‹ Le comte d'OrsayChapitre 17 sur 18 · I. The Idler in Italy, p. SgS · texte numérisé non relu

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du grand Napoléon dont il avait toujours gardé le culte, se mit entièrement à la disposition du prince, et lady Blessington, en souvenir de la charmante duchesse de Saint-Leu, usa en faveur du fils qui la pleurait de toute l'influence dont elle pouvait disposer. Et nous savons qu'alors elle était une des reines de Londres.

Le prince Louis-Napoléon s'était installé à son arrivée dans une maison de Garlton- Terrace. La ville entière — ou;^ du moins, ce qui y restait en automne — ne s'occupa que du neveu du grand Napoléon et chacun y fut possédé du désir de le connaître. Le culte rétrospectif de la nation anglaise pour l'homme qui l'a combattue plus que tout autre et à qui elle a fait, de son côté, autant de mal qu'il était en son pouvoir, serait absolument incompréhensible si la \vanité de Waterloo n'y entrait pour presque tout. Ce culte existe toutefois, on ne saurait le nier, et fut fort profitable

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au prince Louis-Napoléon pendant ses divers séjours en Angleterre. Mais l'héritier du grand empereur songeait peu à en tirer parti au moment de son arrivée à Londres et satisfit mal tout d'abord la curiosité dont il était l'objet. Il menait en effet à Carlton-Terrace une existence studieuse et retirée, ne se montrant que quelques instants au parc ; car, tout en étant fier du glorieux nom qu'il portait, il tenait avant tout à être lui, à affirmer sa valeur politique dans une œuvre personnelle ; et il donna, après quelques semaines de tra- •vail, ses célèbres Idées napoléoniennes. Prenant alors des vacances, il fut attiré et fêté, la plupart du temps en compagnie de d'Orsay, dans les splendides demeures provinciales où la noblesse anglaise aime tant àtraiter des hôtes illustres. Hospitalité toujours princière, mais d'un éclectisme qui surprend parfois, ayant eu indifféremment pour objet, par exemple, le comte

de Chambord et Garibaldi. Le prince Louis -Napoléon fut accueilli et reçu en véritable empereur chez le duc deMontrose, à Buchanan, près du Loch Lomond, et chez le duc de Hamilton, à Brodrick-Castle, dans l'île d'Arran. Empereur, il ne Tétait certes pas encore; mais, ayant dans ses destinées une foi inébranlable, il ne dissimulait à personne qu'il comptait bien l'être un jour, ce qui souvent ne laissait pas de surprendre ses interlocuteurs. « Croiriezvous que ce jeune homme, Louis-Napoléon, écrivait alors lord Wellington, ne veut pas se laisser dire qu'il ne sera pas empereur des Français ? L'affaire malheureuse de Strasbourg n'a ébranlé en rien cette conviction étrange et il pense constamment à ce qu'il fera, quand il sera monté sur le trône. )> « Je voyais souvent — dit le duc de Newcastle dans une lettre à sir Archibald Alison — le prince Louis-Napoléon à Brodrick Castle. Nous allions parfois

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chasser ensemble; mais, ne nous souciant alors beaucoup de sport ni l'un ni l'autre, nous préférions nous asseoir sur la bruyère et parler de choses sérieuses. Il ouvrait toujours la conversation en discutant ce qu'il ferait quand il porterait la couronne et je suis convaincu que cette idée ne l'a pas abandonné un seul instant. « Et, quand le prince ne pouvait exprimer cette pensée ambitieuse, il* la caressait silencieusement en lui-même. Alors d'Orsay, qui, lui, ne songeait qu'aux heures présentes, l'appelait en souriant le prince taciturne. Mais, s'il était à Londres une maison où l'on eût foi autant que le prince lui-même dans ses destinées, c'était incontestablement Gore House. Ce que son rêve contenait d'aventureux ne pouvait d'ailleurs être accepté plus aisément par personne que par ceux dont la brillante carrière n'avait été qu'une succession d'aventures heureuses; et puis peut-être, dans l'avenir, l'accomplissement

des destinées impériales permettrait-il aux anciens amis du réfugié de continuer cette existence d'élégance hors de laquelle, pour eux, il n'était point de vie.

