Avec la Lorraine et l'Empire
1. — L'année même où Renaut s'était retiré de Verdun, il réussissait dans le plan qu'il s'était tracé de mettre la main sur les domaines ardennais de la maison de Boulogne (). Avant de partir pour la croisade, Godefroy avait cédé à l’évêque de Liége, Albert, son château, moyennant une livre d'or et trois cents mares d'argent et en stipulant qu'au cas où lui ou l’un de ses héritiers reviendrait de Terre Sainte, le château de Bouillon pourrait être racheté (2). Renaut, en . vertu de ses droits prétendus à la succession des maisons de Toscane et de Boulogne, invoqua cette condition de rachat et réclama le château. En 1134, profitant de ce que l'évêque de Liége, Alexandre, était embarrassé dans les difficultés intérieures et extérieures de son évêché, il s'empara du château par ruse (). Ayant acheté la garnison, il s’y fit hisser par des cordes et « priva ainsi le bienheureux martyr (en l'occurrence Saint-Lambert, patron du diocèse de Liége), d'un domaine qui avait été acheté à grand prix » (#).
Une fois en possession de Bouillon, le comte de Bar s'ef-
* (1) Cf. les sources suivantes : Triumphus sancti Lamberti dé castro Bullonio SS., XX, p. 497-514; Reineri monachi Sancti Laurentii Leodiensis opera historica : Triomphale Bullonium SS., XX, p. 583-592; Gilles d'Orval, Gesta epise. Leodiensium, SS., XXII, p. 98-103 ; Roberti, appendice ad Sigebertum Gamblacensem, ist. des Gaules, t. XIII, p. 272 et sq.
(2) Aubry de Trois-Fontaines, an. 1142.
(3) Aubry de Trois-Fontaines, an. 1142 « fraudulentia invasione ».
(4) Triumphus Sancti Lamberti, SS., XX, p. 500. Q In illud a proditoribus attractus intravit et beatum martyrum dono quam magno ære comparaverat spoliavit ». Les chroniqueurs ne sont pas d'accord sur l’année de la prise de Bouillon. Gilles d'Orval la met en 1129, le continuateur de Gembloux et après lui Aubry de Trois-Fontainesla placent en 1134. Cette date est sans doute la vraie. En 1129, Renaut était trop occupé avec Verdun pour entreprendre une pareille expédition. C’est l’avis de
Clouet, Hist. de Verdun, I], p. 210.
força d'obtenir du pape et de l'Empereur la reconnaissance du fait accompli. Auprès du pape, il eut pour avocat le chancelier de l'Eglise, Aimery, par qui il fit raconter qu'il possédait la châtellenie par héritage de Mathilde: il offrit d’ailleurs de rembourser les treize cents mares d'argent. Il obtint ainsi une sentence qui l'assurait sa vie durant, que nul ne pourrait l'excommunier à cause de Bouillon (1). Auprès de l'Empereur, il fit intervenir des amis et ainsi « la cause de l’église de Liége se trouva privée de tout secours humain tant séculier qu'ecclésiastique » (@. Cela montre au moins que la cause de Renaut — comme héritier de Mathilde et de Godefroy — n'était pas tout à fait indéfendable. Renaut devait rester sept ans en possession du château de Bouillon. L'évêque de Liége Alexandre avait été déposé en 1135. Son successeur Albéron fut élu l’année suivante: il essaya par toutes les voies de droit de reprendre le château, qui servait de base à des incursions sur ses terres. Il se rendit à Rome, mais ne put obtenir gain de cause, le crédit du comte de Bar y étant trop grand; une seconde démarche n'eut pas plus de succès. Pendant ce temps, Renaut étendait sa conquête, s'emparait de la ville forte de Fosses (3), la brûlait, y compris l'église de Saint Folian et le palais épiscopal(#). Albéron retourna une troisième fois à Rome. N'ayant pas mieux réussi, il se décida à reconquérir son château par les armes. Pourquoi le Saint-Siège soutenait-il
(1) Triomphe de Saint-Lambert, SS., XX, p. 500. D'après lui Renaut se serait rendu lui-même à Rome, on ne trouve nulle part aïlleurs trace de ce voyage. « Ubi etiam mendaciter narraverat apostolico fubulam, hereditaria successione Mathildis Marchisae hanc ubi provenire marchiam, fingens se Ecclesiae velle reddere quam præstiterat mille trecentarum marcorum pecuniam. Conciliatis ergo sibi potentionum animis, hanc ab eis, ut dicitur, acceperat sibi confirmatam attestationem quod quandiu viveret, nunquam pro hac re ei intentarent excommunicationem ».
