I. Lettre de Byron à lady Blessington (2 juin
3(î UN ROI DE LA MODE.
Mais de nature, et sans que la pose y fût pour rien, Byron aima toujours la pompe théâtrale. Même au tombeau de Percy Shelley, tout en versant des larmes sincères, il se complaisait dans son attitude antique, pendant que s'élevait une funèbre flamme, nourrie, comme sa poésie, de la substance humaine, idéalisée, comme devait l'être sa renommée, par la mort !
Jamais H'Italie ne se montra plus charmante aux voyageurs d'élite de tous les pays que de 1820 à i83o. Plus accessible qu'au siècle ' dernier, elle n'était pourtant point encore ouverte aux excursionnistes de toutes catégories. Il fallait pour la voir, et surtout pour la bien voir, de la naissance, de l'or et de l'esprit. Et puis cette Italie de Rossini et de Stendhal, aujourd'hui disparue, était particulièrement brillante et pittoresque : de petites capitales à chaque tournant de route, des principicules au fond de chaque palais, des cardinaux dans tous les carrosses, et des brigands sur tous les rochers. Et tout
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cela, comme allait le dire à Paris M. Scribe, du velours le plus beau^ mais aussi le plus cher.
Car le voyage à bon marché était encore inconnu et les grands seigneurs étrangers, les Anglais surtout, étaient atrocement exploités par l'Italie entière, qui attendait d'eux son revenu principal. Les ducs et les princes italiens eux-mêmes, impudemment transformées en logeurs, louaient à prix d'or aux visiteurs britanniques leurs palais patrimoniaux et les merveilleux objets d'art qui y tenaient lieu de meubles. C'est ainsi que, pendant leur second séjour à Rome, les Blessington ne payèrent pas moins de douze cents guinées, c'est-à-dire plus de trente mille francs, la location du palazzo Negroni. Et comme le mobilier des Negroni, dans sa magnificence, était inconfortable au point de ne pas permettre de se reposer, les nobles Anglais, moulus et brisés, se décidèrent, au bout
LE COMTE DORSAY. jp
de quelques jours, à le faire renouveler à leurs frais. Cela n'empêchait pas néanmoins de tenir la vaste maison de Saint- James's Square comme si ses maîtres étaient allés passer huit jours à la campagne et allaient revenir le soir pour dîner. De telles façons commencèrent promptement à mettre dans la gêne les malheureux Blessington, qui ne jouissaient guère que d'un revenu de 3o,ooo livres, soit 760,000 francs de rente. Il fallut bientôt avoir recours aux emprunts et tomber dans la dette. Une foule de pauvres diables de seigneurs irlandais, qui n'avaient guère que la fortune du comte de Blessington, — un petit million de revenu tout au plus, — • préparaient ainsi, par des voyages insensés, une ruine qui devait aboutir à Vencumbered estâtes court.
Mais l'Italie d'alors méritait véritablement que l'on fît des folies pour elle, et, pendant six années entières, les Blessington
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en jouirent pleinement. Ils conduisirent assez rapidement, en quittant Gênes, leur tribu jusqu'à Rome. Après un court séjour dans la ville éternelle, alors mal appréciée par lady Blessington, qui courut inutilement de ruine en ruine à la poursuite d'un enthousiasme qui ne vint pas, les voyageurs, chassés par des chaleurs torrides, prirent le chemin de Naples par Terracine.
Quelle proie alléchante pour les héritiers de fra Diavolo, qui apparaissaient encore volontiers sur les roches ! Mais le bandit traditionnel, fier et beau comme un d'Orsay brun, ne vint affronter cette fois ni les œillades de milad3^ ni les goddem de mylord. L'on comptait pourtant à demi sur lui et l'on avait réclamé, en son honneur, la protection des carabiniers légendaires, qui ne se bornèrent point à empêcher les voyageurs de trembler, mais leur donnèrent encore singulièrement à rire.
« A Velletri;, dit lady Blessington, l'on
nous conseilla, comme la nuit approchait et qu'une attaque de banditti avait récemment eu lieu, de réclamer une escorte. Le maître de poste affirma même la nécessité absolue de cette mesure... Nous y consentîmes, et notre escorte apparut bientôt montée et équipée d'une façon si irrésistiblement comique, qu'il nous fut impossible de la regarder sans rire. Quand nous quittâmes Velletri, les derniers rayons du soleil éclairaient une contrée étrange et particulièrement sauvage. Les voitures et les fourgons anglais, si bien tenus, contrastaient singulièrement avec les misérables chevaux attelés de cordes qui les traînaient. En tête galopait notre courrier, faisant (Claquer son fouet et tout orgueil^ leux de sa veste galonnée et de la plaque armoriée qu'il portait au bras. Puis venaient deux gardes, suivant malaisément, sur des rosses fantastiques, les chevaux de La première voiture. Deux autres trottail-
laient à notre portière. Il en était de même pour la seconde voiture et les fourgons. Les figures creuses et bronzées des postillons et des gardes étaient curieuses à comparer aux faces pleines et colorées de nos gens. Les unes parlaient de malaria; les autres, de bière et de roastbeef^ » Enfin, l'on arriva à Terracine sans aventures, puis l'on se rendit à Naples, où les Blessington, après quelques jours passés à l'hôtel, s'installèrent au palazzo Belvédère, loué à un prix extravagant. C'était une délicieuse villa du Vomero, dominant la baie et adossée à des jardins enchantés. Un yacht, le Bolirar, que lord Blessington avait acheté à Gênes de lord B3a'on, était à l'attache dans le port de Naples, à la disposition des habitants du palazzo. Ce fut alors une vie charmante : excursions sur la baie au clair de lune, déjà mis à la