Thierry avait épousé Ermentrude, fille de Guillaume
(1) Charte déjà citée de RenaudIl Cart. de Saint-Mihiel. éd. A. Lesort, n° 65. « Sed utracumque partium mediatoribus hanc litem sedare cupientibus, visum est ut baculus super altare a comite Theodorico poneretur et abbas ejus conductu ad eum suscipiendum deduceretur, satis in hoc decepti ut quasi sic suam comes non ammitteret dignitatem nec monachi suam viderentur violare religionem ».
(2) Schæpflin, Alsatia Illustrata, IT, p..449.
(3) Cart. de Saint-Mihiel, cit., n° 59; Dom Calmet, t. I, pr. p. 515.
(4) « Sed mihi desideratae oblitionis effectum differenti apud Altikirch ægrotaricæpi. Timens vero ne, morte supervenienti, oblivioni daretur mea devotio ».
(5) « Et quoniam ego eidem ecclesiae Sanctae Mariae calicem unum et alia multa abstuleram pro restauratione eorum et salute meae animæ quidquid in villa Sucelingis nostrae ditionis erat simili modo tradidi ».
(6) C'est ce qui résulte des chartes d'Ermentrude pour Froidefontaine données en mars et avril 1905. Cf. plus loin, p. 117. Il n'y a pas lieu de rajeunir cette date en 1106. Ainsi que nous l'avons indiqué, le style de Noël fut seul employé dans le Barrois au moins jusqu'au milieu du xue siècle. Nous en avons ici une preuve de plus : une charte de Frédéric, fils de Thierryet d'Ermentrude datée du 3 juillet 1105 estrendue après la mort de son père du consentement de sa mère. Cf. plus loin, p. 113, et l’Introduction à notre catalogue des actes.
(7) Obituaire de Saint-Mihiel, xve siècle, Arch. Meuse, H. fonds Saint- Mihiel, N 1 « 2 janvier pour Thierry, comte fondateur d'Amange ».
le-Grand, comte de Bourgogne (1). Ce mariage unissait deux familles autrefois ennemies. Ermentrude était, en effet, la petite-fille de ce comte Renaut de Bourgogne, jadis l'adversaire du comte Louis de Bar. Ermentrude apportait peutêtre à son mari quelques villages autour de Montbéliard, qui complétaient heureusement les possessions du comte de Bar (2). C’est probablement à partir de son mariage, que Thierry obtint l'érection de sa châtellenie en comté et qu'il prit le titre de comte de Montbéliard. Les frères et les sœurs d'Ermentrude apportaient encore à Thierry de précieuses alliances. C'était Renaut II, comte de Bourgogne, qui mourut à la première croisade, Étienne de Varasc, tige de la maison de Châlon, Hugue qui fut archevêque de Besançon de 1088 à 1111 et surtout Guy, l'archevêque de Vienne, le futur pape Calixte II, puis Mathilde, épouse du duc Eudes de Bourgogne et Gisèle, femme du comte Humbert II de . Maurienne.
Ermentrude donna à Thierry dix enfants : Guillaume et Hugue morts avant d’être arrivés à l’âge d'homme (*), Louis, Thierry, Frédéric, Étienne, Renaut et trois filles.
Louis devait être l’ainé (4). Il souscrit le 21 mai 1096, la charte de sa cousine Mathilde pour la fondation de Saint- Pierremont 5). Il se trouve alors en Italie à Piedarra, près de Crémone sur le chemin de la croisade, où il rejoint Godefroy de Bouillon (6). Il y retrouva ses oncles les comtes
(1) Aubry de Trois-Fontaines, SS. XXIII, p. 784.
(2) CF. plus loin, p. 117 et sq.
(3) Tous deux sont cités parmi les morts dans la charte d'Ermentrude pour Froide-Fontaine. Guillaume est connu de Meurrisse, Hist. de Metz : épiscopat d'Étienne de Bar.
(4) J'ignore pourquoi M. A. Lesort Cart. de Saint-Mihiel, p. 204, n° 3 dit de Louis : € On ne sait rien de ce fils de Thierry et d'Ermentrude ».
(5} Commune d'Avril, Meurthe-et-Moselle, arrondissement et canton de Briey; abbaye fondée par Mathilde dans la châtellenie de Briey et dont les comtes de Bar deviendront les avoués. Dom Calmet, t. I, pr. p- 504.