(2) Aubry de Trois-Fontaines, an. 1142, « ut ab omni genere humano tam sæculari quam ecclesiastico causa Leodiensis ecclesiæ fuerit destituta ».
(3) Belgique, province de Namur, chef-lieu de canton.
(4) Reiner, Triumphale Bullonicum, SS., XX, p. 585 « illustre oppidum Fossis Sancti Foliani martyris et corpore et memoria venerandum ».
GROSDIDIER DE MATONS. 10
si bien le comte de Bar? Sans doute, frère de l’évêque de Metz, neveu du pape Calixte, dont la mémoire était fort en vénération, il était bien en cour à Rome. Mais ces alliances ne suffisent pas à expliquer la protection dont jouissait Renaut, en un temps où les usurpateurs de biens d'église étaient si rigoureusement poursuivis. Renaut a, sans doute invoqué ses droits à la succession de Godefroy et non pas, comme le pense Gilles d'Orval, après Reïner de Liége, à celle de Mathilde, dont le Saint-Siège était l'unique héritier; son offre de rembourser au diocèse de Liége le prix de Bouillon suffisait amplement à lever tous les scrupules. C'est que Rome avait tout intérêt à protéger, vis-à-vis d’un diocèse où le parti pontifical était loin d’être suivi, un prince dont l’orthodoxie était connue. Tout agrandissement du comté de Bar, toute extension de sa puissance devait profiter à la cause romaine. Voilà, semble-t-il, la vraie raison des échecs de l'évêque Albéron.
Renaut ne cédera pas davantage à la force. Bouillon sera énergiquement défendu et le comte de Bar l'eût probablement conservé si la, mort de son fils aîné, qu'il considéra peut-être comme un châtiment, ne l'avait incité à rendre volontairement sa conquête. Le récit de cette guerre, qui ne dura que quelques semaines, nous a été laissé en détails par un auteur anonyme (!) et par Reiner de Liége. On ne peut s'y fier qu'à moitié, car leur chronologie est bien peu sûre. Reiner de Liège est le plus aimablement fleuri des chroniqueurs lotharingiens de la fin du xu* siècle; il est agréable et a de jolies pages, comme sa description du château de Bouillon. Mais son récit et celui de son prédécesseur anonyme appartiennent bien plus à ce genre du haut moyen âge qu'on appelle « miracles » qu’à la chronique et à l’histoire. Il y a en particulier chez eux une exagération vraiment trop hardie de l'importance des opérations et des troupes en présence.
Done, la cinquième année de son épiscopat, en 1141, le 17 août, accompagné de plusieurs princes de l'évêché et de
(1) Que Gilles d'Orval reproduit en grande partie.
cavaliers d'élite, l'évêque Albéron s'achemina vers le château de Bouillon. Les deux fils du comte Renaut, Hugue et Renaut, étaient sortis pour piller les terres liégeoises. Repoussés par la troupe épiscopale, ils rentrèrent dans le chàteau d'où ils ne sortirent plus, bien que, ajoute la légende, leurs troupes fussent plus nombreuses que celles de l’évêque. « Confiants dans la force de la place, ils méprisaient les assiégeants, passant leurs nuits dans les festins et faisant danser, par dérision, au son de la cythare, des chœurs de jeunes gens et de jeunes filles (1) ». Cependant l’armée épiscopale était trop peu nombreuse pour investir la place, elle se contenta de camper en face, prête à la fois à réprimer toute sortie des assiégés et à repousser l’armée de secours du comte Renaut que l’on disait être proche. Bouillon n'était pas assiégeable; outre le château proprement dit, la place comprenait des ouvrages avancés et des fortins, le tout placé sur un ensemble de rochers inaccessibles entourés par la Semoy et dominant complètement la vallée. Un moulin sur la rivière, fortifié et parfaitement en communication avec la forteresse, fournissait la farine nécessaire à la garnison. Il eût fallu, pour faire un siège utile, occuper toutes les collines: voisines: ce qui, étant donnée la nature tourmentée et boisée du terrain, présentait d’insurmontables difficultés pour une petite armée féodale.
Le comte de Namur, Henri — Henri l’'aveugle, comte de Luxembourg, comme le suppose Berthollet (?) — commandant une partie des troupes épiscopales, songea tout d’abord à priver les assiégés de l'usage du moulin. Blessé dans une première tentative, il réussit dans une seconde à détruire les barrages qui retenaient les eaux de la rivière. Les assiégeants pourtant manquent de vivres, de machines de guerre
(1) Reïiner, Triumphale, SS., XX, p. 586. « Loci tamen fortitudine confisi vili pendebant obsidentes ut totam noctem epulis consumantes, cythara pueros et puellas agere choros, in eorum irrisionem praecipe rent ».
