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Le comte de Bizemont

’ai su, mon cher Emile, que vous attendiez de moi quelques lignes d’avantpropos, en tête de la notice que vous consacrez au comte G. de Bizemont et à son œuvre. C'est m'inviter à une tâche toujours difficile, souvent délicate. Aussi, consultant plutôt mon inclination que votre attente, je me serais peut-être dérobé à ce périlleux honneur , laissant la place

à un plus digne ; mais je connais les ynérites de votre travail, vos épreuves sont là sous mes yeux , et je cède volontiers à cette amicale sommation.

Elle est d’ailleurs attachante, la figure de Bizemont que vous esquissez si finement, quoique à larges traits, et avec votre habituel entrain Il semble donc bien naturel qu’elle vous ait séduit, et Von saisit tout de suite par quelle secrète affinité.

Ne s’agit-il pas , en effet, d’un officier démissionnaire, s’adonnant au dessin et à la gravure, amateur et collectionneur d’objets d'art, directeur d'un musée, et membre d’une académie provinciale ?

En écoutant la lecture de votre notice à la Société des sciences d’Orléans, un rapprochement s’offrit tout spontanément ci l’esprit de vos confrères ; le contraire surprendrait.

Ne poussons pas la comparaison trop loin, puisque vous n’avez pas été au service du Grand-

Turc. Mais , si la nécessité vous avait contraint à vivre de votre burin , nul ne doute que , vous aussi, vous n eussiez produit un œuvre considérable et digne d'attention, tant vos premières planches indiquent de facilité , de science et de goût.

On peut donc , sans flatterie, vous appliquer le jugement de Cochin à propos du comte de Bizemont : « Ici le métier est uni avec l’art , et ce sont deux choses dont la réunion ne me semble être facile que pour ceux qui en font profession. »

Cette profession de graveur, vous y êtes entré de plain pied , sinon par une pratique assidue, du moins grâce à Vétude approfondie des procédés si divers de la gravure. Ces connaissances techniques donnent même à votre critique une singulière autorité , dans vos charmantes et substantielles monographies de nos graveurs Orléanais. De ces artistes au talent inégal , au mérite parfois contestable, vous pesez le fort et le faible , en justifiant toujours votre opinion ,

sans parti pris , sans préférence et sans exclusivisme d'école ou de personne, seulement en homme du métier et en homme de goût.

Voilà précisément ce que je redoutais! Avec vous, j'oublie Bizemont : revenons-y bien vite.

O71 m excusera de ne pas m attarder sur la carrière militaire d'André- Gaspard- Parfait, comte de Bizemont, encore moins sur ses exploits dans la garde nationale. Il semble d’ailleurs être revenu assez vite, sachons-lui-en gré, de son engoûment pour la milice citoyenne , plus prompte, dit-on, à attaquer les institutions du pays qu’à les défendre. C'était une nouveauté pour laquelle d’excellents esprits ont fait de beaux rêves, bien quelle n’ait, au surplus, que les mauvais côtés de l’armée , dont elle méconnut toujours la discipline. Dès que la garde nationale cesse d’être ridicule, elle devient dangereuse: l’expérience n'est plus à tenter.

L'amour de Bizemont pour Horace prouve certainement un goût délicat et un esprit cultivé,

mais il me touche assez peu, parce qu'il gâte son modèle , faute d'en imiter la concision. D'ailleurs, les hommes universels sont rares ; ici la note artistique domine tout, et se manifeste largement sous trois aspects : le graveur, l'amateur , le directeur du musée.

Du graveur, vous avez tout dit excellemment, et sa parfaite connaissance du dessin au point de pratiquer tous les genres, et sa science de la gravure dont il expérimenta tous les procédés. Ne trouvez-vous pas, cependant, qu'il y a lieu de regretter un peu cette variété meme et cette mobilité du goût? Il me semble que si un tel artiste, au lieu de viser à V omniscience, s'attachait à un seul genre, celui qui correspond le mieux à ses aptitudes, il en pénétrerait les secrets et y atteindrait la perfection.

Ainsi, pour Bizemont , des qualités de premier ordre, l'indépendance de l'allure , la pureté et la délicatesse du dessin, la vigueur et le moelleux des tons, trahissent un véritable tempérament,

à en juger par les charmantes fantaisies quil a si lestement enlevées. On s’arrête pourtant étonné devant tant de paysages ou, trop souvent, la composition est froide et sèche , ce qui peut tenir au modèle , et l’exécution lourde et embarrassée, ce qui est le fait de l’artiste. C’est le plus frappant contraste avec la grâce, la fraîcheur et la souplesse, qui semblent d’ailleurs et restent au fond, j’en suis convaincu, la caractéristique du talent de Bizemont.

