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GRAVEUR ORLÉANAIS

L’art de la gravure est un art éminemment français; la gravure à l’eau-forte, en particulier, et la plupart des genres qui dérivent de ce procédé, semblent s’accommoder merveilleusement avec le caractère de notre pays. Elle en est la véritable expression par sa légèreté, par sa fantaisie, son originalité et son indépendance.

Aussi, à côté de tous les artistes qui se sont illustrés dans la pratique de cet art, se rencontrent des amateurs et des hommes du monde, tout acquis à la culture du dessin, qui se sont voués avec passion à l’étude de la gravure, et un grand nombre d’entre eux se sont fait une réputation méritée.

La ville d’Orléans, à toutes les époques, a tenu une place respectable dans l’histoire des arts en France; et, pour ne citer que les plus connus, Androuetdu Cerceau, Etienne Delaulne, Michel Corneille, Etienne Baudet, Charles et Louis Simonneau, François et Jacques Chéreau, Gabriel Huquier, Jean Mo}^reau, Aignan Desfriches et Beauvais de Préau, forment un groupe nombreux d’artistes de talent.

A ces noms, célèbres à juste titre, il convient d’ajouter celui de M. le comte André-Gaspard- Parfait de Bizemont-Prunelé, qui fut un appréciateur distingué du talent des artistes, un de leurs bienfaiteurs et un de leurs plus grands amis, qui fut lui-même un dessinateur de premier ordre, et qui sut, grâce à la souplesse de son talent, pratiquer avec honneur et succès presque tous les procédés de la gravure.

Le suivre pas à pas dans ses travaux et dans

ses productions diverses, étudier son œuvre complet, c’est passer en revue les différentes méthodes de l’art du graveur, c’est s’initier à tous les secrets du métier qui ont passionné les artistes les plus éminents comme les plus modestes amateurs.

Est-il rien de plus séduisant, en effet, pour un artiste, un peintre, un dessinateur, que d’ètre soi-même le propre vulgarisateur de son œuvre, que de rester soi-même dans les nombreuses épreuves issues d’une planche de cuivre gravée avec tous les soins amoureux de l’artiste, que de reproduire un portrait, une composition, un souvenir, en autant d’originaux qu’il conviendra de le faire?

C’est ce que la gravure, et particulièrement la gravure à l’eau-forte, et les méthodes qui en découlent, mettent à la disposition des artistes qui les pratiquent.

Le comte de Bizemont eut, au plus haut degré, cette passion de la gravure, qu’il pratiqua avec un incontestable talent. Il cultiva cet art aux temps heureux de sa vie; et, dans la mauvaise fortune, au cours de ses longues années d’exil, il lui dut les consolations morales, et aussi la vie matérielle et le pain de chaque jour. Au

retour dans ses foyers, il lui consacrera la part la meilleure de sa vie, il perfectionnera son talent, il travaillera sans relâche jusqu’à faire à son art de prédilection le sacrifice de sa vue.

M. le comte André-Gaspard-Parfait de Bizemont-Prunelé est né en 1752, au château de Tignonville, en Beauce, résidence héréditaire de l’ancienne et noble famille de Prunelé.

Le château de Tignonville est aujourd’hui détruit; il a été rasé à l’époque de la Révolution; seule une partie des souterrains et des caves subsiste au milieu d’un jardin.

Il ne reste qu’un seul souvenir de la famille de Prunelé dans la commune de Tignonville, c’est une inscription gravée à l’entrée du chœur de l’église, où l’on distingue, sur une pierre tombale, les noms de « Parfait... » et « Prunelé », avec la date de 1794.

La famille de Bizemont, dont il est fait mention dès 1459, était originaire de Picardie; elle devint orléanaise en se fixant dans le Hurepoix.

Elle porte pour armes : d’azur au chevron d’or, accompagné en chef de deux croissants d’argent, et en pointe d’une molette d’éperon d’or, avec la devise : Jungat stemmata virtus.

Ses alliances principales furent : Parent, en 1536; de Neufville, en 1581; Cranson, en 1640; du Noyer, en 1684; de Sainxe, en 1718; de Lannoy, en 1750, et Prunelé, en 1750.

Ses fiefs étaient : le Buisson, Mondeville, le Tertre, Chalambier, Loutteville, la Roche- Corbeau (1).