(2) Berthollet, Hist. du Luxembourg, t. I.
et surtout de soldats (f). L’évêque en enrôle partout (?) et pour leur donner confiance, sur leurs instantes prières, il fait apporter les reliques de Saint Lambert : La procession partie de Hies le 27 août, se hâte vers Bouillon, en passant par Thélin (1 où les bourgeois de Huy, logés quelques jours aupren n'ont rien laissé (4), La marche est pénible, l'abbé du Mont Corneille l’accélère, en annonçant que le comte Renaut survient avec quinze mille fantassins et cinq cents cavaliers. Cette nouvelle provoque de nombreuses défections. On arrive cependant au camp sans encombre et les reliques de Saint Lambert sont placées sous une tente à la garde d'un nombreux clergé. L’évêque Albéron fixe au troisième jour après l’assaut de la forteresse.
Dans l'intervalle, Hugue de Bar, ayant insulté les reliques du saint, tomba sans connaissance et fut pris d’un tremblement convulsif. Revenu à lui, il supplia son frère et ses familiers d’aller consulter son père, de lui exposer sa maladie et de lui demander de rendre le -châtean. Les messagers devaient être revenus au bout d'une semaine. L'assaut de l’armée liégeoise, pourtant renforcée, n'aboutit qu’à l'incendie du moulin et Renaut ne sentant aucune nécessité de rendre la place se garda d'envoyer les messagers. Hugue l’apprit et s'en plaignit si amèrement, que ses compagnons touchés envoient enfin deux des leurs : l’intendant du château et le porte-étendard. Mais ceux-ci, au lieu d'accomplir leur mission, attaquent et pillent les convois de ravitaillement de l’armée épiscopale. Hugue, de plus en plus malade et désespéré, est pris d'une attaque de folie furieuse, il se jette la tête
(1) Reiner, loc. cit. « Interea cum ob difficultatem vel suspectas locorum angustias nullus adire castra, vel importare quidquam auderat necessariæ obsidentibus deficere res cæœperunt.
(2) Ibidem.« Proinde episcopus missis quoquo versum nunciis, de toto equites ac pedites episcopio conveniire edixit, affatimque victualia conduci, aliaque necessaria in expeditionem.
(3) Tellin, Belgique, Luxembourg, Neufchâteau, Wellin.
(4) Reiner, Triumphale, SS., XX, p. 586. « Ibi burgenses Hoyenses paulo ante hospitali sed hospitum humanitate hostiliter abusi, aumona et rebus necessariis eos fuerant populati ». :
contre les murs si bien qu'on est obligé de le lier et de l’enfermer. Renaut le jeune, sur l'avis des chefs, se décide alors à partir vers son père. Mais à peine est-il monté sur son cheval, que celui-ci se cabre et refuse d'avancer. « Les Barrisiens comprennent alors, dit le chroniqueur, qu’une force divine les combat et ils se livrent à la discorde (1) ».
Les affaires des assiégeants, il faut bien l’avouer, ne sont pas plus brillantes. En vain, l’évêque fait construire une grande tour qui doit renfermer des archers et que quinze cents hommes doivent traîner avec des cordes. Les cordes se cassent et la tour s'écrase par terre avant d'arriver devant la forteresse. En vain aussi, il fait édifier des ouvrages pour empêcher de venir puiser de l’eau à la rivière: rien ne réussit. Les pluies d'automne commencent à détremper le sol, les soldats s’ennuient, les ravitaillements n'arrivent pas et, tant à cause de la fatigue que du manque de vivres, les défections deviennent de plus en plus nombreuses. Les chevaliers euxmêmes s'impatientent de ne pouvoir se distinguer dans aucune action d'éclat et murmurent. L’évêque commande alors un assaut général pour le 17 septembre, jour de la fête de Saint Lambert. Avec trois mille hommes portant des fascines, il attaque le rempart dit de Beaumont et y met le feu. Mais par une suprême malchance l'incendie, au lieu de nuire aux assiégés, enveloppe de fumée les assiégeants, qui sont obligés de s'éloigner. Pourtant, ajoute le chroniqueur, par une protection visible du saint personne ne fut blessé ), et le comte de Namur réussit, malgré de vigoureuses attaques,
(1) Reiner, loc. cit., & Igitur castrenses facile conjicere poterant sese divinitus impediri... nec minus porno in eis quam in juvenibusillis notam fecit Sanctus virtutem suam : quia post furoris contentionemque jurgia, plerumque tanta adversum semetipsos armabantur insania, uti alterutrum oppeterent ». : 3
(2) Reiner, SS., XX, p. 586. « Verumtamen ubi quoqué tunc operata est manus martyris; quanquam enim inconsultis plurimi pugnarint ac nudo corpore et obviis pectoribus fuerint hostibus expositi, nullus tamen fuit qui se plagatum, nullus qui se illo quereretur fuisse assaltu grava-
tum ».
