qui à jamais frappa son dandysme d'une marque spéciale d'intelligence et d'esprit. Lord Byron écrivait en effet au comte de Blessington, le 5 avril 1823 : « Je vous retourne le journal du comte d'Orsay, production extraordinaire et bien tristement vraie pour tout ce qui regarde la haute vie en Angleterre. Je connais ou j'ai connu personnellement presque toutes les personnes de la société qu'il a décrites, et il me semblait, en lisant ses notes, que je ne les avais quittées que depuis hier... Non seulement il constate le fait, mais encore il pénètre le secret de l'ennui an-
glais, et cela à vingt-deux ans ! J'avais à peu près le même âge quand, dans des cercles à peu près semblables, j'ai fait la même découverte. Mais je n'aurais jamais pu pousser cette découverte aussi loin ; il est nécessaire d'être Français pour cela. Quel malheur qu'il n'ait pas été à la campagne pendant la saison de la chasse avec uviQ. sélect party of distingiiished guests, comme disent les journaux, qu'il n'ait pas vu les gentlemen après dîner, un jour de chasse, et ces soirées qui suivent, où les femmes paraissent, as if they had hiinted or rather heen hiinted! Oui, le journal de votre ami est véritablement une production formidable ! »
Alfred d'Orsay obtint donc ainsi un brevet d'esprit, qu'il exploita pendant toute sa vie, sans jamais prendre la peine d'écrire autre chose. Il est d'ailleurs probable qu'ayant impressionné à ce point lord Byron il méritait ce brevet, et c'est
vraiment dommage qu'il ait brûlé plus tard ce journal, quand il fut le roi de la fashion londonnienne, par pitié pour son peuple ^
Lady Blessington, pour exciter l'intérêt de Byron ou servir ses rancunes, ne possédait pas des armes aussi perçantes. Elle n'avait à lui montrer sur cette société anglaise, le perpétuel objet de ses griefs et de ses remords, qu'un joli volume rose, The 77tagic Lantern or Sketches of scènes in the Met?^opolïs. Il est même douteux qu'elle ait jamais osé faire passer devant les yeux d'un censeur aussi rigoureux les verres pâles et mal coloriés de sa chétive lanterne. Mais elle avait une ambition plus grande, que son charme et sa finesse de
I. D'après VAthenœum (n" du 3 février i855), le comte d'Orsay aurait brûlé son fameux journal, /ormidable production « eut of gentlemanly regard for the Society in which, long after the journal of a passing stranger had been written, its writer made himself at home. »
femme lui permirent de satisfaire : contem.pler Byron et saisir le droit de le montrer vaniteusement à l'Angleterre. Pour obtenir cette gloire de portraitiste, elle tint alors régulièrement, dans un calcul de bas-bleu qui ne fut pas déçu, le journal de ses conversations avec lord Byron.
Journal curieux sans aucun doute, mais ne fournissant guère que le reflet, dans un mauvais miroir italien, d'un Byron mal éclairé. Et la rédaction des Convei^sations n'est point toujours exempte de snobisme, ce qui surprend singulièrement chez une femme du monde et chez une femme d'esprit. C'est ainsi que, dès le début, lady Blessington, gâtée peut-être par l'aspect irréprochable de d'Orsay, se déclare choquée par le costume du poète dont « les deux pièces principales étaient une veste et un pantalon de nankin qui semblaient notablement rétrécis par le blanchissage. La veste était brodée de jaune : la poitrine
en était très courte et garnie de trois rangées de boutons, le dos très étroit et les manches établies comme quinze ans auparavant. Ajoutez à cela un col noir très bas, un bonnet de velours bleu foncé, garni d'une visière et orné d'un très riche galon et d'un beau gland d'or, puis des guêtres de nankin, une paire de lunettes bleues, et vous aurez le dessin fidèle de son accoutrement, qui n'était pas de très bon goût K » Assurément il faut laisser les visières aux vieillards et les galons aux laquais; mais — lady Blessington aurait dû le comprendre — un B3Ton a le droit de s'habiller comme il lui plaît et d'affirmer, jusque dans son costume, l'esprit de fantaisie, d'indépendance et d'audace qui est de son essence. , De l'avis de tous ceux qui ont lu les CoîîverscitionSy lady Blessington n'a compris Byron qu'à moitié, dans sa moitié la plus
