L'âge de Renaut à son avènement est inconnu; nous
n'avons même aucun point de repère, puisqu il n'est nommé nulle part du vivant de Thierry. La première mention que nous ayons de lui est également son premier acte de souve-rain : la vente du château de Saint-Mihiel en 1106 (). Il est vrai que Schæpflin assure qu’en 1093, Renaut fonda le prieuré de Méroux de concert avec son frère Frédéric (. Il est difficile
(1) Laurent de Liège, Gesta epise. Virdunensium, SS, X, p. 498 et sq. — Aubry-de-Trois-Fontaines, Chr., SS, XXIIT, p. 700 et sq. — Wassebourg: Antiquités de la Gaulle Belgigque, Paris, 1549, in-8°, f° 263; Roussel, Hist. de Verdun-Bar le Duc, 1863, in-8°, t. I; p. 249 et sq; Clouet, Hist. de Verdun, Verdun, 1857, in-8°, t. I, p. 160 et sq; Abbé Gabriel, Notice historique sur Verdun, Verdun, 1888, in-8°.
(2) Cf. plus loin, p. 159.
(3) Schœpflin, Alsatia Illustrata, I, p. 449.
de l’admettre, en 1093 Renaut était trop jeune. Ce qui semble certain, c'est qu'il était majeur à son avènement (1). Wassebourg le croit jeune, peu sage et tout occupé à ses plaisirs ®. Nous avons quelque peine à le placer au milieu de ses frères et sœurs; la généalogie de Saint-Arnould le nomme le premier 6), Aubry-de-Trois-Fontaines le dernier (4) ; ces deux sources sont d’ailleurs bien tardives. Les chartes d'Ermentrude pour Froïde-fontaine n’en font pas mention. Trois de ses frères : Étienne, Thierry et Frédéric lui survivent. Louis, peut-être Guillaume et Hugue, morts avant son avènement, étaient ses aînés; Thierry aussi sans doute, mais il est probable qu'Étienne et Frédéric, ce dernier encore assisté de sa mère Ermentrude au début de son règne (5), étaient plus jeunes que lui. Ce ne sont toutefois là que des suppositions.
Renaut est le mieux connu des comtes de Bar du xr1° siècle. Alors que son père et son fils apparaissent à peine, les chroniques nous racontent tout au long ses exploits. Il semble tout d’abord le plus hardi des aventuriers féodaux. Ce n’est là qu’apparence, il se battit beaucoup certes, mais non au hasard et uniquement en conformité avec les intérêts et la politique pratique de sa maison. La mort de la comtesse Mathilde, survenue en 1115 (6), ouvrit à ce comte, entreprenant et audacieux, les plus vastes espérances. La totalité des biens de Mathilde revenait par testament au Saint-Siège. Ses possessions lorraines comprenaient les alleux, que sa mère Beatrice avait obtenus lors du partage des biens de Ferry I: Mouzay et Stenay, la vaste châtellenie de Briey et des terres
(1) Sa mère Ermentrude figure, il est vrai, dans l’acte de vente du chäteau de Saint-Mihiel, mais simplement en tête des témoins garants et non comme autorisante.
(2) Wassebourg, op. cit., p. cer vu].
(3) Dom Calmet, t. I, pr., p. 77.
(4) Aubry de-Trois-Fontaines, SS, XXIII, an. 1158.
(5) Tromblat, Mon. de l'Histoire de l'Ancien évéché de Bâle, I, p.219 et
(6) Le 24 juillet.
dans l’Ardenne, proche Orval, Juvigny, Longlier (1). Le Saint- Siège n'avait que faire de ces terres éloignées; il est probable qu'il en fit don aux évêchés voisins. Stenay et Mouzay demeurèrent à Verdun, à qui ils appartenaient depuis 1085 (1, les domaines ardennais échurent à l'évêché de Liége; la châtellenie de Briey passa à Metz d'où elle devait revenir, quelques années plus tard, au comté de Bar. Reprendre ces domaines, c'était pour Renaut reconstituer les anciens alleux de a Maison de Mosellane; il le tenta. Il voulut de même rétablir, entre ses mains, l'héritage de la Maison d'Ardenne. Les biens de Mathilde ne lui suffisaient pas; il convoitait ceux du second mari de Mathilde, Godefroy le Bossu, échus à Godefroy de Bouillon. Godefroy de Bouillon, parti pour la croisade, son patrimoine avait été acheté par Verdun et par Liége; Renaut attaqua Verdun et Liége. Il fut maître un instant de Bouillon et des rives de la Semoy; il n échoua qu'en partie dans sa vaste entreprise.’
2. — La lutte fut particulièrement grave contre l'évêché de Verdun. Depuis longtemps déjà les deux états voisins
(1) Cf. précédemment, p. 66.
(2) L'histoire de Stenay et de Mouzay a été rectifiée par M. R. Parisot, Les origines de la Haute Lorraine et sa première maison ducale, p. 177 et sq. La plupart des auteurs avaient cru, qu'ils appartenaient primitivement à la maison de Boulogne et que Beatrice de Toscane les avait acquis par son mariage avec Godefroy le Barbu. C’est exactement le contraire, Stenay et Mouzay, comme Briey, appartenaient primitivement à la maison de Bar Mosellane ; Béatrice en avait hérité à la mort de son père. C'est ce qui résulte d’une notice de Brunon, archevêque de Trèves en faveur de Gorze (Cart. de Gorze, édit. A. d'Herbomez, Mettensia II, n° 148, cité par M. Parisot, p. 179). Stenay et Mouzay furent confisqués sur la comtesse Mathilde par l’empereur Henri IV qui, le premier juin 1085, les donna à Thierry évêque de Verdun « ad usum suum et proprietatem Sanctae Mariae Virdunensis prædia dedimus quæ comitissae Mathildis fuerant ». La donation fut contestée par Godefroy de Bouillon et par Mathilde de Toscane et, pour garder ces possessions, l’évêque de Verdun fut obligé d'en payer le prix une première fois à Godefroy, une seconde fois à Mathilde. Cf. Laurent de Liége, SS. X, p 498. La donation de Mathilde après paiement par l’évêque est datée de 1107 (Dom Calmet, t.I, pr., p.524). Le diplôme d'Henri IV porte à tort la date de 1086 — la date a été rectifiée par Meyer von Knonau, Jahrbuch Heinrich IV. t. IV, p. 39.