Le mauvais succès de l'expédition de Boulogne fut donc cruellement ressenti à Gore House. Mais on l'y apprit dans le feu de la season^ à une heure où Ton n'avait guère de temps à consacrer aux chagrins même les plus vifs. Le pauvre prince fut donc bien vite oublié pour les choses sensationnelles de la saison mondaine.

Six ans après, le 26 mai 1846, il y avait grand dîner à Gote House, quand un valet pria le comte d'Orsay de quitter la table de la part d'un inconnu qui désirait lui parler. Grande fut, on le pense, la surprise du comte, en reconnaissant leprince Louis- Napoléon, récemment évadé de la prison de Ham. Le dévouement des hôtes de Gore House au prince, pour être resté à l'état latent pendant six années, n'en était

pas moins profond et sincère. Le comte d'Orsay décida de suite son hôte à écrire au comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France à Londres, pour affirmer qu'il était décidé àn'être en Angleterre l'occasion d'aucun trouble et à vivre comme un simple particulier. Mais la lettre n'eût peut-être pas suffi à empêcher une démarche redoutée près du cabinet de Saint-James, si le comte n'eût pris avec vivacité la défense du prince près de l'ambassadeur. Jamais le futur Napoléon III ne parut plus éloigné du trône que dans les deux années qui précédèrent la révolution de 1848. Il avait toujours foi dans son étoile deux fois déjà voilée par les nuages; mais il n'en était pas moins tenu, après sa promesse au comte de Sainte-Aulaire, de ne point professer sa foi en public. Il était ordinairement, dans ces jours de demi-résignation, accompagné de d'Orsay au club^ aux courses, au théâtre. Un soir

ijÔ UN ROI DE LA MODE.

de juin 1847, Bouffé jouait à Londres deux de ses principaux rôles : Michel Perrin et le Gamin de Paris. Entre les deux pièces, il entendit frapper à la porte de sa logé et pesta d'abord contre les fâcheux. Mais il sourit en reconnaissant le comte d'Orsay, le protecteur attitré des artistes à Londres. Un Français entra avec lui et serra chaudement la main du grand acteur, comme avec un regret et un désir de la patrie. « Savez-vous quel est votre visiteur? dit en sortant d'Orsay à Bouffé.

C'est le prince Louis-Napoléon. » Puis, haussant la voix : « Demandez-lui de donner votre représentation à bénéfice à l'Opéra, quand il sera empereur et que vous serez vieux! )> Et cela, ma foi, eut lieu plus tard; mais pourquoi, diable, d'Orsay n'intéressa-t-il- pas ce soir-là, à l'heure opportune, le futur empereur à son bénéfice à lui ? N'avait-il pas, comédien mondain, obtenu assez de succès de

costumes, surtout dans les costumes nouveaux, noirs ou foncés, dont les personnes de qualité faisaient fi au temps du grand roi et que les marquis de Marivaux eux-mêmes abandonnaient aux robins et aux petits abbés ?

Le prince Louis-Napoléon regagna modestement après le spectacle son humble lodging de King Street, Saint-James's Square; le comte d'Orsay rentra élégamment à Gore House. L'un, poursuivant en dépit de tout ses rêves d'avenir, et l'autre se gardant bien d'interroger les années futures, par crainte de cauchemars infashionables!

Car, pour se maintenir au pinacle de l'élégance, d'Orsay avait dû s'enfoncer de plus en plus dans la dette. Lady Blessington avait de son côté depuis longtemps renoncé à vivre de son douaire, dont le revenu annuel était dissipé en deux ou trois mois. Les calculs basés par les malheureux habitants de Gore House sur des profits littéraires ou artistiques avaient en outre absolument échoué, et ils pouvaient à bon droit s'écrier comme Charles Lamb : « The booksellers hâte lis, » prononçant à l'irlandaise : « The booksellers ate iis^ )K Ils étaient en un mot contraints

I. Intraduisible jeu de verbes anglais, qui signifient haïr et manger.

I40 UNROIDELAMODE.

vers 1845, pour se procurer de l'argent et prolonger encore leur existence fastueuse, d'avoir recours aux plus pénibles expédients. Le comte d'Orsay se décida, alors avec un courage vraiment méritoire, à examiner sa situation et se reconnut 107,000 livres de dettes. Il chercha aussitôt à droite et à gauche les moyens de sortir de aette dette immense, ce qui, alors, n'était plus possible. Après avoir un instant songé à la banqueroute, moyen parfois habile en Angleterre de se tirer d'embarras, il s'adressa pendant quelques mois à l'alchimie^ séduit par la pensée de pouvoir se vêtir,