à se maintenir sur une partie des rochers, d’où ilempêcha la garnison d'entrer ou de sortir.
Le jour même de l'assaut, Henri de Salm, neveu du comte Renaut, arriva au camp de l’évêque. Apprenant la maladie de son cousin Hugue, il demanda l'autorisation de pénétrer dans Bouillon, pour y entamer des négociations, que les Liégeois désiraient d'autant mieux voir aboutir, qu’une tempête détruisait leur camp. Les assiégés répondirent qu'ils consentiraient à rendre la place, si dans les sept jours, le comte de Bar n'était pas venu à leur secours. Hugue serait alors conduit devant les reliques du saint. Seul, Renaut le jeune refusa d'accepter ces conditions, mais aussitôt il fut atteint d’une douleur si violente que, sortant du château, il alla demander à saint Lambert sa guérison, promettant de ne rien garder de ce qu'il avait pris à l’église de Liège (1). Quand il revint au château, son frère venait d'y mourir.
Henri de Salm se hâta d'aller conter ces faits à son oncle : la mort de Hugue, la maladie de Renaut, la misère des soldats. Le comte de Bar effrayé consentit à donner aux siens l'ordre de capituler. Ce qu'ils firent le 22 septembre. Le siège avait donc duré plus de cinq semaines.
De ce long et miraculeux récit, on ne peut guère retenir grand chose, sinon que Renaut s'empare, vers 1134, en achetant les châtelains, du château de Bouillon, qu'il s’y installe, avec la complicité ou tout au moins la neutralité bienveillante du Saint-Siège et de l'Empire, en se donnant pour l'héritier de Godefroy; qu'une longue guerre s’ensuivit avec Liége, guerre où la garnison du château fut décimée par la maladie et où Hugue de Bar mourut. Ni Gilles d'Orval, ni le continuateur de Gembloux (2), ni Aubry de Trois-Fontai-
(1) Zbidem, p. 590 « Raynaldus qui ne fieret deditio pertinaciter restiteret grandi dolore membrorum confectus ad feretrum perducitur Sancto satisfecit, voto se obligat quod res ejus nulla ulterius teneraret pervasione dummodo imminens evadere periculum mereretur.
(2) Hist. des Gaules, t. XII, p. 331 « In paucis enim diebus castrum recepit cum Dei et Beati Lamberti auxilio quod multo tempore multorum labore nimio, vix longa reddidisset ».
nes (1) n'apportent de conclusion à leurs récits et comme nous n'avons plus traces d’une action ultérieure de Renaut dans ces parages, il faut aussi admettre que le comte de Bar rendit Bouillon sans condition et qu'il renonça pour toujours à reconstituer de ce côté là les domaines de la Maison d’Ardenne.
2. — De l'héritage de Mathilde, seule la châtellenie de Briey rentra sans violence dans le comté de Bar. L'évêché de Metz l'ayant obtenu, comme ses voisins Verdun et Liége avaient eu leur part, du Saint-Siège, l’inféoda au comte de Bar (?. En effet, si le comte Renaut confirme en 1133 les biens de Saint-Pierremont situés sur le territoire de Briey 6), si son fils Renaut II est plusieurs fois cité dans les chartes de Gorze (4) et comme avoué de cette abbaye, si son petit fils Thiébaut I se qualifie avant d’être comte de Bar de seigneur de Briey, s’il apporte cette terre en douaire à sa fiancée Ermesinde de Luxembourg 6), il n’en est pas moins vrai que le comte Henri IL, le 6 octobre 1225, reprend en fief de Jean d'Apremont, évêque de Metz, Briey et les terres
(1) Aubry de Trois-Fontaines, SS, XXIIT, Chr., an. 1142 « Et ita miraculose in adventu beati Lamberti castrum recepit episcopo quod unus de duobus filiis Hugo nomine qui erat in castro in insaniam versus mortuus est. Alter vero Rainaldus minor Deo permittente evasit incolumis ». Ce passage vient immédiatement après celui que nous avons cité plus haut p. 145, n° 2 et le récit des négociations faites à Rome par le chancelier Aimery en faveur de Renaut.