étaient opposés l’un à l’autre. Plus d’une fois nous avons vu l'évêque de Verdun schismatique aux prises avec le comte de Bar orthodoxe. Quand l’avouerie de Verdun échut à Thierry, les causes de divergences n'en subsistèrent pas moins. Si le comte de Bar est devenu comte de Verdun, la plus grande partie de ses états est placée en dehors de ce diocèse et dans celui de Toul, souvent en querelle avec son voisin, et nos comtes n'ont guère entretenu que de bons rapports avec l'évêché de Toul. Leur seule possession importante dans le diocèse de Verdun est l'abbaye de Saint-Mihiel, presque aussi riche que l'évêché, et le chapitre est opposé à l'un et à l’autre par une fidélité au Saint Siège dont peu de monastères se départirent au cours de la longue querelle des. Investitures. Enfin Renaut caressait le projet de tenter à Verdun ce que ses ancêtres avaient réussi à Saint-Mihiel : transformer l’avouerie en charge héréditaire et établir sa domination sur le comté épiscopal qu'avaient possédé Godefroy le Barbu et Godefroy de Bouillon.
À la mort de l’évêque Richer survenue presque au début du règne de Renaut (l', les Verdunoïis appelèrent pour lui succéder Richard de Grandpré ®) : Richard avait auparavant refusé de recevoir du Pape Pascal IT, l’archevèché de Reims ; par contre, il acceptait celui de Verdun des mains de l'empereur Henri V 6). Pascal l’excommunia au concile de Troyes : « Richard de Verdun s'est livré à la cour impériale et nous,
(1) Richer était frère d'Albert, châtelain de Briey, et de Jean de Thionville. Sa famille était donc au service de la comtesse Mathilde. Il ne fut impérialiste que momentanément. Il mourut à Trèves le 9 mars 1109 en union avec la Papauté. Cf. Laurent de Liége, SS., X, p. 497.
(2) Richard était le second fils d'Henry, comte de Grandpré. Son frère Baudoin était parti pour la croisade où il mourut lué au siège de Jérusalem, ne laissant que des enfants mineurs. Richard se chargea de leur tutelle et bien qu'entré dans l'état clérical — il était archidiacre de Verdun — il administra le comté de Grandpré pour le compte de ses neveux. Laurent de Liége, SS., X, p. 499; Aubry de Trois Fontaines, SS., XXII, an. 1109. — Cf. A. de Barthélemy. Notice historique sur la maison de Grandpré. |
(3) Laurent de Liège, SS., X, p. 499.
nous le livrons à Satan » (1). Dès que l’excommunication . fut connue dans la ville épiscopale, les troubles éclatèrent. Les moines de Saint-Vanne, alors la plus puissante abbaye verdunoise, se déclarèrent pour Rome contre l'évêque et le chapitre. Des scènes scandaleuses se passèrent ; moines et chanoines en vinrent aux mains, les deux partis s'excommuniant réciproquement et chacun interdisant les églises de l’autre. L'archidiacre Guy, d'abord favorable à Richard, s'était tourné contre lui et avait suivi le parti de Laurent, abbé de Saint-Vanne. Richard le dépouilla de ses dignités et bénéfices et fit mettre en interdit l'abbé de Saint-Vanne. Guy se rendit auprès du Pape et en obtint deux brefs, l’un adressé aux comtes de Toul et de Bar, l’autre aux fidèles de la ville de Verdun et datés du Latran le 18 mars [1109] 2). Muni de ces lettres, Guy repartit pour la Lorraine et les présenta au comte Renaut à qui elles enjoignaient de rétablir, même par la force, l’archidiacre dans sa charge et Laurent dans son abbaye. Il est fort douteux que Renaut, qui connaissait les forces de Richard, soit intervenu. D'ailleurs, l’archidiacre Guy ne lui en laissa pas le temps. Étant entré dans Verdun, il déposa sur l’autel de la cathédrale la bulle pontificale excommuniant l'évêque et appela les fidèles à la lire. Pourchassé par les partisans de Richard, il se réfugia au parvis de la collégiale Sainte-Magdeleine, asile inviolable ; il en fut arraché pourtant et emprisonné au château de Grandpré. Rendu plus tard à la liberté, il s'en alla mourir à Rome, avant d’avoir pu prendre possession de l'évêché cardinalice d'Albano auquel il avait été nommé ().
Cette première occasion de la guerre entre Bar et Verdun manquée, une seconde ne devait pas tarder à se présenter.
(1) « Richardum Virdunensem qui se tradidit regiæ curiæ et nos tradidimus eum satanæ ».
(2) Les deux lettres se trouvent dans Laurent de Liègeet ne portent aucune date d'année. Elles ont été rééditées par Wassebourg, Antiquités de la Gaulle Belgicque, f° cezxvur et sq.
(3) Tout ce récit se trouve dans Laurent de Liège, SS., X, p. 499; Guy succédait comme cardinal-évêque d’Albano à Richard, légat du Saint Siège.