I. Le fait assurément' paraîtra incroyable; aussi tenons-nous à donner in extenso le passage de la biographie anglaise, où l'on entrevoit le dandy alchimiste : « One of the most remarkable illusions at the period above referred to which took possession of his mind Avas the hope of making a vast and rapid fortune, by succeeding in the attempt of the alchemists of old of converting the baser metals into gold. Some foreign schemers and impostors had persuaded the count they had discovered the great arcana of alchemy ! » (R. Madden t. I, p. 422.)

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comme dans une toile hollandaise d'une robe de velours ceinte d'une cordelière d'or. Il ne trouva point en tout cas la pierre philosophale et se rabattit sur les. inventions qui séduisaient son esprit ingénieux. Il fit de ce côté de véritables trouvailles dont naturellement il ne tira point le moindre profit. C'est ainsi qu'il conçut le premier, pour les chemins de fer naissants, lidée du signal d'alarme, idée qui, modifiée heureusement par d'autres, fut plus tard appliquée avec un vrai bénéfice. « J'ai pensé depuis longtemps, écrit-il à John Forster le i8 juin 1845, qu'il serait très important pour la sécurité publique des voyageurs sur le rail-road qu'on plaçât un surveillant sur la dernière voiture du train, de manière que, par un tvir^e qui communiquerait avec Vengùie, il pourrait tirer une cloche qui indiquerait qu'il y a quelque chose ont oforder. Alors on pourrait arrêter de suite... Ecrivez un

article, je vous prie, là-dessus, même dans la forme d'une lettre venant de moi, car il faut attirer l'attention de tous les directeurs de rail-roads sur un point qu'il est si facile d'améliorer.» Et quelques semaines après, le 4 août, il ajoutait : a Je suis déterminé à poursuivre les directeurs jusqu'à ce qu'ils adoptent mon plan. Mon idée est qu'il y ait un siège derrière la dernière voiture de chaque train comme un coachman des hansom's cabs. Il serait en communication avec Vengine par une longue corde qui passerait le long du 7^oof des voitures, et, sur le côté, en tirant la corde, un marteau frapperait sur un gong et mdiquerait qu'il faut arrêter. » Il en fut de ce projet, pris au sérieux toutefois et combattu même dans la presse par un pédant signant Mechaniciis, comme il en avait été de l'alchimie; six mois après, d'Orsay n'y pensait plus. Constatant alors d'une façon certaine l'impuissance de ses

efforts pour sortir d'embarras, il cessa de se soucier de la durée de sa fortune et se remit à vivre comme un nabab, sans songer au lendemain.

Mais les lendemains devinrent de plus en plus difficiles jusqu'à la journée qui, pour le roi Alfred, ne devait point en avoir en Angleterre ! Parfois pourtant, en présence d'un désastre imminent, Ton se reprenait à lutter à Gore House, la comtesse la plume aux doigts, le comte le ciseau à la main, cela ne servant malheureusement qu'à montrer l'inutilité de ces tentatives suprêmes. Et malgré cela ils restaient toujours superbes, recevant toute l'Angleterre, accueillant toute l'Europe; cachant le soir sous un sourire les angoisses de la journée, cajolés par les princes, malmenés par les fournisseurs, faisant envie aux plus grands et méritant, malgré cela, la pitié des plus humbles. Un jour vint pourtant où il fallut céder. D'ailleurs,

pour le grand d'Orsay lui-même la vie était devenue insupportable. Il ne pouvait guère plus sortir que le soir et était transformé en véritable astre de nuit. Le dimanche seulement, jour sanctifié par les recors, il lui était encore possible de se montrer au parc dans toute sa gloire, mais il ne trouvait guère à y éblouir que des shop-boys et des house-maids.

La loi anglaise n'autorise l'arrestation pour dettes que pendant le jour et dans certaines conditions que le comte d'Orsay, pendant des semaines et pendant des mois, rendit ingénieusement impossibles à remplir. L'on n'admettait dans la journée à Gore House, dont l'on n'avait point le droit de forcer les portes, que des visiteurs à l'abri de tout soupçon.