(2) L'abbé Clouet, Hist. de Verdun, t. 1°", ch. 2 insiste assez longuement sur la réunion de Briey au Comté de Bar « Dès la charte de 1096 (Donation de Saint-Pierremont) on prévoyait sans doute le retour prochain de ce domaine à la ligne barroise, puisqu'on fit garantir la donation de Mathilde par un comte de Montbéliard ». Il s’agit de la souscription de Louis, fils de Thierry II. Ce n’est pas là une preuve que Briey revint en héritage de Mathilde à la maison de Bar. Louis signe la charte parce qu'il est présent à l'acte de donation, rien de plus.
(3) Lainé, Généalogie de la Maison de Briey, p. 16 et Clouet op. cit., I, p. 331.
(4) Cart. de Gorze, édit. A. d'Herbomez, n°s 171, 189, 209 et surtout n° 158.
(5) Arch. M. et M. B. 590, n.. 1.
que possédaient ses ancêtres dans les parages de Briey (1). Même en l'absence de tout document précis, ceci suffit à nous édifier sur la façon dont la châtellenie de Briey est rentrée dans la maison de Bar: elle a été inféodée à Renaut par son frère, l'évêque Étienne, avant 1133. ;
C'était un don magnifique que l’évêque Etienne faisait à son frère. La châtellenie de Briey était considérable et, bien qu’elle ne s’étende pas, comme le voudrait Clouet, jusqu'à Étain, et ne comprenne pas les limites du comté de la Woëvre, mentionné au partage de 870, sa prévôté fut l'une des plus grandes du Barrois et comprit soixante-dix-villages (2).
Le don n’était d’ailleurs pas gratuit et Renaut avait bien mérité de la principauté messine. Nulle part sa politique ne fut plus désintéressée et ce, bien avant que son frère prit possession de l'évêché, du temps de l’évêque Adalbéron. Au milieu des troubles qui désolaient l'évêché de Metz, l'administrateur orthodoxe était Albéron de Montreuil. D'une foi intransigeante, d'une énergie peu commune, ce fils de châtelain lorrain parviendra à la plus haute fortune. Tour à tour archidiacre de Toul et de Metz, prévôt de Saint-Arnoul, princier du chapitre, il fut élu en 1130 à l'archevéché de Trèves et exerça une influence incontestée, tant en Lorraine qu'à la cour de Conrad II, qu'il fit lui-même élire en 1138 (3). Déclaré par Henri IV ennemi public de l'Empire, chassé de Metz, il se réfugie au château de Mousson et accepte l'hospitalité du comte Renaut. Renaut jure de le rétablir dans ses biens à Metz et pour cela, il a recours à un stratagème. Une nuit, Albéron se rend secrètement à Metz et se tient caché dans la maison d’une riche veuve. Le lendemain au jour, il monte à cheval et se fait voir sur la place publique. Une clameur s'élève aussitôt; ceux qui ont des chevaux les enfourchent. Albéron s'enfuit de la ville à
(1) Dom Calmet, I. pr., p. 302.
(2) Ch. Aimond, Etat et dénombrement du duché de Bar, p. 49 et sq.
(3) Bernhardi, Konrad II, p. 15; E. Duvernoy, Le duc Mathieu Ier p. 90.
travers champs, poursuivi par les impérialistes messins. Mais Renaut veille dissimulé dans une embuscade; il tombe sur les Messins au moment propice, les défait et ramène de force Albéron à Metz (1).
Le pieux panégyriste — trop enthousiaste pour être toujours sincère — qui a narré la vie d'Albéron, Baudry, raconte ensuite un fait assez étrange à propos de la prise de Bar et du siège de Mousson par Henri V. D’après lui, Renaut, pour résister aux Verdunois et au comte de Luxembourg, se serait allié avec les Messins. Albéron furieux aurait sellé son cheval et serait parti d'une traite se plaindre à Henri V, dont il était devenu l'ami. Sur ses instances, l'Empereur n'hésita pas à faire la guerre au comte de Bar. Le comte, vaincu et prisonnier, aurait été ensuite rendu à la liberté sui les instances d’Albéron, qui l'aurait ramené chez lui et avec lequel il se lia d’une amitié que la mort seule put détruire. Que vaut le récit de Baudry, quand tant de chroniqueurs nous racontent les faits autrement (). Nous ne voyons pas l'orthodoxe Albéron uni dans cette affaire à l’empereur Henri, contre l’orthodoxe comte de Bar. Cependant, ce qui a pu tromper Baudry, c'est le fait que la guerre entre Verdun et, partant entre l’empereur et Renaut, a eu pour point de départ le refus de ce dernier de combattre les Messins.
