I. Les Foyers du peuple^ édit. Michel Lévy, t. I
mêmes le raiilaientparfois doucement. Un jour le jeune Alexandre Dumas, fils d'un de ses plus fidèles amis % — car d'Orsay sut conserver jusqu'à la fin le secret des grandes amitiés, — se trouvait avec lui chez Clésinger. Au moment où le gentleman-scidptoi^ s'en allait, l'artiste lui dit : (( Pourquoi ne venez-vous pas me voir plus souvent ?
— Parce qu'on dirait que c'est moi qui fais vos statues, répondit le comte.
— Eh bien, j'irai vous voir, répliqua Clésinger, on ne dira pas que c'est moi qui fais les vôtres. »
La nomination de Directeur des beauxarts, obtenue pour d'Orsay de la pitié du président, qui ne pouvait pourtant pas refuser un morceau de pain à son ancien hôte de Gore House, fit crier au scandale dans les cercles artistiques. « Le comte
I. Alexandre Dumas a dédie ses Mémoires au comte Alfred d'Orsay.
d'Orsay, écrivait alors un jaloux, s'est fait artiste avec un cortège de médiocrités, qui le proclament un Michel- Ange, et de journalistes dans le genre de lord Wigmore, qui lui prodiguent l'encens. Il défigure régulièrement chaque année, soit en marbre, soit en plâtre, soit en bronze, une célébrité contemporaine^ ! )> Et, comme si ce n'était point assez pour le malheureux sculpteur que l'on niât ainsi son mérite, le beau obstiné et que son miroir n'avait point rebuté encore, vit bientôt railler sans pitié ses derniers efforts de dandysme, (c D'Orsay, disait un de ses collègues des beaux-arts avec plus de malice que d'esprit, a encore de grandes prétentions à
I. « J'ai sous les yeux, dit M, Charles Yriarte, dans de très intéressantes pages consacrées au comte d'Orsay {les Cercles de Paris, p. 11), un groupe représentant un jockey à cheval, signé d'Orsay; ce n'est ni bon ni mauvais; le cheval est assez bien attaché, le cavalier est moins réussi. Les gens de goût ont toujours préféré les chevaux des écuries du comte à ses élucubrations artistiques. »
i6o UN ROI DE LA MODE.
l'élégance: il s'habille comme personne, avec étalage de linge brodé, de satin, de chaînes d'or, et porte sa frisure ébouriffée. A tout prendre, c'est une vieille pomme cuite qui aspire à sortir de son compotier ébréché^» Le dandy fini, l'homme n'avait plus qu'à partir. Une maladie de la moelle pépinière lui épargna la décrépitude, et le 4 août i852, dans l'atelier qui renfermait toute sa fortune, les habits, ses dernières vanités, et les ébauches, ses suprêmes espérances, il s'endormit à jamais, ressemblant lui-même, dit Lamartine, à une statue couchée. La mort, en effet, toujours plus miséricordieuse que l'âge, avait restitué à ses traits cette beauté idéale que toute l'Europe avait admirée, en y joignant la majesté d'une pâleur marmoréenne comme celle du bloc que fouillait son ciseau.
I. H. de Viel-Castel, Mémoires sur le règne de Napoléon III, t. II, p. 3j.
LE COMTE D'ORSAY. i6l
Que restera-t-il de cet homme singulier qui, dans la come'die fashionable et galante de notre siècle, a joué, avec tant de personnalité et d'audace, les premiers rôles et les amoureux (il serait plus juste de dire les aimés) ?... Mais que reste-t-il des charmeurs de théâtre quand, pour la dernière fois, le rideau est tombé sur eux ? Quelques anecdotes et quelques souvenirs, déterrés par les book-ivorms de bibliothèques, qui seront peut-être bientôt les seuls à ouvrir notre livre. Les beaux en effet ne touchent guère qu'à la gazette du jour. Et d'Orsay lui-même, qui ne se fît Anglais qu'à l'âge d'amour et après les jours d'école, prit-il jamais le temps de lire en entier la vie d'Alcibiade,... le premier dandy ?
MAISOiN QUANTIN
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