(6) Les croisés Lorrains, qui avaient pris chemin par l'Italie, s’arrêtèrent chez leur compatriote, la comtesse Mathilde de Toscane. Outre Louis, nous trouvons, parmi les souscripteurs de la charte, les chevaliers croisés
Renaut et Etienne de Bourgogne qui n'en devaient pas revenir. Il s’y distingua brillamment ; Albert d'Aix dit de lui qu'il était admirable dans l’art militaire (1). Au siège d’Antioche, il commanda la sixième armée avec le comte Raimbaud d'Orange @). I] prit part au siège de Jérusalem et entra dans la ville sainte avec Godefroy de Bouillon, le comte de Flandre et le comte de Saint-Pol &. Louis était revenu de Terre Sainte vers 1101, puisqu'en 1102 il souscrit la donation du prieuré d'Isming (4. Il mourut peu de temps après, assassiné par ses serviteurs ().
Thierry, si nous en croyons Aubry de Trois-Fontaines, aurait été d'abord comte de Bar, mais son mauvais caractère l'aurait fait expulser par ses sujets (6). Si Aubry a raison, son règne à Bar dût être très court, car, en 1106, Renaut est déjà en possession du comté (7. Nous ne suivrons pas Thierry dans sa longue carrière (S). S'ils’est détaché du comté de Bar
Pierre, frère de Renard,comte de Toul, Jean de Thionville, frère d'Albert châtelain de Briey, l'évêque Richer de Verdun et Dreux dapifer du duc de Lorraine.
(1) Albert d'Aix, cité par Duchesne, Hist. de la Maison de Bar, p.:8, «Ludovicus de Mouzons, mirabilis in opere militari filius comitis Dirici de Montbéliart. »
(2) Guillaume de Tyr IT, 17,« Sectæ vero aciei de mandato principum praefecti sunt Rainboldus comes de Oringis, Ludovicus de Monçons, Lambertus filius Cononis de Monte acuto ».
(3) Guillaume de Tyr IL, 18, « Ingressi sane statim post ducem sunt : Flandrensis comes et dux Normannorum Tancredus, Hugo senior, comes de sancto Paulo, Balduinus de Burgo.... Ludovicus de Mouson ».
(4) Cf. plus haut, p. 109.
(5) Annales Einsidlenses, SS. IIT, p. 146, « Ludovicus comes de Montepliart a servis suis occisus est. » Il n'est pas possible de dire pourquoi les Annales Einsidlenses l’appellent comte de Montbéliard, alors que son père est encore vivant. Cf. Grandidier, Hist. d'Alsace, p. 70.
(6) Aubry de Trois-Fontaines, ad. an. 1113 « Ante vero praedictum Reynoldum fuit comes Barri et Moncionis frater ejus Theodoricus, qui cum esset intolerabilis subjectis expulsus fuit et comitatum Montis Beliardi tantum retiuint ». :
(7) Cf. plus loin, p. 124.
(8) Sur l’histoire des comtes de Montbéliard on peut consulter Tuefferd, Histoire des comtes souverains de Montbéliard, Mem. soc. Em. Montbé-
avec lequel il n’a plus eu de relations, en revanche il en conservera avec ses frères Etienne et surtout Frédéric son voisin. Thierry en effet obtient en partage Montbéliard, tandis que Frédéric devient comte de Ferrette. Il assista avec ses frères au jugement de l'Empereur Henri V pour Saint-Blaise en 1124, (1) au diplôme de Conrad IT pour Lucelle en 1139 2?) et à celui de Lothaire pour Strasbourg en 1129 (1.
Thierry eut quelques rapports avec l’abbaye de Saint- Mihiel. Il fut avoué de l’abbaye, non seulement pour les possessions de celle-ci dans le comté de Montbéliard (4), mais aussi pour des biens éloignés. Nous en avons la preuve dans la protestation qu'il adressa à Hillin, archevêque de Trèves vers 1155 6) à propos du prieuré de Salone (6). Les moines de Saint-Denis réclamaient contre la possession de Salone et des villages voisins par Saint-Mihiel, parce que Salone, au x° siècle, appartenait à Saint-Denis. Thierry, qui se qualifie expressément avoué de l'église de Saint-Mihiel (7, expose que Salone a été donnée à l'abbaye lorraine par sa grand’ mère Sophie et par son père, et que pendant quarante ans, les moines de Saint-Mihiel en ont joui sans contestation. Nous savons d’autre part que la réclamation de Saint-Denis fut admise par le pape Innocent I (®. Thierry n'eut que deux enfants : un fils, Thierry, qui mourut avant lui et une. fille, Sophie, mariée à Richard de Montfaucon, qui hérita
liard, 3° série t. I, 1877, p. 15 et sq et divers articles dans la même publication et l'ouvrage déjà maintes fois signalé de L. Viellard, Documents. pour servir à l'histoire du Territoire de Belfort.