La maison de Prunelé était l’une des plus anciennes et des plus illustres familles de l’Orléanais. Il est fait mention d’elle dès 1180. Elle a donné au clergé (2), à l’armée et à la cour les personnages les plus éminents.

Le prénom de Parfait, qu’elle transmit sans interruption à sa descendance mâle, par ordre de primogéniture, lui fut donné par Philippe- Auguste, qui avait qualifié l’un des membres de de cette famille à la croisade de lnvictus, Pius et Perfectus .

Elle a pour armes : de gueules à 6 annelets d’or, 3, 2 et 1.

Au château d’Yèvre, on voit encore le blason de cette famille, avec les lettres initiales 7. P. P., qui ont été interprétées à tort Jean-Parfait

(1) Manuscrits du chanoine Hubert, vol. II, f" 2. (Bibl. d’Orléans.)

(2) Guy de Prunelé, évêque d’Orléans au XIV* siècle.

Prunelé. Ces initiales doivent être rapprochées, au contraire, des épithètes Invictus, Pius et Perfectus, qu’elles rappellent et qui sont inséparables des armoiries.

Les alliances de la maison de Prunelé dans cette longue période de six siècles, de 4180 à 1780, furent nombreuses et illustres. Les principales sont : Agnès, Jeanne, d’Averton, de Patay, le Baveux de Macherie, d’Illiers, de la Chapelle, de Beauveau (1470), Le Roy, de Dreux, le Veneur, Pinard, de Marolles, de Theillay, de Mornay, de Refuge, de Fontenil, de Liou ville, Lange, de la Barre, d’Anouville, de Tussay, 1452; du Plessis, 1465; de Ballu, 1486; de Mesange, de Gaudin, 1570 ; de Riolle, 1598 ; de Graffard, de Boulchard, de Mervilliers, de Montdoré, de Rigué, 1656 ; de Grouche, des Ligneris, 1525 ; de Monceau, 1567; de Saint-Paul, de la Taille, de la Lande, 1606; de Cormont, 1625; de Jaucour, de Savoie, des Acres, de Pavielle, de Frouville, d’Ardenay.

Les alliances des filles se firent dans les maisons de Chambray, de Laval, Le Bouteiller, de la Chapelle, de Villiers, de Beauvilliers, 1404; des Hayes, de Boissjq d’Allouville, de la Taille, de Verdun, Douard, Raimbert, des Moustiers,

de Lescot, 4592; de Champgrand, de Saint- Simon, de Lautrec, de Tascher, de Villezan, de Ja Taille. 1645; Hérouard, 1652; de la Ferrière, 1654; de Leviston, 1654 ; de Bizemont, 1750; de Morogues, 1758.

Ses fiefs étaient : Herbaut, la Porte, Châteauvieux, Courbanton, Beraut, Gondreville, La Rivière, Mervilliers, Prunelé, La Salle, le Peray, Tignonville, Liouville, Rouvray-Sainte-Croix, Romainville et Méréville (1).

Le jeune André-Gaspard -Parfait de Bizemont quitta de bonne heure le toit paternel et fut envoyé au collège de Meung-sur-Loire, célèbre alors par la renommée de ses professeurs. Il y fit ses premières études et les continua jusqu’en rhétorique, puis il termina ses humanités à Orléans.

Doué d’un esprit souple, profondément observateur des hommes et des choses, il dut à sa riature élevée d’arriver à l’âge d’homme avec une instruction complète, et des dispositions artistiques naturelles dont il avait fait preuve dès ses premières années de jeunesse, s’il est permis d’en juger par les dessins fantaisistes et

(i) Manuscrits du chanoine Hubert, vol. I, f° 236. (Bibl. d’Orléans.)

variés dont il se plaisait à illustrer les pages de ses livres d’études.

Le moment étant venu de choisir une carrière, il suivit d’instinct la tradition de sa famille, et se fit soldat comme tout bon gentilhomme avide d’indépendance personnelle et d’activité.

Il atteignit rapidement le grade de capitaine de cavalerie et fut bientôt pourvu d’une charge d’écuyer du roi. Il dut alors résider à Paris, et poursuivit brillamment sa carrière militaire, au cours de laquelle il mérita d’être reçu chevalier de Saint-Lazare et de Notre-Dame du Mont- Carmel et chevalier de Saint-Louis.