Parvenu à l’archevêché de Trèves, Albéron resta l’ami fidèle du comte de Bar, qui devait lui prêter son aide contre le duc de Lorraine. Après la mort d'Albéron IV, évêque de Metz et celle de son successeur éphémère Théotger, Albéron pressa sur l'assemblée messine pour qu'elle choisit comme évêque Étienne de Bar, frère de Renaut (3). Étienne était presque un inconnu pour la Lorraine; élevé par son oncle, l'archevêque de Vienne, Guy de Bourgogne, il était résté constamment auprès de lui et quand Guy fut élu pape, le 1°" février 1119 à Cluny W), Étienne le suivit à Rome. Il en
(1) Baudry, Gesta Alberonis Trevrirensis episc. SS. VIII, p. 247 et sq. (2) Cf. précédemment, p. 132.
(3) Gesta ep. Mettensium, SS., X, p. 544.
(4) U. Robert, Le Pape Calixte II, Paris, 1891, in-8°.
revint évêque de Metz, cardinal et honoré du pallium. Calixte II n'avait pas ménagé les honneurs à son neveu. Étienne devait occuper le siège de Metz pendant quarantetrois ans. Il ne fut pas agréé par l’empereur et ceci s'explique d'autant mieux que, non seulement il était neveu d'un pape qui avait excommunié l'empereur, excommunication à laquelle Étienne avait assisté, mais que sa famille était profondément attachée à la cause romaine, Pendant plus de deux ans, fixé proche sa ville épiscopale, il donna les ordres sur le mont Saint-Quentin. Cependant les choses durent par la suite s'arranger assez rapidement, car, nous le trouvons auprès d'Henri V à la fin de 1124 et au début de 1125 (l. Il participa à l'élection de Lothaire avec lequel il resta lié @). Sous son règne, aidé de Renaut et de Frédéric de Ferrette, il recouvra, sur les usurpateurs de l'évêché, les comtes de Salm et de Limbourg et surtout le duc de Lorraine, les biens dont ceux-ci s'étaient emparés. Le 2 avril 1125, il se rencontre avec ses frères à Senones. Renaut y souscrit la charte épiscopale exemptant l'abbé Antoine des droits de servitude, dans le val de Senones (?). Cinq ans plus tard, Renaut et Frédéric souscrivent une autre charte d'Étienne pour les chanoines de Saint-Sauveur (4). En 1135, Renaut fait partie d’une assemblée qui, sous la présidence de l’évêque de Metz, juge le différend entre Henri de Salm, leur neveu et l’abbaye de Senones ().
En 1131, Étienne fait de son mieux pour établir la paix entre l'évêque de Verdun et le comte de Bar. Il est vrai que ses tentatives ont échoué, non par sa faute, mais bien par les exigences du comte dont Étienne soutenait si ardem-
(1) I souscrit un diplôme de l’empereur pour l’abbaye de Saint-Blaise le 25 décembre 1124 et un second le 5 janvier 1125. Publié par Hergott, Genealogia diplomatica aug. Gentis Habsburgicæ I, 139. — Trouillat, Mon. de l’ancien évêché de Bâle, 1, p. 243.
(2) Dom Calmet, t. IL, 1. 21, ch. 16. — Lothaire fut élu à Mayence, le 30 août 1125.
(3) Dom Calmet, t. II, p.276. Gallia christiana, XII, p. 489.
(4) Gallia christ., XIII, pr., p. 408.
(5) Dom Calmet, IL, pr., p. 305.
ment les intérêts. À son tour, le comte de Bar interviendra entre son frère et le duc de Lorraine (). Enfin, Renaut et Etienne participèrent ensemble à la croisade.
Avec l'évêché de Toul, Renaut n’a eu que fort peu de relations. Au vieil évêque Pibon qui meurt en 1107, succède Ricuin de Commercy, puis, pour quelques semaines, en 1126, Conrad, enfin, cette même année, Henri de Lorraine dont l'épiscopat devait se prolonger jusqu’en 1165. Renaut est témoin de l'accord intervenu à Rethel entre l’évêque et le comte de Toul, Ferry. Cet accord se trouve confirmé par une bulle du pape Innocent II, datée de Pise, le 7 juin 11362. L'évêque Henri dans la charte de confirmation de l’abbaye de l'Etanche du 10 août 1149 à Varangéville nomme le comte de Bar parmi les donateurs (3). Quant au comte Ferry de Toul, qui avait rendu en 1134 le très grand service à Renaut de lui ménager une paix honorable avec Verdun, nous savons que sa mère épousera le comte de Bar en secondes noces. En 1142, Renaut souscrit la charte de Ferry, par laquelle celui-ci reconnaît le don fait par le duc Mathieu à l’abbaye de Tart de cinq places à faire le sel aux salines de Vic, don qui a été fait par la main du comte de Bar ).