I. Conversations de lord Byron avec la comtesse de Blessington. Trad. de Tellier, p. 79.
bourgeoise et la moins personnelle. D'ailleurs, les entretiens qui fournirent au livre de lady Blessington son titre sensationnel ne dépassèrent pas le nombre de cinq ou six. Le reste du temps, la comtesse ne vit en public, à des dîners ou dans des promenades, qu'un Byron guindé, gêné, soupçonneux! Mais les conversations adroitement conservées en portefeuille pendant dix ans, et publiées à l'heure opportune, n'en placèrent pas moins leur auteur à la tête des blue stockings britanniques, après et même avant leur apparition, tour à tour annoncée et remise avec une habileté infinie. Le comte d'Orsay et lady Blessington avaient ainsi obtenu de lord Byron l'accomplissementde leur principal désir : lui, une approbation pour son journal, elle, des entretiens pour former son livre. Mais, cela fait, ils tinrent l'un et l'autre à tirer de leurs relations avec le grand poète un profit additionnel. D'Orsay, qui entendait
3a UN ROI DE LA MODE.
étendre son dandysme jusqu'à l'art, possédait dans son travelling bag^ à côté de la plume qui lui avait servi à écrire le fameux journal, un crayon dont il fit, toute sa vie, ingénieusement usage. Il obtint la faveur, habituellement refusée, de tracer un portrait de lord Byron, qui commença sa réputation artistique et qui, plus tard, servit de frontispice aux Cofipersations de lady Blessington.
Celle-ci, non contente d'avoir fait parler le poète, prétendait le faire écrire sur son album. Et, malgré son horreur des vers de commande, le pauvre Byron finit un jour par céder, dédiant à la comtesse de Blessington, non pas des stances d'album, mais des strophes immortelles :
« Vous m'avez demandé des vers, — il serait singulier de vous refuser en rimant; — mais, pour l^ippocrène, je n'avais que mon cœur, — et la source du sentiment y est à jamais tarie.
LE COMTE D'ORSAY. j)
(( Fussé-je maintenant ce que j'étais jadis, — je chanterais ce qu'a si bien crayonné Lawrence, — mais aujourd'hui les accents expireraient sur mes lèvres — et un thème si doux est trop fort pour moi.
« Je ne suis plus que cendres, là où j'étais tout flammes, — et le barde est à présent bien mort en moi! — Ce que j'aimais jadis, je ne fais plus que l'admirer, — et j'ai le cœur aussi gris que la tête !
« Je ne compte- plus ma vie par les années. — Certains moments déchirent comme la charrue, — et, sans laisser de sillons apparents, — vous entament profondément l'être !
(( Laissons chanter les jeunes et les beaux. — Pour moi, je dois me borner à contempler en silence; — car le chagrin a arraché de ma lyre — la seule corde qui fût digne de résonner' ! »
I. R. Madden, The literary Life of the cov.ntess of Blessington, t. I, p. 294.
Jusqu'au mois de juin suivant, les relations entre les Blessington, installés à Gênes, et lord Byron, qui avait quitté la casa Saluzzo pour une nouvelle résidence, le Paradiso, furent ininterrompues. Le 2 juin, la petite caravane devait se remettre en marche pour achever en Italie le tour traditionnel. La veille, BjTon dîna chez lady Blessington et se sentit saisi de tristesse. « Eh bien, dit-il, nous voilà encore ensemble, mais où et quand nous retrouverons nous ? J'ai le douloureux pressentiment que nous nous voyons ici pour la dernière fois et que je ne reviendrai jamais de Grèce. » Il devait en effet partir dans six semaines. Un comité philhellène s'était formé à Londres, et avait demandé à Byron son concours. Le poète, dont la fantaisie était alors sans aliment et qui sentait que l'héroïsme serait le digne complément de sa romanesque carrière, avait aussitôt promis de partir. C'est cette pro-
messe qu'il allait accomplir. Quand l'heure de la séparation fut arrivée, les Blessington et lord Byron échangèrent quelques cadeaux. Le poète donna à lady Blessington (n'y avait-il pas une épigramme dans le choix du présent ?) une grammaire arménienne. Elle la conserva précieusement toute sa vie, moins par amour de l'arménien que par gratitude pour son co/zz^^r^^tionalist, Cupidon, lui, reçut une bague. ({ Elle est peut-être trop large, écrivit lord Byron en l'envoyant, pour être portée par Alfred ; mais elle est faite de lave, et convient si bien au feu de son âge et de sa nature^ ! »
Le comte et la comtesse de Blessington et leur suite reprirent donc leur marche à travers l'Italie. Lord Byron s'en fut bientôt vers la Grèce, départ héroïque, un peu trop effectué peut-être en sortie de théâtre.