() Schoepflin Alsatia Diplomatica, p. 243.
(2) Schæpflin, Alsatia diplomatica, p. 268 et 272.
(3) Ibidem, p. 255.
(4) Le prieuré de Méroux et ses dépendances.
(5) Cart. de Saint-Mihiel, éd. A. Lesort, n° 102. R. Parisot, Les ori-gines de la Haute-Lorraine, p. 534. ?
(6) Sur cette affaire de Salone, Cf. R. Parisot, op. cit, p. 193-195.
(7) « Ego vero, predictae ecclesiae advocatus ».
(8) Jaffé-Lœwenfeld Reg., n° 7502, 9764, 9780. Migne, Patrol. latine. t. XLXXIX, p. 131. Doublet, Histoire de saint Denis, p. 488.
du comté de Montbéliard (1). Thierry mourut en 1162 2).
Frédéric fut comte de Ferrette et d'Altkirch et posséda la châtellenie d'Amance. Il donne en 1105 l'église d'Altkirch à l'abbé Hugue de Cluny %) et lui en confirme la possession en 1115 4). Nous le rencontrons avec ses frères auprès d'Henri V, de Lothaire et de Conrad IIL Possesseur d'Amance, il confie à son frère, le.comte de Bar, la défense du prieuré contre l'abbaye de Sainte-Glossinde qui ne cesse, comme au temps de la comtesse Sophie, d'en réclamer les dîmes F). Frédéric fut marié deux fois : il épousa en premières noces Petrissa, fille de Berthold, duc de Zæringen (6) l'adversaire de l'Empereur Henri V. Petrissa était donc sa cousine. Le mariage eut lieu sans doute en 1111, car, cette année, nous trouvons Frédéric de Ferrette comme témoin dans un acte de Berthold (1. En secondes noces Frédéric épousa Etiennette, fille de Gérard de Vaudémont et d'Hedwige, héritière d'Eguisheim (8) et belle-sœur de son frère, le comte Renaut. Il en eut un fils Louis, avec lequel il fonda, en 1144, le monastère de Feldbach (). Louis épousa Richenze de Habsbourg et fut la tige des comtes de Ferrette (10. Frédéric mourut en août 1160 et Etiennette, en décembre de la même année (ti,
(1) Aubry de Trois Fontaines, SS. XXII, p. 844, cite en outre une seconde fille de Thierry, Stéphanie, mariée au comte de Saverne. De Richard et de Sophie naquirent Amédée, comte de Montbéliard, Thierry, archevêque de Besançon, et Agnès, femme de Gautier de Brienne.
(2) Tuefferd, Histoire des comtes de Montbéliard, p. 21.
(3) Trouillat, Monuments de l'ancicn évêché de Bâle, I, p. 219-225. Cette donation est faite du consentement d'Ermentrude, ce qui indiquerait que Frédéric est encore fort jeune à cette époque.
(4) Trouillat, op. cit., I, p. 235. — Acta sanctorum, 3 juin.
(5) Cart. de Saint-Mihiel, éd. A. Lesort, n° 74, entre 1112 et 1126.
(6) Grandidier, Œuvres inédites, TI, p. 313.
(7) Schæpflin, Historia Zœringhe Badensis, IV, p. 40.
(8) Eguisheim, Haut-Rhin, Colmar, cf. Aubry de Trois-Fontaines.
(9) Trouillat, Documents de la Suisse Romande, I, p. 707.
(10) Quiquerez, Histoire des comtes de Ferrelle dans Mém. Soc. En. Montbéliard, 2e série. I, 1862-1864.
(11) Trouillat, op. cit., I, p. 707. L'obituaire de Saint-Mihiel donne pour Frédéric, le 7 août.
Grosbinier DE Maroxs. 8
Nous retrouverons souvent Etienne au cours de cet ouvrage, Destiné de bonne heure à l'Eglise, sa situation à la tête du plus puissant et du plus riche évêché lorrain sera une source d'abondants profits pour le Barrois. Guerrier autant et plus qu'évêque, nul ne négligera moins que lui ses intérêts temporels (1). Il apparait au lendemain du partage des biens de la maison de Bar, comme le trait d'union qui retient les frères dispersés. La première mention que l’on ait de lui date de 1106, où il souscrit à Salins du Jura un acte de Lambert de Chatillon, qui approuve un don fait par l'archevêque de Besançon à Romainmoutiers ©). Il fut élu évêque de Metz en 1120 et sacré à Rome par son oncle maternel, le pape Calixte Il, qui lui conféra le pallium et le . nomma cardinal @. Sans entrer dans le détail de l’histoire de son pontificat, nous verrons néanmoins au cours du règne de Renaut, quelle fut son influence. Vers 1137, ïl appela à Metz le fils de Renaut, Thierry, comme princier de son église (4) Thierry lui succédera dans l'évêché de Metz. Étienne, conseillé par Saint Bernard, prit la croix en 1147 &) et il mourut en 1162 après quarante-trois ans d'épiscopat.