GRosoiDiER DE MATONS. 9
L'évêché de Verdun possédait, sur les bords de la Moselle, la châtellenie de Dieulouard, sorte d’enclave au milieu des terres messines et barroises, complètement isolée du reste du territoire épiscopal (4). Les gens du château de Dieulouard avaient pris un habitant de Metz qui passait etle retenaient prisonnier. Les Messins indignés vinrent assiéger le château, le prirent et le détruisirent avant qu'aucun secours ait pu y parvenir. Richard de Verdun en conçut un grand dépit; il fit rebâtir le château, accusa Renaut de ne l'avoir pas défendu comme lui commandait sa charge de voué et le cita à comparaître devant sa cour. Renaut fit naturellement défaut et fut privé de son avouerie. L'évêque la donna au comte de Luxembourg, qui l'avait puissamment aidé contre les Messins et lui paraissait le seigneur voisin le plus apte à défendre l'évêché. Avec cette charge, il lui inféoda Stenay et Mouzay pour deux cents livres, afin de se procurer les ressources nécessaires à sa lutte contre le comte de Bar et ce, malgré l'excommunication que son prédécesseur, l'évêque Richer avait prononcée par avance contre tout évêque, qui se déferait de ces deux importantes places (2).
3. — On était en 1111. La guerre commença aussitôt, atroce. Renaut ravagea sans pitié les terres de l'évêché; mais les forces combinées de ses adversaires le repoussèrent rapidement dans ses états qu'il ne sut ou ne put défendre : le bourg de Saint-Mihiel fut pris et ravagé, le château détruit (8), Cependant Renaut résistait encore dans les forteresses de Mousson et de Bar. Pour le réduire, Richard fit appel à l'empereur Henri V, qui accourut aussitôt.
11) Cette châtellenie comprenait outre Dieulouard, Atton, Sainte-Geneviève, Loisy, Bezaumont, Ville-au-Val, Landemont (canton de Pont-à- Mousson), Morey, Belleau, Sivry (canton de Nomeny). !
(2) Laurent de Liège, SS., X, p. 503, « Guillermo Luxemburgensium comiti quia fortior aliis videbatur um (comitatum) tradidit, cui etiam in pretium bellici stipendii pro ducentis libris Mosacum et Stanacum oppigneravit, parvi pendens excommunicationem a preesule Richero super illis prolatam ita sub eo Virdunensis ecclesia Mosacum et Stanacum usque nunc amisit ». ;
(3) Laurent de Liège, SS., X, p. 503.
L'Empereur avait de bonnes raisons d’attaquer son vassal. Comme ses prédécesseurs, Renaut s'était abstenu de rendre hommage à l'Empire pour le comté de Bar. Profitant de leur éloignement du pouvoir central et des difficultés politiques ou religieuses au milieu desquelles se débattaient les empereurs, les comtes avaient espéré conquérir leur indépendance et peut-être y avaient-ils réussi momentanément; ils y parviendront plus tard. D'ailleurs, pendant toute cette interminable querelle des Investitures, n’avaient-ils pas été constamment opposés, eux, les leurs et leurs protégés, aux doctrines impériales en fidèles défenseurs des revendications romaines ? La situation indépendante du comté aurait pu s’éterniser, sans l'énergie que déploya alors l’empereur Henri V.
Dès que son père fut mort, en 1106, le nouvel empereur, n'ayant plus rien à craindre pour sa couronne, recommencça la querelle. Les diverses guerres avec les Flamands et les Polonais, qui marquèrent le début de son règne, retardèrent le règlement de la question jusqu'en 1111, époque où il passa -en Italie. Les tentatives d’arrangement faites à Sutri n'ayant pas abouti et le pape Pascal IT refusant de le couronner, l'empereur s'empara de sa personne et obtint du pontife retenu prisonnier la reconnaissance de son droit d'investiture. Ces concessions, obtenues par la violence, furent déclarées nulles au concile de Vienne en 1112. L'année suivante, FEmpereur revenu d'Italie, fut appelé par Richard de Verdun contre Rénaut.
L'Empereur saisit avec empressement l’occasion qui lui était offerte de ramener à l'obéissance ce vassal défaillant et surtout de le punir, d’avoir protégé avec opiniâtreté les orthodoxes comme Adalbéron, le puissant princier'de Metz. Henri V accourut avec une armée et, joignant ses forces à celles de Richard et du comte de Luxembourg, il poursuivit Renaut jusqu’au château de Bar dont il fit le siège. Le château fût-il pris d'assaut comme le veut Otton de Freisingue (1) et détruit à ce qu'assure Laurent de Liège ©); ou bien le comte de Bar se
(1) Otton de Freisingue, Mon. Germ. ad. ussum schol., an. 1114. (2) Laurent de Liège, SS., X, p. 505.
rendit-il, selon le récit d'Aubry de Trois-Fontaines (1)? Toujours est-il que Renaut fut fait prisonnier et emmené devant Mousson, dont l'Empereur tenait à s'emparer. La comtesse Gisèle s’y était enfermée avec ses fidèles et comme Henri ne pouvait, à cause dela nature des lieux ®/, en faire facilement le siège, il fit ériger une potence et menaça d'y faire pendre le comte, si le château ne se rendait à l'instant. Les assiégés demandèrent un jour pour délibérer; maïs la nuit même la comtesse accoucha d’un fils. Donnant aussitôt l'ordre de rassembler la garnison, elle lui fit prêter serment de fidélité au jeune enfant. Le lendemain, quand les messagers de l'Empereur vinrent chercher la réponse, les Barrisiens leur firent dire que la mort du comte ne leur ferait pas rendre la place, puisqu'ils avaient désormais un nouveau souverain. Henri V fut si irrité de cette réponse, qu'il ordonna de conduire immédiatement Renaut à la potence; mais les siens le supplièrent tellement qu'après quelque résistance, il se décida à révoquer sa sentence, et plus tard, à remettre le comte en liberté (8). Celui-ci était revenu dans ses états en 1114 (#). L'Empereur n'avait exigé aucune rançon, mais, par contre, il avait obligé le comte à lui rendre hommage pour tous ses biens (5).