Mais ni la situation élevée qu’il occupait, ni les agitations du train de vie dans lequel il était emporté, ni les exigences de sa charge, n’avaient étouffé chez l’écuyer du roi son amour pour les arts ; il se plaisait à rechercher la société des artistes, à s’éclairer de leurs conseils, à partager leurs travaux. Particulièrement lié avec Charles Gaucher, le célèbre et délicat graveur des portraits de l’avocat du Paty, du Dauphin de France, du duc de Brissac et de tant d’autres planches remarquables, Bizemont se fit son élève, et fréquenta assidûment son atelier. C’est sous l’œil de ce maître qu’il fit ses premiers essais, c’est

dans son amical commerce qu’il fut initié à la connaissance de tous les procédés si variés de la gravure, de la gravure à l’eau-forte, et des diverses méthodes qui en dérivent. C’est grâce à ces excellentes leçons que, secondé par une audacieuse facilité, il put aborder tous les genres, avec la meme connaissance du procédé et avec le même esprit.

L’armée, la cour et la ville, ne devaient point cependant le retenir longtemps à Paris; et, après peu d’années, malgré la carrière brillante qui s’ouvrait devant lui, Bizemont revint à Orléans. 11 s’adonna alors tout entier à l’étude et à la pratique des arts.

Particulièrement lié avec Haudry, le célèbre collectionneur, et avec Desfriches, dont il se plaisait à graver les dessins, il prêta à ce dernier son concours le plus dévoué pour la fondation de l’école de dessin d’Orléans. Il mit à sa disposition toute son influence, et il obtint par lettres du 15 juillet 1786 que l’école académique d’Orléans fût affiliée à l’Académie de peinture et sculpture de Paris, et il en fut nommé à l’unanimité le trésorier perpétuel.

Les relations suivies qu’il avait conservées à

Paris dans le monde des arts, avec M. Cochin, le célèbre graveur, M. Coustou, le sculpteur, M. Soyer, l’ingénieur des turcies et levées, qui fut aussi un artiste de talent, avec des amateurs^ comme M. L. C. de Carmontelle (1), le comte de Caylus (2) et tant d'autres, avaient contribué à développer ses heureuses dispositions, à former son goût et à le placer au rang le plus distingué dans la ville d’Orléans. Sa sollicitude constante pour les beaux-arts, ses études et ses recherches spéciales, auxquelles il semblait vouloir consacrer tout son temps, le firent appeler, en 1787, au sein de l’Académie Royale des sciences, belles-lettres et arts d’Orléans. C’est à cette occasion qu’il grava le joli cartouche destiné à servir de cadre au diplôme de cette compagnie.

Déjà, du reste, l’année précédente, en 1786,

(1) M. L.-C. de Carmontelle traça les portraits d’un grand nombre de personnages de son temps, et grava lui-même, à l’eau-forte, des planches spintuellement touchées.

(2) Le comte de Caylus, archéologue et écrivain distingué, dessinateur et graveur, fut un des premiers qui remuent en honneur les chefs-d’œuvre de l’antiquité, par ses écrits comme par ses gravures. Il contribua pour une large part au grand mouvement artistique de la fin du XVIIIe siècle, et prépara les voies à Louis David, qui devait fonder la nouvelle école.

son talent avait été consacré par M. Cochin, dans une longue lettre adressée à Desfriches au sujet de la nomination de M. Bardin aux fonctions de professeur à l’école gratuite de dessin d’Orléans. M. Cochin n’ignorait pas le dévoûment de Bizemont à la cause des arts, il savait qu’il avait secondé Desfriches de tous ses efforts dans la fondation de cette école, et se plaisait à rendre hommage à sa haute compétence.

Les planches dont il est question dans la lettre de M. Cochin sont des sujets d’ornement ; elles avaient été offertes par Bizemont au directeur de la nouvelle école pour servir de modèles aux élèves.