Thierry IT eût au moins trois filles. L'une d'elle, Gunthilde, embrassa l'état religieux et fut première abbesse du monastère de Bibliesheim que Thierry avait fondé (6). Elle mourut le 21 février 1131 et fut canonisée (1).
(1) E. Duvernoy, Le duc de Lorraine Mathieu Ie", p. 52 et sq.
(2) Cart. de Romainmoutiers, 64. Doc. de la Suisse Romande III (1844), p. 442. — Étienne se trouvait alors en Bourgogne, auprès de son oncle, l'archevêque de Vienne.
(3) Gesta ep. Mettensium, SS. X, p. 544. Baudry, Gesta Alberonis, SS. VIII, p. 247. Aubry de Trois Fontaines, SS. XXIII, p. 844.
(4) A. Lesort, Cart. de l'abbaye de Saint-Mihiel, n° 83. Dom Calmet, AID 182
(5) Chron., Saint-Clément de Metz, SS. XXIV, p. 500. Guillaume de Tyr dans ist. des Croisades, 1, p. 758.
(6) Schoepflin, Alsatia Illustrata, I, p. 449.
(7) Gallia Christiana, V. 882. Jean Tritheim, Chronica insignis monasterit Hirsaugiensis dans Opera historica, éd., M. Freher, 1601, Francfort, in fo, cité par Viellard, op. cit., p. 217.
La seconde fille de Thierry dont nous ignorons le nom, épousa Albert, comte de Morsperg (Marimont). Ce mariage nous est connu par deux actes de l’abbaye de Saint-Denis. L'un, vers 1123, par lequel Suger lève l'excommunication qui pesait sur le comte Albert (1), pour avoir détenu injustement, du chef de sa femme, les villes de Sarreguemines (), Bliedersdorf®, Delus (4), Theding 5), Farschwiller (6) que celleci avait reçu en dot. L'autre, par lequel le même Suger échange le 30 août 1125 après la mort d'Albert, avec Meinard, comte de Sponheim (), époux de Mathilde de Morsperg, fille et héritière d'Albert, la seigneurie de Bliedersdorf contre le prieuré de Celle près Metz ().
La troisième fille fut Agnès, qui épousa Hermann, seigneur et comte de Salm (®). C’est donc contre son neveu qu'Étienne
(1) Duchesne, Hist. de la Maison de France, IV, 554; Doublet, Hist. de Saint-Denis, 855.
(2) Lorraine, chef-lieu d'arrondissement.
(3) Gross Bliederstroff, Lorraine, canton Sarreguemines.
(4) Non identifié auquel il faut ajouter Fehinge (?) Willer (?) Pretesse et Sulces (?).
(5) Thedingen, Lorraine, Sarreguemines, Forbach.
(6) Même canton. Il faut jouter Hohenkirche et Torchesville (Château- Salins, Alberstoff).
(7) Lorraine, Metz, Gorze.
(8) Dom Calmet, 2e éd., t. V, p. 151. Doublet, Hist. de Saint-Denis, p. 856. Sur cette question Cf. R. Parisot, Les origines de la Haute-Lorraine, p. 174 et sq. M. Parisot a établi qu'il s'agissait de biens donnés en dot à Béatrice de France, femme du duc Ferry Ier de Mosellane et transmis à ses héritiers jusqu'à Thierry II qui en fit don à sa fille, avec laquelle ils passèrent dans la maison de Morsperg.
(9) Aubry de Trois-Fontaines, SS. XXIIT, p. 844 ( Quatuor isti fratres sororem habuerant quae comiti Hermanno de Salmis peperit Henricum de Salmis et fratrem ejus Teodoricum abbatem Sancti Pauli Virdunensis ». Ruyr, Sainctes antiquités de la Vosge 1. V, c. 10. — On ne s'explique pas pourquoi Dom Calmet, t. I, p. ccix, s'exprime ainsi : € Ruyr prétend qu'Agnès était fille de Renaud Ie", Comte de Bar, de quoi il ne donne aucune preuve. Cette dame ne prend d'autre qualité que celle de Langestein ». Si Dom Calmet a raison de dire qu'Agnès s'intitule simplement comtesse de Langestein (proche Badonvillers) et si Ruyr a tort d'en faire la fille de Renaud Ie", alors qu'elle est sa sœur, par contre l'opinion
de Metz dut intervenir sur l’ordre du pape Eugène IT) lorsque Henri, fils d'Hermann, se fut emparé du prieuré d'Isming sur l’abbaye de Saint-Mihiel 2).