Richard, qui n'avait pas été consulté, entra dans une violente colère, lorsqu'il apprit que son mortel ennemi était
(1) Aubry de Trois-Fontaines, SS., XXIII. p. 819.
(2) Otton de Freisingue, loc. cit. ; € Comitem Renaldum captivum abduxisset juxta ejusdem comitis arcem Munzum dictam castrum posuit. Quam in altissimo monti sitam naturaque locorum munitissimam, dum nulla arte vel vi capere voleret ».
(3) Toute cette scène est racontée seulement en détail par Otton de Freisingue; Laurent de Liège et l’auteur de la Gesta Alberonis Baudry, SS,, VIII, p. 247 mentionnent simplement le fait et l'arrestation de Renaud; Ekkerard, Chron. ed. in us. schol., p. 247, parle de Renaud, comte de la province de Bourgogne fait prisonnier par l'Empereur.
(4) Aubry de Trois-Fontaines, Chron., SS., XXII, p. 820. Ceci résulte également du traité conclu cette année-là entre Guillaume de Luxembourg et Renaut à propos de Verdun.
(5) Laurent de Liège, SS., X, p. 503 est le seul qui mentionne cet hommage. Cf. R. Parisot, op. cit., p. 175.
libre. Abandonnant le parti de l'Empereur, il profita du départ du comte Hugues de Champagne pour la Terre-Sainte pour se joindre à son cortège. Parvenu à Tibur, il demanda au pape l’absolution. Le pape avant d'absoudre déféra le cas à la curie romaine. L'évêque de Verdun refusa d'attendre et continua son chemin vers Jérusalem. Mais, contraint par la maladie de s'arrêter au Mont-Cassin, il y mourut sans avoir été réconcilié avec l'orthodoxie (1).
La mort de Richard ramena la paix à Verdun. Guillaume de Luxembourg consentit à céder à Renaut le comté de Verdun, avec les deux villes de Mouzay et de Stenay, à condition que le comte de Bar Jui remboursâtles deux cents livres données à Richard. Cet arrangement ne fut pas accepté par les Verdunois; pour les réduire, Guillaume unit ses forces à celles de Renaut. Les bourgeois demandèrent une trêve. Pendant la trève, les deux comtes qui, trop confiants dans la parole donnée, ne se gardaient pas, furent attaqués à l'improviste et vaincus dans un combat qui se livra aux portes de la ville. Le comte Renaut fut relevé blessé sur le champ de bataille. Ce combat eut lieu en 1114, moins d'un an après que le comte de Bar eût été fait prisonnier par l'Empereur (?).
4. -- La querelle entre le Verdunois et le.Barrois semble s'être tout à fait apaisée durant les quatre ans que le siège resta vacant, jusqu'à l'élection d'Henri de Winchester en 1118. Choisi par l’empereur sur la présentation de l’impératrice, dont il était le chapelain et peut-être le compatriote &), ce
(1) Laurent de Liège, ss., X, p. 504. — Cf. d’Arbois de Jubainville, Hist. des comtes de Champagne, t. I, p. 114 et sq.
(2) Laurent de Liège, ss., X, p. 504 : « Guillermus quoque comes cum Raïnaldus in pace convenit reddito in comitatu urbis, molentibus ipsis urbanis. » — Aubry de Trois-Fontaines, SS., XXII, Chron. « anno 1114; comes Guillelmus de Luscembore comitatum Virdunensem reddidit comiti Rainaldo. Cives eum non receperunt, sed factum est praelium ante Verdunum et inde comes Rainaldus saucius reportatur. » L'abbé Laurent de Saint Vanne rentra après la mort de Richard dans son abbaye, qu'il avait quittée pour aller vivre avec ses moines à Saint-Benigne de Dijon. — Cf. Abbé Clouet, Hist. de Verdun, t. I, p. 179.
(3) Laurent de Liège, SS., X, p. 505 : « Interea quidam Henricus et
prélat ne fut reconnu ni par son métropolitain Brunon de Trèves, ni par le légat Guy de Vienne; il ne put se faire sacrer. Sur les conseils de l’abbé Laurent de Saint-Vanne, il entreprit le voyage de Rome pour se faire agréer par le pape. Le cardinal Jean de Crémone le reçut à Milan, l’'agréa et le sacra; mais l'Empereur, furieux de sa démarche, fit défense aux habitants de Verdun de le recevoir. Henri se retira dans son château d'Hattonchâtel (!. Confirmé par le pape Calixte II en 1119, au Concile de Reims, il demanda à Renaut, qu il avait reconnu comme son vicomte, de vouloir bien l'aider à rentrer dans la ville épiscopale.
Renaut, heureux d’avoir recouvré l’avouerie et de se venger des Verdunois, ne se fit pas prier. En 1120, accompagné de l'évêque, il vint mettre le siège devant Verdun. La ville basse fut emportée d'assaut et brûlée avec les églises Saint-Sauveur (2), Saint-Pierre-le-Chéri ) et Saint-Airy (# quelle contenait. Le lendemain, la ville haute se rendit à discrétion et Henri fut installé sur son siège épiscopal par le comte de Bar. Il célébra la messe, dit Laurent de Liège, « devant le sacrifice fumant, la blessure si récente de la ville, les ruines de ses brebis, perpétrées sous sa conduite et pour sa cause 5). » Quant aux principaux bourgeois de
mandana sapientia præditus et Guinteniensis Angliæ archidiaconus qui inde venerat cum filia regis Anglorum Mathilde quam duxerat rex Romanorum }.
(1) Meuse, Commercy, Vigneulles ; c'était avec Sampigny le principal château de l'évêché de Verdun sur la frontière sud.
(2) Cette paroisse existe toujours à l'est de la ville, proche des remparts.