Mais un beau jour de mai 1849, jour de gala, car l'on donna à dîner à Gore House jusqu'à la dernière heure, un garçon pâtissier se présente avec un plat.

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envoyé, dit-il par un confectioner; puis, après l'avoir déposé à l'office, il marche délibérément au dressing-room du comte.

« Eh bien, qu'est cela ? )> Cela est tout bonnement un sheriff's officery qui a jeté là sa veste de pâtissier. « really; )> le comte réclame le temps de nouer sa cravate, car, draiving-room ou prison pour dettes, l'on ne sort de sa chambre que cravaté. «Mais, monsieur le comte. — Bah! bah! tout à l'heure. » Et Vqfficer, patient d'abord et bientôt intéressé, suit de l'œil ce magistral et laborieux nœud de cravate, qui se fait lentement, avec des hésitations et des reprises calculées. Cependant le soleil a quitté l'horizon et les grands arbres de Kensin^ton s'enfoncent dans une ombre épaisse. « John, dit alors le comte à son valet, en passant nonchalamment au diniiig-room, jetez-moi donc ce faquin à la porte ! » Et le faquin n'avait plus le droit

de dire : « Ouf. d Mais, deux heures après,

le comte d'Orsay partait pour Paris en "grande hâte , un simple portemanteau à la main. Thus ended, dit simplement son biographe britannique, un peu en forme d'épithaphe, the London life of tlie coinit d'Orsay, Quinze jours après, tout était venduàGore House, jusqu'au dernier bibelot, et làdy Blcssington, suivie de deux miss Power, était obligée de s'enfuir à Paris.

La fin du comte d'Orsay fut moins malheureuse que celle de George Brummell. Car, Brummell n'étant, nous l'avons dit, qu'un dandy, devait fatalement, une fois dépouillé de ses instruments de dandysme, aboutir à la misère et à la folie, tandis que d'Orsay emportait dans son portemanteau, en quittant Londres, avec ses costumes de fashionable, ses outils d'artiste, ciseau et crayon. Abusé d'ailleurs par sa célébrité d'outre-Manche, il comptait bien — il se trompait en cela — arriver à vivre à Paris on notliing a year\ Mais le temps" était passé pour le beau d'Orsay où, en laissant voir sa botte et en

touchant son chapeau, il faisait la fortune d'un Adams et d'un Mac-Henry. Les moindres garçons tailleurs du Strand, dans la crise d'anglomanie qui sévissait alors en France, étaient, sans recommandation aucune, assurés de faire rage, à la condition d'exiger les prix de Poole. Et le pauvre d'Orsay rencontra chez Venglish tailor^ aussi bien que chez Venglish hatter un monsieur Dimanche futé par plusieurs générations de dons Juans et qui n'entendait plus être payé en m'amours. Le roi Alfred, à son retour à Paris, après le désastre de Gore House, portait beau encore et eût su tenir fièrement le sceptre de la mode, mais pour cela il fallait se procurer un manteau royal, et il ne put malheureusement en obtenir un à crédit.

En outre, il était irrévocablement mis à pied. Certes, il était trop homme de goût pour désirer un équipage qui n'eût plus été en rapport avec son état de vie. Mais

une grande scène lui restait néanmoins ainsi fermée : le bois de Boulogne où, en arbitre de l'élégance, il eût encore su faire la loi et rendre des arrêts. Ni costumes, ni chevaux ! Brummell en fût mort ! D'Orsay plus courageux s'obstina à vivre, se retournant du côté des arts pour essayer de satisfaire l'incurable besoin de shoiv, qu'il ne cessa jamais de ressentir.

Mais la malheureuse lady Blessington, après avoir vu vendre à l'encan ses souvenirs les plus chers et ses plus précieux articles of ptî^tue, n'eut point la même énergie que son consort et ne put survivre à une semblable ruine. Elle avait quitté Londres le 14 avril 1849, d'une façon prudente et mystérieuse qui lui avait épargné les réclamations importunes et les compassions hypocrites.