Enfin Dom Calmet 6), s'appuyant sur l'Histoire de Ligny de Vignier (), nomme parmi les filles de Thierry Adèle, mariée à Hermann de Luxembourg. Les sources originales ne la mentionnent pas et je serais tenté de croire à une confusion des auteurs. Adèle et Agnès ne seraient qu'une seule et même personne et la confusion s’expliquerait par la similitude des prénoms des comtes de Salm et de Luxembourg : Hermann.
B. — Le partage des biens de Thierry.
1. Les comtés de Montbéliard et de Ferrette. — 2. Le comté de Bar
et Commercy. =
1. — Les avis des historiens diffèrent beaucoup sur l’origine et la formation du comté de Montbéliard 5. Ce qui est définitivement acquis, c'est qu'il n'existait pas à l'époque où le royaume de Bourgogne était gouverné par la maison de Rodolfel6, qu'il n'a jamais appartenu aux ancêtres de
d’Aubry est nettement confirmée par la lettre d'Eugène III citée plus bas et qui ne laisse aucun doute : ( Comes H. de Salmis, nepos tuus ».
(4) Cart. de Saint-Mihiel, 6d., A. Lesort, n° 96.
(2) Cart. de Saint-Mihiel, n° 100. Dom Calmet, t. IL. pr., p. ccexui.
(3) Dom Calmet, t. I, Introduction, p. exLzv.
(4) J. Vignier, Hist. de Ligny, p. 105.
(5) Cf. L'Hist. des comtes de Montbéliard de Tuefferd, celle des comtes de Ferrette de Quiquerez, l'ouvrage déjà cité de L. Viellard.
(6) Tel est l’avis de M. R. Poupardin, Le royaume de Bourgogne, p.180, n° 4 : « Montbéliard ne devint le siège d'un comté qu'après l'annexion du Royaume de Bourgogne à l'empire germanique (en 1032) », p. 202, n° 5. « Le comté de Montbéliard ne se forma qu'après la chute du Royaume de Bourgogne vers le milieu du xr® siècle; mais le château qui lui donna son nom est déjà mentionné au x° siècle dans les Miracula Sancti Walde-
Louis (!), que les châtellenies qui le composaient ont été inféodées à Louis par l'Empereur Henri II.
D'après Louis Viellard, Montbéliard fut érigé en comté en 1044, d'après M. Louis Jacob en 10456); M. Jacob ajoute « qu à partir de 1044, Louis [°° prit le titre de comte de Montbéliard ». Il y a là une erreur, le titre de comte de Montbéliard n'apparaît nulle part accolé au nom de Louis I‘, soit dans les chartes, soit dans les chroniques. M. Jacob a dù faire une confusion avec Louis, fils de Thierry et petit-fils de Louis I’, nommé « Comes Montis Peligardi » par les Annales Einsidlenses.
Il semble bien que Montbéliard n'ait pas été érigé en comté avant la mort de Louis. Le mariage de son fils Thierry II avec Ermentrude de Bourgogne permit, en agrandissant la seigneurie de la dot de cette princesse, d'en faire un état compact et supprima probablement l'opposition, que les comtes de Bourgogne auraient pu formuler contre ce nouveau fief, qui avait diminué sûrement leurs possessions (4). Nous avons déjà eu l’occasion de citer plusieurs fois les chartes de fondation de Froidefontaine. Elles sont précieuses parce qu’elles nous donnent la liste de tous les enfants du comte Louis I" et de ceux de Thierry If, décédés avant leur père. Pour honorer leur mémoire et celle de Thierry, mort
berti » d'Adson (SS. XV, p. 1175 et surtout p. 231) : « Quant au comté de Montbéliard dont le premier titulaire connu est Thierry, fils de Louis de Mouzon (sic) et de Sophie, fille de Frédéric de Haute-Lorraine, il ne semble pas remonter à l'époque Rodolfienne ».
(1) C'est ce qui résulte de ce que nous avons exposé plus haut sur les ancêtres de Louis.
(2) L. Viellard, Documents pour servir à l'histoire du territoire de Belfort. Introduction, p. 20 et sq.
(3) L. Jacob, Le Royaume de Bourgogne sous les empereurs franconiens, p. 43 et n° 4.