(3) Nous avons déjà eu l’occasion de parler de ce prieuré qui appartenait à Saint-Mihiel, qui lui fut enlevé par le comte de Bar, puis rendu en 1098 par l'évêque, Cf. plus haut, p. 89 et cédé par l’abbaye au chapitre de Verdun en 1185 (Cart. de Saint-Mihiel, édit. A. Lesort, n° 120.
(4) Abbaye de Bénédictins.
(5) Laurent de Liège, SS., p. 505 : « Die altero urbs reddita et confirmata in manu Rainoldi et Henricus in cathedra episcoporum sedit : et in tanto tumultu, capta urbe, a clero coacto, non canente, sed biciete 2 Sustinuimus pacem et non venit, Domine, quæsivimus bona et ecce tur-* batio (Jeremie, XIV, 19) receptus, mox ad missarum solemnia accedit,
Verdun, qui s'étaient réfugiés dans la cathédrale, comme dans un asile inviolable, ils furent pris par Renaut, expulsés et virent leurs biens confisqués (1).
Les Verdunois ne se tinrent cependant pas pour battus; ils en appelérent à l'Empereur qui nomma d'office un nouveau comte de Verdun, Henri de Grandpré, neveu de l’évêque Richard et lui ordonna de châtier Renaut et l'évêque Henri. Mais le comte de Grandpré n’avait pas de troupes et l'Empereur, trop occupé d’une nouvelle querelle, toujours à propos des Investitures, ne pouvait lui en fournir. La paix, ou plutôt l'armistice, qui intervint deux ans plus tard, après les diètes de Wäürtzbourg en 1121 et de Worms en 1122 (), et la lettre pontificale du 24 septembre 1122 (1, en rendant à l'Empereur sa liberté d'action, permirent au comte de Grandpré d'opérer avec des troupes flamandes. Il vint assiéger Verdun, que défendait l’évêque Henri avec une garnison barroise. Durant une nuit, les magistrats de la ville restés fidèles à l'Empereur ouvrirent les portes à l'ennemi, tandis qu'on chantait matines; les soldats, surpris, organisèrent néanmoins une héroïque résistance, à la faveur de laquelle l'évêque put s'enfuir à moitié nu et après avoir traversé la Meuse à la nage. Renaut averti, accourut aussitôt avec ses troupes et une bataille terrible se livra au sud de Verdun, proche du village d’Osches. Renaut fut vaincu et poursuivi dans ses états, qui furent de nouveau saccagés. Après sa victoire à Verdun, le comte de Grandpré dirigea son armée contre le château de Clermont en Argonne, où Renaut avait
adhuc fumante holocausto et sub tam recenti vulnere urbis et suarum ovium ruinis, ductu causa sui perpetratis ». — Cf. Aubry de Trois-Fontaines, SS., XXII, Chron. ann. 1118 et 1123.
(1) Laurent de Liège, SS., X, p. 505 : « Sequenti luce, cives male de Rainaldo confist, ad Ecclesiam Sanctæ Dei Genetricis tanquam ad asylum misericordiæ confugiunt : ubi ab illo obsessi capti et rebus suis sunt expoliati. »
(2) La diète de Worms fut convoquée pour le 8 septembre 1122, elle se prolongea jusqu'à la fin du mois.
(3) Concordat de Worms, Jaffé, Bibliotheca Rerum Germanicarum, NV pr903.
mis garnison et qui le gênait fort dans son comté. Il s’en empara par surprise; le comte de Bar vaincu demanda la paix (4).
Pour l'obtenir, Ferry, comte de Toul, qui avait des obligations envers le comte de Bar s’offrit comme intermédiaire. La paix fut donc signée à la Chalade (?) en 1124. Henri rentrait dans l'évêché et Renaut dans le comté de Verdun. Par contre, le comte de Grandpré conservait tout le butin qu'il avait fait dans ses incursions sur le Barrois.
Pour dédommager le comte de Bar, l'évêque Henri lui cédait le château de Dun ® et quatre villae épiscopales : Rouvres 4), Malaumont ®), le Mont Sainte-Lucie (6) et les courcelles d'Ernecourt (1) et de Domremy (7. Pierre de Muraut (8), qui avait aidé l’évêque recevait aussi quelques terres à Regnéville (*) et aux deux Azannes (19,
(1) Laurent de Liège, SS., X, p. 506 : Rainaldus jam damnatis armis pacem meditatur et mediante Frederico Tullensi comite apud Caladianem ipse et Henricus de pace tractant ».
(2) Meuse, Verdun, Varennes.
(3) Laurent de Liège, SS., X, p. 506 & Ipse pontifex dedit Rainaldo Dunum castrum et quatuor villas episcopii id est Rouretum et Malaudimontem etmontem Sàncte Lucie et curticellas de Armincourt et de Domno Remigio pro pignore trigentalibrorum ». Aubry de Trois-Fontaines en 1124. « Episcopus vero Henricus dediteidem Rainaldo Dunum castrum et qua-tuor” villas proximas ». Remarquons à propos de ce € proximas » que Dun est placé à l'extrémité nord et les villae en question à l'extrémité sud de l'évêché de Verdun. Le fief de Dun appartint dès lors au comté de Bar, sous l'hommage de l'évêché.
(4) I s'agit de Rouvres, Meuse, Verdun, Etain, comme le prouve la possession par le comte de Bar du château de Rosat sur le territoire de cette commune; Roussel, Hist. de Verdun, 1, p. 263, ne l'a pas identifié.
(5) Meuse, arrondissement et canton Commercy.
(6) Colline où fut jadis située l’église paroissiale de Sampigny (Meuse, Commercy, Pierrefitte) jusqu'à 1522, puis un monastère de Minimes jusqu'à 1789 et où est aujourd'hui le cimetière de cette commune.
(7) Ces deux villages sont voisins. Meuse, arrondissement et canton Commercy.