Et pourtant il fut surtout, et il resta graveur de paysages !

Les maîtres qu’il joréfère, en ce genre, se nomment Pérignon , Kobell, Robert et Desfriches. Pour ces deux derniers, du moins , et s’il avait souci de traduire fidèlement leurs spirituelles esquisses, c’était bien l’occasion pour le comte de Bizemont d’ abandonner les traditions de la gravure classique, ou il se montrait inégal, pour ne pas dire inférieur, et de se livrer tout entier aux capricieuses fantaisies de l’eau-forte

et de ses dérivés, plus sympathiques à son genre de talent.

A voir le grand nombre de dessins où Desfriches emprunte ses inspirations les plus fraîches à Combleux et aux environs, je m'imagine qu’il rencontrait chez notre graveur , au Petit-Poinvillc, une large et gracieuse hospitalité. Bizemont, d’ailleurs , avait retrouvé Desfriches et son procédé de dessin à la pierre noire sur papier plâtré, jusqu’au fond de V Orient, dans la personne d'un de ses meilleurs élèves ou imitateurs , le comte de Choiseul- Goufjier , ambassadeur en Grèce et à Constantinople, où il formait une riche collection d’antiquités. C’est de là quil rapporte à Chantcloup , dans le cercle royal des exilés, son surnom de Grec.

Pour choisir ses modèles de gravure, Bizemont n’avait pas à chercher bien loin. Il en trouvait à souhait dans les tableaux de sa galerie et dans ses cartons de dessins. Vous avez eu l’exccl-

lente idé e, avec le catalogue de son œuvre , de publier aussi celui de sa belle collection , ce qui le fait revivre tout entier.

Les collectionneurs , ces braves gens que nous avons tous les deux tant de raisons d’aimer, les chers défunts et les vivants, curieux de tout ce qui est beau ou amoureux d’une spécialité , ont contribué ci préserver, à augmenter le commun patrimoine artistique. Les collectionneurs , disje, étaient nombreux autour de Bizemont. Ce furent mon proche voisin le président Haudry, Desfriches, Le Normant du Coudray, Miron et Gombault, pour citer les principaux .

A tous , le graveur emprunta une toile ou un dessin ; mais c’est encore chez lui, je l’ai dit, qu’il trouva le meilleur fond. C’est que son cabinet fut choisi pièce à pièce et composé avec un jugement sûr , une grande pénétration, un goût exquis ; il n’y admettait rien de médiocre. Et tout Orléanais qui se respecte garde, dans le coin familier , une gravure de Bizemont ou un dessin

à son estampille, un livre de Le Normant du Coudray portant son chiffre à Vencre rouge ou noire , un paysage de Desfriches. Certains y ajoutent un portrait de Jeanne d' Arc et du grand Evêque, un croquis de Pillon, un crayon de Pensée, une aquarelle de Chouppe ; et vos amis, une eau-forte de Davoust.

Mais les collections particulières ne sont pas éternelles. Le comte de Bizemont avait vu le vent des révolutions disperser, comme des feuilles desséchées, les tableaux des plus belles galeries. Il sinquiéta de savoir ce qu’il adviendrait des épaves recueillies par quelques fervents amateurs. Impuissant à sauver, autrement que par son burin, quelques-uns des intéressants édifices de sa ville natale, il voulut , du moins, abriter pour toujours les œuvres d’art, tableaux, sculptures, meubles, en un dépôt qui servît à la fois d’ Archives du goût public et de Conservatoire pour l’instruction des artistes. C’est la pensée qui préside à l’organisation des Musées.

Directeur, en 1824 , de celui cl’ Orléans, M. de Bizemont en fut aussi le principal fondateur , puisqu’il en constitua le noyau par de larges emprunts à sa propre collection , tradition qui ne s’est pas perdue de nos jours. Vous donnez la liste des quarante -quatre tableaux, sculptures ou dessins, dont il se dépouilla généreusement dans l’intérêt public.

Ce bel exemple fut suivi, et Bizemont n’épargna aucune démarche, aucuns soins, pour augmenter le nombre de ses imitateurs. Il aidait même un peu les récalcitrants ; et ceux qui connaissent la manière assez brusque dont l’un des bijoux du Musée y fit son entrée retiennent un sourire en lisant ces quelques mots du dernier catalogue : « Le comte de Bizemont reçut de Mme d’Autroche le beau paysage de Decker. »

M. Marcille, le père, aida au classement et à l’estimation des tab'eaux du jeune Musée. Favorisée par le succès, cette création a pris, de nos jours surtout , un merveilleux développe-

ment , paisqu elle exige maintenant la présence de trois directeurs : MM. l'abbé Desnoyers, Sainjon et Eudoxe M ar cille ; c'est tout dire.