(4) R. Poupardin, op. cit., p. 230 et 231; Aubry de Trois-Fontaines croit que Thierry n’est devenu comte de Montbéliard que par son mariage, mais il ne tient pas compte de ce fait que le père de Thierry a possédé Montbéliard : « Sophia quæ comiti Montionis Ludovico peperit Theodoricum et iste per uxorem suam Ermentrudem fuit etiam comes Montis
Beliardi ». SS. XXIII, p. 784.
récemment, Ermentrude, sa veuve, fonde en faveur de l’abbaye de Cluny, le 8 mars 1105, le prieuré de Froidefontaine et par une seconde charte datée du même jour à Montbéliard, elle donne pour l’entretenir Grosne, Vellescot, Boron, Recouvrance, Brebotte, Eschène, Novillard, Petit Croix et Logre(l) de son héritage. Faut-il entendre par ses mots « de heritagio meo », la part qui lui revenait dans la succession de Thierry ou dans celle de son père Guillaume de Bourgogne; cet héritage fait-il partie de son douaire ou de sa dot? Voilà ce qu'il n'est guère possible de déterminer. Si ces biens lui venaient de ses parents, on aurait une preuve de plus que son mariage avait contribué à agrandir les possessions de la Maison de Bar au nord de la Bourgogne ®. D'autre part, les documents sont trop peu nombreux pour nous être de quelque utilité; nous savons que Louis I* possédait Montbéliard et Altkirch, mais nous ne sommes pas du tout renseignés au sujet de Ferrette. Cette dernière ville à pu être apportée à Thierry par Ermentrude.
Sous Thierry, le comté de Montbéliard était fort important ; il comprenait la presque totalité de l'ancien Ajoye et une partie du Sundgau alsacien. Thierry considéra toujours cette partie de ses états comme la principale, celle dans laquelle il préféra résider, même après la mort de sa mère, où il mourut lui-même(), enfin qu'il transmit à son fils ainé. Il semble en effet que le comté de Montbéliard ait été destiné à Louis (%). Louis étant mort avant son père, le comté revint à l'aîné de ses frères, Thierry. Le fait a étonné
(1) Eschène, Novillard (aujourd’hui détruit) canton de Belfort. Petit Croix (canton de Fontaine). Logre (canton de Montbéliard).
(2) Les donations sont dans Schæpflin, Alsatia diplomatica, I, n° 235 et 237 ; Bruel, Recueil des Chartes de Cluny, V, n° 3830, p. 190; Grandidier, Histoire d'Alsace, I, p. 196.
(3) On remarquera que les principales fondations de Thierry ont lieu en Alsace, que le seul acte émanant entièrement de lui, sorte de testament d’ailleurs, est daté d’Altkirch (Cart. de Saint Mihiel, n° 59). Cf. plus haut, p. 109 et plus loin.
(4) Rappelons que les Annales Baden l’appellent comte de Montbéliard.
un chroniqueur barrois du XII siècle, Aubry de Trois- Fontaines et pour l'expliquer Aubry suppose que Thierry a régné à Bar quelques mois, mais qu'il fut chassé pour son inconduite (1). Le fait n'est guère vraisemblable; le règne de Thierry à Bar n'a pas eu lieu; il a normalement hérité de Montbéliard qui parut la grosse part de sa maison.
Le comté fut partagé pourtant. On en détacha toute la partie sud du Sundgàu alsacien pour en former un nouveau comté, qui prit le nom de Ferrette. Ce comté comprit au début les châtellenies de Ferrette, Altkirch et de Thann, soit, très approximativement, les cantons de Ferrette, de Dannemarie, de Massevaux, d'Altkirch et de Thann, alors que Belfort restait au comté de Montbéliard (*). Ce fut l'apanage de Frédéric, près duquel Ermentrude de Bourgogne semble être allée se fixer ). Frédéric eut encore en partage la châtellenie d'Amance, qui fut détachée du Barrois pour aller grossir son héritage; les chartes de l’abbaye de Saint-Mihiel, à laquelle la paroisse d'Amance appartenait depuis Sophie, nous renseignent pleinement à ce sujet. Dès 1112, l’évêque Ricuin de Toul confirme les donations faites par Frédéric au prieuré d'Amance, c’est-à-dire la chapelle castrale et toutes les dîmes . du château et de la ville (4; cette donation fut attaquée par l’abbaye de Sainte-Glossinde, de qui relevait jadis Amance et qui avait déjà protesté au temps de Sophie). Pour la défendre, Frédéric écrivit à son frère Renaut de Bar en le priant de le représenter au procès(®, lui rappelant que la
(1) Cf plus haut, p. 111.