(8) Commune de Damvillers, Meuse, Montmédy, chef-lieu de canton.
(9) Meuse, Montmédy, Montfaucon.
(10) Azannes et Soumazannes, Montmédy, Damvillers.
L'évèque Henri, dont la conduite n’était rien moins que scandaleuse, finit par se rendre odieux à tous ses sujets qui en appelèrent au Saint-Siège. Afin d'éviter un esclandre, Saint Bernard lui conseilla de se démettre de son évêché, ce qu'il fiten 1129 au concile de Châlons. Ursion, abbé de Saint- Denis de Reims, fut élu à sa place. C'était un caractère faible et sans courage « plus propre, dit Laurent de Liège, à être abbé qu'évêque » \!}.
Renaut se hâta de profiter de cette faiblesse et, sous prétexte que le changement d'évêque avait été fait contre son gré, il pénétra dans Verdun en l'absence d'Ursion qui était allé recevoir de l'Empereur l'investiture du temporel. Il amenait avec lui une équipe de maçons et sur le plateau extrême de la citadelle, entre la porte Châtel et les jardins de l'évêché, il fit construire une haute et formidable tour entourée d'un castrum. Le castrum contenait des logements pour une forte garnison. Quant à la tour, on n'y pouvait accéder que par une porte de fer située au premier étage et munie d'une échelle que l’on retirait dans l’intérieur. Renaut affirmait ainsi, par la construction de cette forteresse appelée la Courlouve, la Tour du voué, sa puissance sur Verdun ?. Il chercha ensuite à s'emparer d'Ursion. Ayant fait poster des hommes d'armes sur le chemin que devait suivre l'évêque, il lui tendit une embuscade; mais le piège fut éventé et l’évêque, s'étant sauvé par un chemin détourné, se retira à Reims sans avoir été sacré (?).
Renaut, maître de Verdun, laissa ses troupes piller à plaisir. Pour mettre leurs personnes et leurs biens à l'abri, les chanoines quittèrent la ville, laissant les fidèles sans office et les églises dans un état voisin de la ruine. La cathédrale, privée de sa toiture, n’était plus qu'un amas de décombres et de boue où la pluie faisait rage (#). Un miracle que nous
(1) Laurent de Liège, SS, X, p. 507.
(2) Aubry de Trois-Fontaines, an. 1131.
. (3) Laurent de Liège, SS., X, p. 507.
(4) Laurent de Liège, SS., X, p. 507 « | Ecclesia) cujus per dictam turbulentorum annorum tempestatem tecta erant directa, cujus testudo faetebat luto plena et imbribus pervia cujus oratorium incultum ».
raconte Laurent de Liège rendit cependant quelqué espoir aux malheureux Verdunois. Une lumière éblouissante apparut sur la cathédrale et l’illumina tout entière. Dès que la nouvelle de cette merveille se fut répandue au loin, les foules accoururent à Verdun, amenant leurs malades dont beaucoup furent guéris (1).
5. — Sur ces entrefaites, Ursion démissionna en 1131 et fnt remplacé par Albéron, fils du comte Arnoul de Chiny dont l'énergie était connue (2. Son premier soin fut de liquider l'affaire de la Tour du Voué. La garnison que Renaut avait mise dans la Tour se conduisait en vraie bande de brigands. Non contents d’avoir ruiné la cathédrale et chassé les chanoines, les soldats rançonnaïient les gens qui passaient, pillaient les marchandises qu'on transportait, de telle sorte que les voyageurs et les marchands, qui passaient habituellement par Verdun, détournèrent leur route et que le commerce de la ville fut ruiné pour plus d’un siècle. Les pélerins eux-mêmes, qui venaient honorer la Vierge miraculeuse à la cathédrale, devaient acquitter un péage aux soldats de Renaut, et, s'ils ne le pouvaient, ils étaient reçus à coup de pierres et de flèches. Albéron, pour faire cesser toutes ces exactions, fit les offres les plus avantageuses à Reraut, qui refusa. Accompagné de Mathieu, cardinal évêque d’Albano ), et légat du Saint-Siège et des principaux notables Verdunois, il tenta une démarche suprême au château de Dieulouard où se tenait le comte. Mais celui-ci demeura intraitable. Dans ces conditions, l'évêque résolut d'employer la force #4}
Albéron avait remarqué que la Tour n'était habituellement pourvue que d'une faible garnison, le comte de Bar la croyant
(1) Laurent de Liège, SS., X, p. 507.
(2) Il reçut de l'Empereur l'investiture du temporel le jour même de son élection à Liége, à l'entrevue de Lothaire et d’Innocent II. Cf. Abbé Clouet, Hist. de Verdun, t. I, p. 201.
(3) Mathieu fut évêque d'Albano de 1126 à 1135. Il était français et prieur de Saint-Martin-des-Champs à Paris. Cf. B. Haureau, Nouvelle Biographie Universelle.
(4) Laurent de Liège, 59: 1 p- 008:
imprenable et se défiant peu des entreprises des bourgeois. L'évêque de Verdun, de concert avec son princier, Albert, qui sera son successeur, s'entendit avec un soldat de la garnison, étranger et par cela moins fidèle au comte. Ce soldat, contre la promesse d'une forte récompense, eonsentit à trahir. Pendant les fêtes de la Pentecôte, il entraîna ses compagnons dans la galerie extérieure de la forteresse pour y jouer aux dés. Au milieu du jeu, feignant d'être irrité d’une perte qu'il venait de faire, il rentra dans la tour et ferma la lourde porte derrière lui de façon à ce que ses compagnons n’y pussent accéder. Puis il monta sur la plate-forme et y arbora le signal convenu : un amict de lin.