Après des considérations sur le choix de M. Bardin comme professeur à l’école gratuite, M. Cochin s’exprime en ces termes :

« J’ai vu avec la plus parfaite satisfaction les talents de M. le comte de Bizemont. J’avoue que j’ai été surpris du degré de talent qu’il a acquis dans la gravure ; il a fallu une furieuse ténacité pour acquérir ce degré de propreté dans l’exécution qui parait dans les deux « Vases » ; c’est être graveur dans toute l’étendue du mot. Il est certain qu’on vivrait à Paris, et très hon-

nêtement, avec ce degré de talent. Cela passe l’amateur. J’ai sans doute été très satisfait du « Confessionnal » ; cela est dessiné et gravé avec goût, mais quelques amateurs sont arrivés à peu près à ce degré. Ici, il y a de l’art, mais dans les « Vases », le métier est uni avec l’art, et ce sont deux choses dont la réunion ne me semble être facile que pour ceux qui en font profession.... »

Tel fut le jugement porté par un des maîtres de l’époque. Il est inutile d’y ajouter le moindre commentaire.

Bizemont s’était ainsi fait une place honorable parmi ses concitoyens. Il partageait sa vie entre ses études favorites et les voyages. Il avait une prédilection pour le Midi ; l’Italie l’attirait particulièrement, avec tous ses monuments magnifiques et les chefs-d’œuvre de ses galeries publiques et privées.

Il y fit un long séjour, d’où il rapporta de nombreux souvenirs, et il y compléta ses connaissances artistiques par l’étude la plus approfondie des diverses écoles.

Mais cette heureuse quiétude devait être troublée. L’artiste, généreux et dé voué, allait déposer son burin, sa pointe et son crayon, pour rede-

venir le soldat qu’il avait été dans sa jeunesse, et se trouver de nouveau mêlé à la vie publique.

En effet, l’année 1789 venait de s’écouler. — Les grands événements qui l’avaient marquée avaient produit partout la plus profonde émotion, et à Paris comme dans les provinces, l’agitation était vive dans tous les esprits.

A Orléans, dès le 17 juillet 1789, au lendemain de la convocation des états-généraux, s’était formée spontanément et par enthousiasme la garde civique volontaire ; M. de Cypierre, intendant de la province, l’avait divisée en sept compagnies, sous le commandement de M. Dulac de la Varenne, colonel.

Cette garde civique Volontaire avait pris un rapide développement pour former bientôt le corps important des volontaires nationaux Orléanais. Mais en même temps l’indiscipline avait pénétré dans les rangs. Il fallut donner au commandement plus d’importance et de force, et bien que Bizemont eût cherché d’abord à se tenir à l’écart, la sympathie et la confiance qu’il inspirait, ainsi que son passé militaire, le firent désigner en 1790 pour le grade de lieutenant-colonel afin de seconder le commandant de la Varenne.

Le choix dont il était l’objet avait été fait dans les circonstances les plus flatteuses.

En effet, le 15 mars 1790, les officiers de la garde nationale d’Orléans, désirant nommer pour leur lieutenant-colonel un militaire brave, sévère et instruit, qui pût donner à cette garde volontaire la discipline qui lui manquait, vinrent en masse trouver le comte de Bizemont, pour le prier de vouloir bien accepter cette fonction importante.

Il refusa d’abord par modestie l’honneur qui lui était offert ; néanmoins, sur les instances des délégués, n’écoutant que sa générosité et son dévoûment à son pays, il consentit à remplir leur vœu, mais il y mit des conditions qu’il leur donna par écrit :

1° La garde nationale serait dissoute sur-lechamp et réorganisée par quartiers, suivant la division qu’il en ferait lui-même sur le plan de la ville, colorié par compartiments.

2° Les compagnies, une fois formées, seraient assemblées séparément, aux lieux indiqués, à l’effet de nommer elles-mêmes leurs officiers et sous-officiers.

3° La plus sévère discipline serait observée, et les délits jugés par un conseil dont il serait le président.

4° Tous les jours, les sous-officiers de service des compagnies se rendraient à l’ordre chez lui, ou sur la place du Martroi, à l’heure de la parade.

Toutes ces conditions, acceptées avec empressement, furent exécutées de suite, et le nouveau chef sut, par son autorité, fermer la bouche aux plus turbulents.

Cependant l’effervescence qui régnait dans les esprits, rendait chaque jour la tâche plus difficile, Composé d’élément divers, formé de compagnies dont chacune avait son siège dans un quartier, dans une paroisse ou dans une commune différente, ce corps des volontaires nationaux manquait de cohésion et d’unité ; c’était un désaccord constant entre les diverses compagnies. Les rivalités de clocher entretenaient l’esprit d’indiscipline et de révolte, et il fallait au commandement tout le tact et toute l’autorité possibles.