(2) D'après Louis Viellard, op. cit., p. 21 et sq. « Le partage définitif de l'héritage de Thierry Ie" et le groupement des domaines relevant de Montbéliard se firent probablement en 1126 ». Cependant Frédéric est déjà intitulé comte en 1112.
(3) Elle l’assiste dans ses premières chartes.
(4) A Lesort, Cart. de l'abbaye de Saint-Mihiel, n° 62.
(5) Cf. plus haut, p. 90-91 et A. Lesort, op. cit., passim.
(6) A. Lesort, op. cit., n° 74 : « Dilecto et venerabili fratri suo comiti R. de Montione, F. comes de Ferrotes salutem. Noverit dilectio tua, Vene-
fondation a été faite par lui, pour le repos de l'âme des membres de la famille de Bar, et sur l'avis et le conseil des nobles, hommes libres et bourgeois d'Amance (1), Vers 1127, le comte de Ferrette notifia à l'archevêque de Trèves les résultats du procès en faveur de Saint-Mihiel et le pria d'en assurer l'exécution (?). La fondation de Frédéric fut confirmée définitivement par son frère, l'évêque Etienne de Metz, en 11373). Dans la charte, Étienne se qualifie de seigneur et avoué d’ ee (4 et appelle son frère comte d’Amance . Il est possible, en effet, qu'Étienne ait eu quelques droits sur Amance. En tous cas, il les abandonna par la suite et la châtellenie revint tout entière à Frédéric. La dernière mention que nous ayons de lui comme seigneur d'Amance, se trouve dans une charte de l'archevêque Hillin, vers 1156, réglant les droits de Saint-Mihiel et de Sainte-Glossinde sur la chapelle (6). Frédéric transmit Amance à son fils Louis, qui en fit hommage au comte de Bourgogne, son seigneur lige, à une époque que nous n'avons pu préciser. L'héritière du comte de Bourgogne, Béatrice, l'apporta à son mari Frédéric Barberousse qui, avec le consentement de Louis de Ferrette, l'inféoda au comte de Bar, Henri [°, en 1178 (7). Amance avait donc été séparé du Barrois près de trois quarts de siècle.
Il n'est pas possible de déterminer l'étendue de la châtellenie d'Amance; il est vraisemblable pourtant qu'elle a pu
rande frater, satis gratanter me accepisse te pro negotio de œcclesia Asmantiæ a me tibi injuncto sollicitum existere ».
() « Monitu et consilio nobilium et liberorum et oppidanorum meorum de Asmantia ».
(2) Cart. de Saint-Mihiel, n° 76.
(3) Cart. de Saint-Mihiel, n° 83.
(4) « Dominus et advocatus Asmantiæ ».
(5) Sophie avait déjà pris ce titre en 1085 (A. Lesort, Cart. de Saint- Mihiel, n° 44). Cependant nous croyons avec M. Robert Parisot, Les Origines de la Iaute-Lorraine, p. 201, qu Amance n’a Jamais été le chef-lieu d'un comté. Le mot « comes » aurait iei le sens de ( dominus » de même que dans la charte de Sophie. Au XIIe siècle, il n’est pas rare de rencontrer ces mots pris l'un pour l’autre.
(6) Cart. de Saint-Mihiel, op. cit., n° 106.
(7) CF. plus loin.
s'étendre au nord, jusqu'aux possessions verdunoises de Dieulouard 1), et à l’est jusqu'à la Seille.
2.— Le comté de Bar qui échut à Renaut se trouvait done réduit au Barrois proprement dit avec Bar, Gondrecourt, Sorcy, à la châtellenie de Mousson et à quelques terres dans le Nordgau alsacien. Il conservait, en outre, avec l'abbaye de Saint-Mihiel, la plus grande partie des possessions de celle-ci. L'avouerie, en effet, ne lui échut pas toute entière. Non seulement Frédéric et Étienne étaient, comme nous venons de le voir, avoués des biens de Saint- Mihiel situés dans la châtellenie d’Amance, mais Thierry de Montbéliard partageait aussi cette avouerie. C'est lui qui nous l’apprend, dans une lettre écrite vers 1155 @) à l’archevêque Hillin de Trèves, pour lui demander un délai pour faire la preuve que les possessions de Saint-Mihiel à Salone et ailleurs, données par sa grand'mère Sophie et par son père, sont détenues justement par la dite abbaye, malgré les contestations de Saint-Denis, et partant par Thierry avoué. Thierry ne peut se rendre immédiatement à Trèves parce qu'il est chargé d’une mission royale ().