3. — Les relations de Renaut avec le duché de Lorraine n’ont sans doute pas été nombreuses, les documents contemporains n’en portent en tous cas guère de traces. Thierry, le fils de Gérard d'Alsace, achève son règne en 1115. Simon I‘, qui lui succède, aurait entamé une longue guerre avec le comte de Bar. Digot, dans son Histoire de Lorraine nous la raconte au long (5). D’après lui, Albéron de Montreuil, devenu archevêque de Trèves, serait entré en guerre avec le duc Simon et aurait appelé à son aide l’évêque
1) Cf. plus loin, p. 157.
2) Dom Calmet, IL, pr., p. 311.
3) Dom Calmet, II, pr., p. 333; Hugo, Traité historique, pr., p. 73. 4) Dom Calmet, II, pr., p. 322. — Pour les autres éditions. Cf. E. rnoy, Le duc de Lorraine Mathieu Ie’, cat. des actes, n° 8.
Digot, Hist. de Lorraine, t. Ier, p. 314-318.
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Étienne et le comte Renaut. Avec eux, il aurait assiégé Sierck; mais le duc les vainquit tous-trois à Macquerey (1) L'empereur Lothaire aurait alors imposé la paix aux belligérants.
La paix ne dura pas et Albéron de Montreuil reprit, quelque temps après, les hostilités. Aidé de son neveu, Geoffroy de Fauquemont, il envahit le duché et vint mettre le siège devant Frouard que défendait Henri de Salm. Celui-ci fut tué (2), et le duc vaincu s'enfuit à Nancy. Ceci se passait en 1132. Jusque là, le comte de Bar qui possédait le château de l'Avant-Garde () et Étienne de Metz qui tenait celui de Condé (4), proche Frouard, n’avaient pas bougé. Mais Simon, ayant refusé au comte de Bar de l’aider contre l'évêque de Verdun, Renaut pour se venger et Étienne pour venger son frère, entrèrent en campagne, s'emparèrent de nombreux châteaux lorrains et vinrent mettre le siège devant Nancy. Le duc de Lorraine accepta une seconde fois la paix, par l'intermédiaire de Lothaire et recouvra ses châteaux moyennant rançon. Cette paix ne fut pas admise par l'archevêque de Trèves qui continua la guerre; mais, abandonné par Bar et par Metz, il fut vaincu et vit ses terres ravagées. Tel est très résumé, le récit de Digot qui, d’ailleurs, n’a fait que répéter Wassebourg, le P. Benoit Picart, Dom Calmet et ChevrierE). M. Chr. Pfister a fait justice du récit de cette campagne et du prétendu siège de Nancy, encore accepté par de récents historiens (6). Or, les uns et les autres ont puisé dans
(1) Macheren, Moselle, canton de Saint-Avold.
(2) Ceci est certainement une erreur. Henri de Salm, fils d'Hermann de Salm et d’Agnès de Bar était en 1132 probablement trop jeune pour prendre part à la guerre et en tous cas il vécut quelque quarante années au-delà au moins. Quant à son grand père Henri, PAR d'Hermann, il était mort avant 1127.
(3) Commune de Pompey. Ce-château n'existait d'ailleurs pas à ce moment là. Comment Etienne de Metz le possédait-il ?
(4) Auj. Custine, Meurthe-et-Moselle, arrond. et canton de Nancy.
(5) Wassebourg, f° 292, P. Benoit Picart, Origines, p. 221; Dom Calmet, II, col. 607; Chevrier, II, p. 108-115.
(6) Chr. Pfister, Histoire de Nancy, t. I*', appendice au ch. IV, p. 115 et sq.
le mémorial de Louis de Haraucourt et dans l'épitome de Jean d'Aucy (1. Ce ne sont pas là des sources, et il faut avouer qu'aucune chronique ne fait mention d’une longue lutte entre Bar et la Lorraine sous Renaut et Simon I‘.