Les volontaires de Meung-sur-Loire, et ceux de Beaugency particulièrement, résistaient à toute injonction ; la rivalité existant entre les deux compagnies était poussée à l’extrême et portait à la discipline une telle atteinte qu’on dut songer au licenciement, après l’application des peines

disciplinaires les plus sévères. Une tentative de réconciliation fut confiée aux soins du lieutenantcolonel de Bizemont, et grâce à la justice de son caractère et à l’autorité de sa personne, les compagnies de Beaugency et de Meung-sur-Loire firent taire leurs rivalités, oublièrent les différends qui les séparaient et rentrèrent dans l’ordre.

Afin d’assurer dans l’avenir le maintien de la discipline, le lieutenant-colonel de Bizemont convoque à la maison de Ville une assemblée des députés de chaque compagnie, pour la formation d’un conseil de discipline de la garde civique d’Orléans et l’élection des membres de ce conseil.

Furent élus : de Bizemont, président ; membres, Dulac delà Varenne, colonel, le major, les deux aides-majors, et deux officiers ou sous-officiers par compagnie.

Les séances de ce conseil de discipline se tinrent ensuite régulièrement à la maison commune, le vendredi de chaque semaine.

Non content d’avoir garanti le prestige de l’autorité, Bizemont voulut encore assurer l’administration et l’instruction de ses compagnies. Il s’adjoignit M. Colas de Brouville, capitaine, et

M. DE BIZEMONT

D’après un dessin de MUe Cécile de Bizemont, sa fille,

plusieurs des officiers qu’il avait sous ses ordres, et rédigea un projet de division des gardes nationales en douze compagnies, avec une instruction particulière pour régler provisoirement l’organisation des volontaires jusqu’à ce que l’assemblée nationale ait décrété des règlement définitifs. Ces projets furent présentés à la municipalité. Le conseil approuva unanimement ces instructions et divisions dans sa séance du 16 avril 1790, et en réclama la prompte exécution, comme tendant au maintien du bon ordre; de plus il arrêta qu’on ne pourrait choisir pour officiers dans la milice nationale que des citoyens actifs et influents.

En quelques semaines, le lieutenant-colonel avait su garantir l’autorité du commandement, donner aux nouvelles troupes un accroissement rapide, rendre plus facile leur administration et favoriser leur instruction, et ce fut ainsi, par sa fermeté et par des mesures intelligemment comprises, qu’il parvint à relever le zèle des volontaires, et à faire de la garde nationale d’Orléans la plus belle troupe citoyenne des provinces du centre de la France.

On en put juger, du reste, lors de l’assemblée fédérative des gardes nationales des différents

départements, qui devaient se réunir les 6, 7, 8, 9 et 10 mai 1790.

Sous l’impulsion de son colonel et de son lieutenant-colonel, la garde nationale d’Orléans, après avoir obtenu l’autorisation des officiers municipaux, avait invité les gardes nationales des provinces de Touraine, du Berry, du Nivernais et du pays chartrain à se réunir à elle « pour s’associer mutuellement, dans une fédéra- « tion, aux sentiments de concorde, d’union et « de fraternité dont ils ne devraient jamais se « départir, pour se livrer de concert à l’expres- « sion de l’allégresse que la génération du « royaume devait inspirer à tous les citoyens « français. » Elle les conviait « à assurer la « nouvelle constitution, à consacrer tous leurs « efforts à l’exécution des décrets de l’Assemblée « nationale, à faire éclater de la manière la plus « solennelle, leur amour et leur reconnaissnce « pour l’auguste Souverain, restaurateur de la « liberté, à sceller du sceau sacré de la religion « l’engagement inviolable d’une fidélité sans « bornes à la nation, à la loi, et au roi (1). »

(i) Lettre d’invitation adressée à toutes les gardes nationales des provinces du centre.

Cent trente -cinq villes ou bourgs répondirent à cette invitation, et donnèrent leur adhésion à la fédération. Ils envoyèrent à Orléans 1,074 députés représentant 42,293 gardes nationaux.