Dès que l'évêque, qui attendait ce signal, l’aperçut, pris d'une sainte ardeur € prêt à donner son corps et son âme pour le salut de la patrie et de ses brebis (1) », il fit sonner le tocsin et assembler le clergé et les bourgeois qu'il avait secrètement avertis de se tenir en armes, prêts à tout évènement. Ils se dirigèrent vers la forteresse du comte; les soldats surpris dehors, accablés sous une grêle de pierres et de javelots, se rendirent à l'évêque qui les fit enfermer dans la Tour. On planta au sommet la bannière de la Vierge et l'on fit de grandes cérémonies d'actions de grâces. Cela se passait au mois de mai 1132 (2).
La nouvelle de cet événement, répandue dans toute la contrée, parvint rapidement au comte Renaut qui fut consterné surtout de ce que les gardiens de la Tour y fussent enfermés prisonniers. Il ordonna à ses troupes de marcher sur Verdun et y arriva lui-même la semaine qui suivit celle de la Pen-
(1) Laurent de Liège, SS, X, p. 508 « Episcopus videns (expectans enim aspiciebat) irruente in se Spiritu Domini, accencis animis totus exibit et animam et corpus pro libertate patriae et ovium suarum dare paratus, signum belli ab ecclesia insonare fecit ».
(2) L’évêque Alberon a été élu à Liége le 23 ou le 24 mars 1131 et le comte Renaut assistait à l'élection (Cf. plus loin, p. 158). Il fut sacré à Paris le jour de Pâques et ne rentra qu'ensuite dans son diocèse (Laurent de Liége, SS., X, p. 507-508,. Il est peu vraisemblable que du jour de sa rentrée au jour de la Pentecôte, il ait pu préparer la prise de la tour, il semble donc que l'événement doive être placé en 1132.
tecôte, Il provoqua les bourgeois au combat, mais l’évêque les retint dans les murs, leur conseillant d'éviter la première. impétuosité de leurs ennemis, Renaut partagea ses troupes en trois parties, il cantonna l’une à Ambly (!) sous sa propre direction, l’autre à Watronville (?) avec son fils Hugue et la troisième à Rosat(3) avec son premier capitaine, Hélie de Belrain, De là ses troupes firent des incursions autour de la ville, dévastant les terres de l'évêché et rançonnant les paysans.
L'évêque, à son tour, arma ses sujets et s'empara par surprise du château de Rosat qui faisait le plus de ravages. Le château fut livré aux flammes et Hélie avec tous ses gens fut enfermé dans la tour qu'il avait aidé à construire, tout le peuple réclamant pour lui ce châtiment. Ne se sentant pas de force à lutter contre un tel adversaire, Renaut demanda du secours au duc Simon de Lorraine qui, accompagné de nombreux comtes et barons, accourut lui-même à la tête d'une armée. Partis du château d’Ambly, ils se dirigèrent vers la ville épiscopale, mais comme ils en approchaient, ils aperçurent au dessus de la cathédrale une vive lumière; les plus hardis hésitèrent, le duc Simon déclara au comte de Bar qu'il était prêt à l’assister dans toutes ses entreprises, mais qu'il ne pouvait l'aider contre une église que le ciel prenait visiblement sous sa protection. Renaut rassembla de nouvelles troupes, mais désespérant d’avoir raison de la résistance de l'évêque par la force, il entra dans la voie des négociations. Par l'intermédiaire du métropolitain Albéron de Trèves, il demanda à l'évêque de lui rendre la tour. L'évêque s’y étant refusé, il fit faire la même proposition, sans plus de succès d’ailleurs, par son frère Etienne, chargé de riches présents. Renaut demanda alors que la tour fût remise à une tierce personne, Albert, comte de Chiny, neveu de l'évêque et
(1) Meuse, arrondissement et canton de Verdun. (2) Castrum épiscopal, Meuse, Verdun, Fresnes-en-Woëvre. (3) Commune de Rouvres, Meuse, Verdun, Etain, cédé probablement au
comte. Cf. plus haut, p. 133. Ces trois châteaux sont tous situés à l’est de Verdun.
gendre du comte. Les bourgeois de Verdun pressérent Albéron d'accepter, mais il s’y refusa disant que la tour pouvait encore servir à la ruine de son église et de la ville; « Quand même les brebis voudraient recevoir le loup vêtu de la peau d'une brebis, il combattrait encore afin d'éloigner d'elles leur plus dangereux ennemi » (1), Cela dit, il fit détruire la tour, cause de la guerre et, avec les matériaux, exhaussa les murs de la ville. Dès que la tour fut détruite, Renaut, acceptant sa défaite envoya de nouveau son 2 ère auprès d'Albéron, afin de conclure une paix honorable À
Tel est le récit de Laurent de Liége, contemporain, mais admirateur et panégyriste de l'évêque Albéron. A l'entendre, la paix aurait été assurée à l'avantage de la cité épiscopale © ; il ne nous en indique cependant pas les clauses. Nous les trouvons brièvement énumérées dans Aubry de Trois- Fontaines (1); l'évêque cède au comte de Bar, qui consent à abandonner la ville, les fiefs de Clermont-en-Argonne P), de Hans (6) et de Vienne (7).
(1) Laurent de Liége, SS. X, p. 509 « Sed licet illæ oves malo timore suscipere vellent lupum venientem ad se in vestimento ovium, se tamen certaturum ut auferret ab eis hostem immanissimum ».
(2) Laurent de Liége, SS. X, p. 510. Aubry de Trois-Fontaines ad an. 1134 « Comes Rainaldus Barri, mediante fratre suo Stephano Metensi episeopo tandem fecit pacem cum episcopo Virdunensi Alberone et in eodem anno idem Raïnaldus per proditionem Bullonium castrum S. Lamberti obtinuit ». La chronologie des événements difficile à suivre dans Laurent de Liége, semble exactement rétablie par Aubry de Trois-Fontaines dans cette lutte entre le comté de Bar et l'évêché de Verdun.