Aussi je serais bien étonné si le critique distingué, M. Clément de Bis , revenant aujourd'hui visiter notre Musée de peinture , s'avisait de tremper sa plume dans une encre aussi mordante que jadis, dans un article de /'Artiste ( mai-juin 1841). Il y critiquait tout : l'organisation, le classement, le livret, l'ignorance du directeur et l'encombrement par les œuvres du comte de Bizemont. Mauvaise humeur à part, M. Marcille a depuis passé par là, et tout est rentré dans l'ordre. .

Puisque son nom revient sous ma plume, c'est par lui que je veux finir. Ses émouvantes obsèques viennent d'avoir lieu, deuil public, où se pressait respectueusement toute notre ville. Je sais, mon cher Emile, quelle était votre mutuelle sympathie, et combien fut maudite la maladie qui vous interdisait de rendre un

suprême et pieux hommage à cette nature supérieure, à ce parfait homme de bien , à cet esprit vif et délicat , à ce cœur chaud, à celui que nous aimions tous.

Mais l'humanité est ainsi faite quelle se hâte de tempérer l'amertume des regrets par une pensée consolante ; et déjà V opinion publique vous indique comme devant recueillir une part cle ce noble héritage. C’est que, pour les œuvres de dévoûment, dans notre pays et dans cette ville d'Orléans, les hommes ne manquent jamais ; et qu’un judicieux instinct les désigne par

avance.

13 décembre 1800.

J'écrivais cet avant-propos sous te coup d'une profonde tristesse, sachant que la maladie dont souffrait notre excellent ami est de celles qui ne pardonnent pas. Pouvait-on espérer, du moins, quentouré d’un tendre dévoûment et de soins affectueux, il survivrait de longs mois, un an peut-être? Il n’en a rien été.

Des crises de plus en plus rapprochées, de plus en plus graves, acceptées et supportées avec l’héroïque courage d’un soldat du Christ, ont rapidement épuisé les sources de la vie. Emile Davoust vient de s’éteindre !

D'autres diront combien il était apprécié , dans nos Sociétés savantes, pour ses mérites d'érudit, d'homme de goût , de dessinateur habile, toujours

disposé à mettre son crayon ou son burin au service de tous.

On rappellera quelle place il tenait dans ce pays de La Ferté-Saint- Aubin, qui nous l’avait ravi et auquel tant de liens l’attachaient ; comme il s’y mit au premier rang pour défendre les idées d'ordre et de conservation , au sens le plus libéral, le plus conciliant et le plus élevé; y marchant , ainsi qu’au feu jadis, de la plus crâne allure.

Longtemps on gardera le souvenir de ce causeur aimable, de ce caractère en dehors, de cette imagination vive, enthousiaste et quelque peu méridionale, du gai camarade , de l’hôte charmant .

Ces qualités brillantes et solides à la fois lui gagnèrent tous les cœurs, lui conquirent des amitiés nombreuses et dévouées.

Mais ce que je tiens à dire, c’est que , tendre et affectueux comme son père , il était aussi toujours prêt à rendre un service avec cette

bonne volonté , cet empressement, qui en fout toute la grâce et en doublent le prix.

Ce que je veux louer , par-dessus tout, et ce que Von ignore le plus en lui , car il en dérobait à tous la connaissance avec un soin jaloux, c’est l’homme de bien.

Sa générosité, c’est trop peu dire , sa charité veillait incessante, inépuisable, exercée discrètement, simplement . avec l'intelligence et la recherche des plus exquises délicatesses.

Pour me résumer , Emile Davoust est un clés rares hommes dont on puisse dire :

« Ceux qui n'ont fait cpie V entrevoir en gardent le plus aimable souvenir; à ceux qui le connaissaient mieux, il laisse les plus amers regrets. »

Seule désormais à pratiquer les traditions charitables, la digne compagne de sa vie s'y dévouera de toute la tendresse de son cœur.

Elle trouvera, dans l’estime et la sympathie qui s’attachent à elle-même , non pas certes la

consolation de sa douleur, cest plus haut qu’il en faut chercher la source , du moins le courage de survivre à une mémoire chérie en la faisant encore bénir.

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