Le comte de Bizemont avait été élu député par les gardes nationaux d’Orléans, et à la réunion préliminaire qui précéda les assemblées de la fédération, il fut à l’unanimité élevé à la dignité de président. En cette qualité, il prit la plus large part à la préparation de la fête des Quatre- Yents. Il en régla tous les détails, et ce fut lui qui, devant l’autel de la patrie, le 9 mai 1799, en présence du clergé, du corps municipal, des officiers des régiments de Royal-Comtois, de Roussillon., de la Maréchaussée, et d’une foule innombrable de citoyens de toutes classes, prononça le serment solennel dont la formule avait été rédigée à l’avance par les députés dans leurs réunions précédentes (1).

Le comte de Bizemont avait tenu une place considérable dans ces importantes journées. Son dévoûment et son patriotisme l’avaient placé au premier rang parmi ses concitoyens. Il avait

(i) Voir à l’appendice le détail des fêtes de la fédération orléanaise, et les différents discours prononcés à cette occasion par le comte de Bizemont.

composé le dessin d’une médaille commémorative des événements qui venaient de s’accomplir à Orléans.

N’écoutant que son profond attachement à la cité orléanaise, et ne voulant que le nom d’aucune autre ville ne soit mêlé même aux plus petits détails de cette fête de la fédération d’Orléans, il envoya une adresse à la municipalité, afin de la prier de solliciter de l’Assemblée nationale que la médaile commémorative dont il avait conçu le projet fût frappée à la Monnaie d’Orléans.

Le conseil municipal arrêta unanimement qu’il serait écrit à ce sujet à l’Assemblée nationale, et, le 6 juillet, M. Salomon de la Saugerie, député du Loiret, annonça au procureur de la commune que l’autorisation demandée avait été accordée.

Le 14 juillet suivant, le lieutenant-colonel de Bizemont, à la tête de ses compagnies, prenait part à la fête civique que la ville d’Orléans célébrait pour s’unir à la confédération nationale et « en mémoire de V anniversaire de la régénération française ». Mais les épithètes trompeuses données à cette fête avaient semblé froisser le culte profond que Bizemont avait

voué à la monarchie, et depuis lors, redoutant de glisser sur la pente fatale où la France était engagée, il se tint écarté de toute autre manifestation jusqu’au moment où, le 10 mars 1791, il donna sa démission de lieutenant-colonel de la garde nationale d’Orléans, au grand regret de toutes ses troupes et de tous les habitants.

Quelques mois plus tard, en octobre 1791, de plus en plus inquiet, et mécontent de la marche de la Révolution française, il quitta sa famille et sa patrie, émigra volontairement, et gagna la Suisse d’abord, puis, peu après, l’Autriche, où il attendit les événements.

Cependant, la situation devenait chaque jour plus grave en France, et les princes émigrés s’alliaient aux puissances étrangères pour tenter de sauver le roi. Ils firent alors appel à tous les fidèles de la monarchie, et c’est ainsi que Bizemont rejoignit leur armée, où il obtint un grade de capitaine dans un régiment de mousquetaires.

Il suivit avec résignation le sort malheureux des troupes durant ces tristes campagnes, compromises par les ambitions des puissances étrangères, qui refusaient de laisser aux émigrés leur indépendance nationale, et voulaient en faire des soldats de la Prusse ou de l’Autriche.

Puis bientôt, comme presque tous les émigrés, abandonnés par ceux-là mêmes qui les avaient appelés et encouragés, le comte de Bizemont se sentit seul, vaincu, loin de sa patrie, sans ressources, exilé.

Mais Bizemont était un homme de cœur et de volonté ; il avait mis déjà, durant de longues années, et dans des circonstances bien diverses, sa personne et son dévoûment au service de ses compatriotes, et il ne redoutait ni le travail, ni la lutte, ni Je sacrifice. Il réagit donc contre la mauvaise fortune qui brisait son cœur et sa vie, et demanda asile à l’Angleterre.

Il se fixa à Londres, espérant trouver dans la vaste capitale des facilités plus grandes pour se créer des ressources. Il loua, dans une des rues les plus retirées du West-End, au n° 19 de Norton-Street, un modeste logement, et se mit au travail. L’outillage du dessinateur et du graveur avait été vite réuni, et il eut la satisfaction de trouver à donner quelques leçons de dessin.

C’était la vie matérielle, mais si précaire encore qu’il pensa à mettre à profit son talent de graveur.

Il grava d’abord pour lui-même une carte de

visite. Elle était formée d’un cartouche très simple, orné de clous aux angles ; sur l’un des côtés, une draperie était relevée avec élégance, et on lisait au milieu :

M'* BIZEMONT

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