Elle se réfugia à Paris, à l'hôtel de la Ville-l'Évêque, où les médiocrités bourgeoises d'un appartementmeublé de second ordre remplacèrent pour elle les splendeurs

artistiques de Gore House. Préférant bientôt avoir un chez-elle et confiante dans son goût pour en faire un logis sinon somptueux, tout au moins agréable et personnel, elle loua un petit appartement rue du Cirque et s'occupa fiévreusement de le meubler. Elle espérait encore, bien vainement, hélas ! former à Paris un petit cercle littéraire, y retrouver quelque ^ chose de l'ancienne vie. Elle ne reçut que quelques Anglais de passage (il en passe, on le sait, toujours à Paris), heureux de pouvoir inscrire sur un carnet de voyage : Diîied yesterday at ladjr Bles^ smgtori's!

Alfred d'Orsay, il faut le reconnaître, après avoir agi si longtemps en homme galant, sut se conduire en galant homme dans ces circonstances cruelles. Tout ce qu'il put faire pour adoucir l'exil de la malheureuse femme, dont il avait en partie causé la perte, il le fit avec le charme et en

même temps avec l'adresse dont il posséda le secret jusqu'à son dernier jour. Ilcomptaiten outre sur l'assistance précieuse d'un ancien hôte, d'un ancien obligé presque, de Gore House, le prince Louis-Napoléon, qui avait enfin quitté la petite maison de King Street pour le palais de l'Élj^sée. Cette assistance fit complètement défaut à l'infortuné d'Orsay. Gela déconcerte un peu, il faut en convenir; car s'il est, dans l'histoire de notre siècle, un prince qui restera exempt du reproche d'ingratitude envers les amis des mauvais jours, c'est assurément Napoléon III! Mais le princeprésident n'ignorait malheureusement pas qu'en France l'on déteste les Genlis (surtout quand elles sont Anglaises) et que l'on y accepte malaisément les hommes à bonnes fortunes, dans le sens de la comédie de Baron. Il se trouva donc quelque peu embarrassé par l'arrivée à Paris du couple ruiné, et ne fit guère pour les anciens

maîtres de Gore House que ce que lui imposait la plus stricte courtoisie : un dîner à l'Elysée avec quelques familiers de Londres. Était-ce véritablement assez ?

Lady Blessington comprit alors, en grande comédienne, que la vente tapageuse du mobilier de Gore House avait été sa représentation de retraite. Elle sentit que sur la grande scène parisienne elle ne serait jamais plus appelée, comme aux grands jours de l'hôtel Ney, à jouer les premiers rôles et, frappée au cœur, elle mourut de sa peine, le 4 juin 1849, mort soudaine et que beaucoup regardèrent comme volontaire ! AU the ivorhVs a stage, a dit Shakespeare. Et pourtant, en ce bas monde, que de vieux acteurs succombent à la nostalgie des planches^ !

I. R. Madden donne un long appendice (t. III, p. 485) consacré à lady Blessington's death. Il conclut, bien entendu, à la mort naturelle. L'on sait ce que valent ces attestations posthumes.

Après le désastre de Gore House, après la mort de lady Blessington, il ne fût resté au bel Alfred, n'eût-il pas eu l'âme mieux trempée que Brummell, que Bicêtreou quelque asile religieux. Mais, doué à la fois de la ténacité des Grimaud et des aptitudes artistiques des d'Orsay, il trouva le courage et les moyens de vivre.

Il chercha d'abord et il sut trouver une sorte de bacheloi^'s Gore House : c'était un vaste atelier, une salle immense et nue, que lui céda le peintre Gudin. Il en fit une chambre à coucher, un salon, un fumoir, un atelier, une serre, un musée que tout Paris stupéfait courut voir. Car cet original de d'Orsay non seulement ne faisait rien comme tout le monde, mais encore savait faire tout mieux que personne. Et Paris, qui n'avait point encore l'habitude des halls anglais, en voyant cette pièce immense tout encombrée de bahuts et de tentures, de bustes et de ta-

bieaux, n'eut encore une fois aux lèvres que le nom de d'Orsay ^ Après cette création de domicile à effet, le dandy sculpteur se mit en quête d'un modèle sensationnel. Il rencontra presque aussitôt Lamartine et, en vérité, il ne pouvait trouver mieux.