Sous Mathieu [° qui succéda à son frère Simon en 1139, il n'y eut aucune guerre entre le comté de Bar et la Lorraine. M. E. Duvernoy qui a écrit l’histoire du due Mathieu attribue cette absence d’hostilités, étrange entre deux princes belliqueux comme l’étaient Mathieu et Renaut, au manque d'unité géographique de leurs états. « Ces relations pacifiques, dit il, tiennent à ce qu’alors la puissance territoriale du duc et du comte n'était pas encore bien affermie et que l’un et l’autre avaient trop à faire dans leurs possessions pour aller chercher querelle au dehors : un état n'entre d'ordinaire en opposition avec ses voisins qu'après s'être constitué et organisé et alors la lutte contre l'étranger achève d'établir son individualité ®). » Si cette dernière réflexion du savant lotharingiste est exacte, du moins ce que nous savons des guerres extérieures de Renaut ne nous permet pas de souscrire entièrement à ses conclusions. De deux choses l’une, ou les chroniqueurs, d'ailleurs peu nombreux à cette époque, ont négligé de nous parler des relations de Renaut et de Mathieu, ou plutôt la politique du comte de Bar, trop.occupé ailleurs, ne l’a pas entraîné contre la Lorraine.
En revanche, l’évêque de Metz, Étienne de Bar, a eu maille à partir avec Mathieu. Le détail de leur querelle n’est pas connu. iLes Gesta episcoporum Mettensium notent seulement qu'Étienne, poursuivant le duc, l’assiégea dans son château de Prény. L'assaut allait être donné à la forteresse quand Renaut intervint et l'empêcha (3). C'est tout ce que nous savons, les Gesta ne nous disent pas pourquoi, ni
(1) Le mémorial, frag. dans Mory d’Elvange, édit. Doc. hist. Lorr., +. XIII; Jean d’Aucy, Bibl. Nancy, mss. 727.
(2) Duvernoy, Le duc de Lorraine Mathieu 1°", p. 80-81.
(3) Gesta ep. Mettensium, SS., X, p. 545.
comment le comte de Bar intervint dans cette affaire, que M. Duvernoy place en 1144 ou 1145 (1).
Nous avons vu combien, sous Henri V, les relations ont été tendues entre l'Empire et le Barrois. A la mort de Henri V, les princes impériaux se réunirent à Mayence pour lui donner un successeur. Il est fort possible, sinon certain, qué Renaut assista à cette réunion (2. Lothaire de Supplimbourg, le candidat romain, fut élu contre les Hohenstaufen et s'empressa de rendre hommage au Saint-Siège (3). En 1131, le pape Innocent II et l'Empereur se rencontrèrent à Liége, en présence de Saint Bernard. Renaut était présent à l'entrevue, ainsi que le duc Simon de Lorraine, puisque tous deux souscrivirent un diplôme pour Saint-Jean de Liége (4. Lothaire séjourna ensuite presque constamment en Italie. Quand il mourut, en 1138, Renaut fit partie de la diète chargée de lui choisir un successeur. Nous le voyons, en effet, souscrire l'une des premières chartes de Conrad III, celle par laquelle l'Empereur confirme à Strasbourg l'accord entre l’évêque de Bâle et l'abbé de Celle Saint-Pierre (5).
L'année suivante, Conrad IIT tint une importante diète à Strasbourg, du 22 au 28 mai 1139 (6). Renaut y assista avec le duc de Lorraine, Mathieu I*, et les évêques de Metz et de Toul. Il y signa un diplôme par lequel l'Empereur reconnaissait les libertés de l’abbaye de Seltz (7), Deux ans après, le jour de Pâques, 30 mars 1141, Renaut assiste à une nou-
(1) M. Duvernoy, op. cit., p. 54, s'appuie, pour fixer cette date, sur ces faits : 19 L'évêque Étienne est à la croisade en 1147 et 1148, le comte de Bar meurt en 1149, donc le siège de Preny a eu lieu avant 1147; 20 en 1142, des actes prouvent que les relations entre Metz et la Lorraine sont très amicales ; 30 une lettre de Saint Bernard, attribuée à 1144 ou 1145, déclare que l'évêché de Metz est dévasté par un ennemi.
(2) Son frère, l'évêque Étienne de Metz, y assistait du moins.
(3) W. Bernhardi, Lothär von Supplinburg, 1879.
(4) Dom Calmet, t. II, pr., p. 292.
(5) A. Schæpflin, Alsatia diplomatica, 1, n° 265, p.219,
(6) Bernardi, Konrad III, p. 82; E. Duvernoy, Le duc de Lorraine, Mathieu Ie", p. 36.
(7) A. Schæpflin, op. cit., I, n° 267; Stumpf, Kaisersurkunden, n° 3387.
velle diète de l'Empereur tenue également à Strasbourg. Le duc de Lorraine et l'évêque de Metz s'y trouvent aussi, Après quoi, l'Empereur se rend à Metz, où viennent le retrouver les évêques de Toul et de Verdun: Renaut accompagne Conrad dans ce déplacement (1). Il assista peut-être à d'autres diètes impériales sans que sa présence ait laissé de traces. IL suivit l'Empereur à la croisade.