(3) Laurent de Liège, SS. X. p. 510 « Ita per industriam dignissimi Alberonis pontificis abbatus est gravissimus hostis a cervicibus nostris et urbs nostra pacem ecclesia divini psalterii vocem, utraque autem plurissimum libertatem receperunt, quam amiserant per triennum regnantibus malis ».
(4) Aubry de Trois-Fontaines, an. 1131 et 1134. Abbé Clouet, Hist. de Verdun, t: Il, p. 211.
(5) Meuse, Verdun, chef-lieu de canton. Cf. A. Lesort, Les Chartes du Clermontois au Musée Condé, p. 6.
(6) Marne, arrondissement et canton Sainte-Menehould et non Han-les- Juvigny, comme le croit Clouet.
(7) Vienne-le-Château, Marne, Sainte-Menehould, Ville-sur-Tourbe.
Ainsi le récit détaillé et pittoresquement émaillé de miracles, selon le goût du temps, du moine Laurent apparaît faux dans ses conclusions. L'affaire semble se réduire à ceci : Renaut, profitant d'une vacance du siège de Verdun, établit une forteresse dans la ville pour s’en assurer la possession. Albéron de Chiny, par la guerre peut-être, mais surtout par des négociations où interviennent l'archevêque de Trèves, l'évêque de Metz et peut-être le duc de Lorraine, obtient que Renaut renonce à son projet d'établir sa domination sur l'évêché de Verdun, moyennant quoi le comte de Bar obtient l'inféodation de trois châtellenies importantes qui agrandissaient singulièrement ses domaines du côté de l’Argonne, Renaut conservait aussi sous la suzeraineté du comte de Luxembourg, Stenay et Mouzay, que lui avait inféodés le comte Guillaume (1). Enfin, il est certain qu'il conserva l'avouerie de l'évêché au moins à titre viager. Ce fut le point de départ d’une guerre contre le comte de Grandpré que l'Empereur Henri V, nous l'avons vu, pour faire échec au comte de Bar et à l'évêque Henri, avait nommé voué de Verdun. Quand Renaut eut récupéré son avouerie, Henri de Grandpré ne renonça pas à son titre; au contraire, il le défendit plus que jamais et cette fois contre l'évêque Albéron lui-même.
En 1141, Reiner, châtelain du comte de Grandpré pour le château de Baulny (), commettait toutes sortes de déprédations sur les terres de l'évêché et détroussait les marchands, entre autres plusieurs Liégeois qui se rendaient aux foires épiscopales. L'évêque Albéron s'en plaignit à Renaut qui somma le comte de Grandpré de comparaître devant lui et ce, tant parce que Renaut était l’avoué de Verdun que le suzerain d'Henri pour le fief de Vienne, que Grandpré tenait en hommage de Bar 6).
(1) Cf. Clouet, Hist. de Verdun, t. I, p. 211; A. Lesort, Chartes de Clermontois, p. 20; Stenay fut donné en dot à Agnès de Bar, duchesse de Lorraine qui en 1222 reconnaît le tenir du comte de Luxembourg comme son père Thiébaut [er l’a tenu. Cf. A. Lesort, op. cit., n° vin.
(2) Meuse, Verdun, Varennes.
(3) Ces événements sont datés par une phrase de Laurent de Liège, SS.,
Loin de comparaître, le comte de Grandpré entra en révolte ouverte, saccagea les terres de l'évêché et pénétra même jusqu'aux portes de Verdun. Albéron à la tête d’une forte armée le repoussa sur ses terres, fit construire pour protéger l'évêché la forteresse de Béthincourt (!) et assiégea Baulny. Le comte de Grandpré s'était posté derrière la rivière de l'Aire, sur les bords de laquelle était construit le château de Baulny, et de là, il inquiétait vivement les assiégeants sans pouvoir être attaqué lui-même. Hugues, fils de Renaut, qui commandait le contingent barrois, eût recours à la ruse pour le déloger. Avec un détachement de deux cents hommes, il ravagea le comté de Grandpré et marcha sur Vienne où le comte blessé s'était réfugié quelques jours auparavant. Les soldats d'Henri quittèrent aussitôt leurs positions et poursuivirent les Barrisiens. Les deux troupes se rencontrèrent à mi-chemin environ de Baulny et de Vienne et Hugue attaqua si vigoureusement, qu'il tua aux ennemis plus de quatre-vingts hommes et que le reste s'enfuit à Vienne en désordre annoncer à Henri la prochaine arrivée des Barrisiens. Henri quitta Vienne et se rendit en Champagne. Hugue négligea de le poursuivre et revint vers les Verdunois. Quelques jours après, le comte de Grandpré sollicita la paix que l’évêque Albéron lui accorda, à condition que le château de Baulny serait démoli et que sous aucun prétexte, il ne serait rebâti (2. L'’Argonne n'était que très momentanément pacifiée; il faut attendre le temps de Thiébaut I° pour la voir débarrassée de tous les brigands féodaux.
X, p. 515 « Requieverat episcopium a præliis septem annis; ecce cum iterum bellorum turbo intonuit ». Si l’on accepte la date de 1134 pour la fin des hostilités avec Renaut, la prise du château de Baulny doit être placée en 1141. Hugue qui y figura comme chef des Barrisiens mourra la même année en septembre au siège de Bouillon. Cf. chapitre suivant.
(1) Meuse, Verdun, Charny.
(2) Laurent de Liège, SS., X, p. 515. « Primo autem omnium castellum ab episcopo obsessum jusserat reddi, quod et episcopus evertit, facto communiter interdicto, ne quis unquam ruinas ejus ressuscitare ausit ».
B. — Les Relations extérieures de Renaut Ier.
1. La guerre contre Liège. -— 2. Les relations avec Metz, Trèves, Toul. —