Il n'était en effet peut-être pas à Paris d'homme avec qui il eût plus de similitudes de nature et de situation et qu'il pût représenter par conséquent d'une façon plus fidèle. Certes Lamartine était un immortel génie et le comte d'Orsay un très mortel talent. Mais le poète néanmoins, ainsi que l'artiste, avait possédé la beauté du corps et en avait été fier; cela l'avait aussi conduit au dandysme, dandysme toutefois plus prémédité et moins instinctif que celui de d'Orsay. Puis l'un et l'autre, dans leur jeunesse, avaient subi l'infiuence

I. Ulllueiration (i853) donne un portrait non signé du comte d'Orsay travaillant dans son atelier.

de cette Italie qui élargit ordinairement les esprits, mais qui diminue d'habitude les caractères. Lamartine en était revenu assurément avec sa dignité intacte, — car Ton ne saurait de bonne foi reprocher une Graziella comme une lady Blessington, — mais toutefois avec une marque d'égoïsme presque aussi nette que celle de Cupidon. Enfin tous les deux, devenus vieux hommes, s'entêtaient dans une vanité tardive en dépit de la gêne qui en empêchait, à leur grand regret, les manifestations extérieures. Nul ne pouvait donc mieux que l'artiste fashionable saisir et rendre la figure d'Alphonse de Lamartine. Il fit une œuvre d'une valeur véritable et le poète enchanté remercia en vers magnifiques Alfred d'Orsay, nous nous trompons, Phidias :

Quand le bronze écumant dans ton moule d^argilc

Léguera par ta main mon visage fragile

A l'œil indifférent des hommes qui naîtront.

Et que, passant leurs doigts sur ces tempes ridées,

Gomme un lit dévasté du torrent des idées,

Pleins de doute ils diront entre eux: « De qui ce front?

« Est-ce un soldat debout frappé pour la patrie i Un poète qui chante, un pontife qui prie ? Un orateur qui parle aux flots séditieux ? Est-ce un tribun de paix soulevé par la houle, Offrant, le cœur gonflé, sa poitrine à la foule, Pour que la liberté remonte pure aux cieux ?

< Car, dans ce pied qui lutte et dans ce front qui vibre, Dans ces lèvres de feu qu'entr'ouvre un souffle libre, Dans ce cœur qui bondit, dans ce geste serein. Dans cette arche du flanc que l'extase soulève, Dans ce bras qui commande et dans cet œil qui rêve, Phidias a pétri sept âmes dans l'airain. »

Sept âmes, Phidias, et je n'en ai plus une! De tout ce qui vécut, je subis la fortune. Arme cent fois brisée entre les mains du Temps, Je sème de tronçons ma route vers la tombe, Et le siècle hébété dit : « Voyez comme tombe A moitié du combat chacun des combattants !

« Celui-là chanta Dieu, les idoles le tuent! »

Au mépris des petits les grands le prostituent :

« Notre sang, disent-ils, pourquoi l'épargnas-tu r

« Nous en aurions taché la griffe populaire!... »

Et le lion couché lui dit avec colère :

« Pourquoi m'as-tu calmé ? Ma force est ma vertu. »

Va, brise, ô Phidias ! ta dangereuse épreuve j Jettes-en les débris dans le feu, dans le fleuve, De peur qu'un faible cœur, de doute confondu. Ne dise en contemplant ces affronts sur ma joue :

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« Laissons aller le inonde à son courant de boue, » Et que, faute d'un cœur, un siècle soit perdu !

Oui, brise, ô Phidias ! dérobe ce visage

A la postérité, qui ballotte une image

De rOlympe à l'égout, de la gloire à l'oubli.

Au pilori du temps n'expose pas mon ombre !

Je suis las des soleils, laisse mon urne à l'ombre.

Le bonheur de la mort, c'est d'être enseveli !

Que la feuille d'hiver, aux vents des nuits semée. Que du coteau natal l'argile encore aimée, Couvrent vite mon front moulé sous son linceul ! Je neveux de vos bruits qu'un souffle dans la brise, Un nom inachevé dans un cœur qui se brise; J'ai vécu pour la foule, et je veux dormir seul* !

Phidias, qui se garda bien de prendre le poète au mot et de briser sa dangereuse épreuve, avait plus que personne vécu pour la foule. W en fut mal récompensé dans ses dernières années. Malgré le véritable succès de son Lamartine et malgré l'appui d'une certaine coterie composée de Gudin, de Gigoux, de Glésinger, il vit son talent de sculpteur contesté chaque jour davantage. D'ailleurs ses camarades eux-

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