Thierry n'était sans doute avoué de Saint-Mihiel que pour Salone et ses dépendances. Cependant, comme la lettre est postérieure à la mort de Renaut I* (décédé en 1150), et que son fils Renaut IT était au plus mal avec l'abbaye dont il saccageait les terres, on peut supposer que Thierry fut avoué de Saint-Mihiel pendant tout le temps que son
(1) Dont les derniers villages au sud sont : Belleau et Sivry (Meurthe-et- Moselle, Nancy, Nomény),.
(2) Édit. par M. R. Parisot, Les origines de la Haute-Lorraine, p. 534 et 535, qui a daté approximativement la lettre, p. 535, note 1, et par A. Lesort, Cart. de Saint-Mihiel, n° 102. — Nous le reproduisons nousmême dans nos preuves à cause de son importance.
(3) Du prieuré de Salone dépendaient les biens de Saint-Mihiel dans les localités suivantes : Aboncourt, Amelecourt, Bazoncourt (auj. détruit), Gossoncourt (auj. détruit), Moselle, arrondissement et canton Château- Salins ; Delme, Malancourt {même arr., canton Delme), Juvrecourt, Essey et Malzéville (Meurthe-et-Moselle, canton de Nancy).
neveu fut en guerre avec l'abbaye, c’est-à-dire jusqu'après 1156 (1).
Par contre, le Barrois s’est augmenté du castrum de Commercy et des terres qui en dépendaient. Renaut I‘ a donné cette terre en dot à sa fille Étiennette, qui l'a apportée à la maison de Broyes. Comment Renaut est-il entré en possession de Commercy ? Il est fort possible qu'il en ait hérité de son père, car son premier acte en 1106 est rendu à Commercy. A la fin du x° siècle, Commercy avait déjà des seigneurs particuliers qui devaient hommage aux comtes de Champagne; cet hommage ne fut plus rendu au début du xi° siècle et c'est la raison pour laquelle Eudes de Champagne attaqua Commercy en 1033 ou en 1057 (2. Tombé dans la suzeraineté des évêques de Metz et des chanoines de Toul, Commerey appartint vers le milieu du xI° siècle à Ricuin, époux de Leucarde d'Apremont et père de Ricuin, qui fut évêque de Toul de 1107 à 1126"). Renaut et son père furent, en l'absence de l'évêque de Toul, les seigneurs de Commercy. Il est étonnant que Ricuin n'ait pas apporté ce castrum à son évêché.
En 1096, Pibon de Toul donne l'église de Commerey à l'abbaye de Molesmes ; en tête des témoins figurent Gérard, comte de Vaudémont et beau-père de Renaut “). Est-ce une indication, Gérard possédait-il Commercy, qui serait devenu la dot de sa fille? Renaut, fort jeune alors, était-il marié en 1106; d'autre part, comment Gérard serait-il entré en possession de cette châtellenie ®)? Nous avouons ne pas savoir comment Renaut fut seigneur de Commercy entre 1106 et
(1) En 1156, le pape Adrien IV, enjoint aux évêques de la province de Trèves d’excommunier Renaut, s'il ne répare ses torts envers l’abbaye de Saint-Mihiel Cart. de Saint-Mihiel, édit. A. Lesort, n° 103).
(2) R. Parisot, Les origines de la Haute-Lorraine, p. 111 et sq.
(3) Eugène Martin, Hist. des évêchés de Toul, Nancy et Saint-Dié, t. 1, p. 234 et sq.
(4) Dom Calmet, t. I, pr., p. 502.
(5) Nous connaissons d’ailleurs en partie la composition de la dot de Gisèle de Vaudemont.
1141, époque où vraisemblablement sa fille Étiennette était mariée (1).
(1) Elle fonde cette année-là comme dame de Commerey l’abbaye de Riéval. Cf. Léon Germain Journ. Soc: arch. Lorr., 1894 et Firmin Comte dans Bull. soc., L. Bar-le-Duc, 3° sér., t. IX, 1900, et t. XVI, 1913, p. 115. Dans la première de ces notes M. Firmin Comte, dit que la principauté de Commercy « paraît avoir été formée tant de possessions anciennes des comtes de Bar que de biens achetés ou échangés par Renaut à la famille des chatelains de Bar, descendants de Thierry d'Imbercourt et de sa femme Hastica, fille de Ricuin, seigneur en partie de Commercy. Le fait qu'Étienne de Bar, frère de Renaut et peut-être parrain d’Étiennette, était alors évêque de Metz et possédait de ce chef des droits de suzeraineté sur Commerey, ne fut sans doute pas étranger à la constitution de la seigneurie ».