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FÉDÉRATION ORLÉANAISE

6, 7, 8, 9 et io mai 1790

Les gardes nationaux d’Orléans, sous l’impulsion de leur colonel et du lieutenant-colonel, le comte de Bizemont, après avoir obtenu l’autorisation des officiers municipaux, avaient invité, dans le courant d’avril 1790, les gardes nationales des provinces de Touraine, du Berry, du Nivernais et du pays chartrain, à se joindre à eux dans une fédération, qui serait tenue, les 6 mai et jours suivants, à Orléans, pour assurer la nouvelle constitution.

Cent trente-cinq villes ou bourgs avaient donné leur adhésion, et, dès le 5 mai, 1,074 députés, représentant 42,293 gardes nationaux des differentes localités, arrivaient à Orléans.

Chacune des députations choisit sur-le-champ deux députés particuliers pour former un premier conseil , chargé de

préparer les opérations de la fédération et de rédiger la formule du serment.

La garde nationale d’Orléans avait élu pour députés son lieutenant-colonel de Bizemont et M. Geffrier-Lenormant, volontaire de cavalerie.

Le 6 mai, tous les députés choisis pour former ce conseil se rendirent au matin en l’église des Jacobins, qui avait été disposée en salle d’assemblée. Le lieutenaut-colonel de Bizemont et M. Geffrier s’y trouvaient à l’avance pour recevoir les députés étrangers. Chacun prit alors sa place dans l’ordre déterminé par le sort, et MM. de Bizemont et Geffrier rejoignirent ensuite la leur. L’assemblée constituée, M. de Bizemont s’est avancé sur le premier gradin du bureau et prononça le discours suivant :

« Messieurs, camarades et frères d’armes,

« Député parmi vous, je cherche en vain des expressions pour vous rendre dignement tout ce qui me frappe, tout ce qui m’affecte, dans un jour aussi mémorable. Qu’il m’est doux d’être témoin de ce que peut inspirer l’émotion généreuse du patriotisme, de la ressentir et de la partager avec vous ! Aux vœux que nous allons former en commun pour le bonheur et la gloire de la patrie, daignez y joindre, Messieurs, tout ce que ce spectacle a d’intéressant pour nous et le sentiment de notre reconnaissance. Nous vous la devons au plus haut point, pour la démarche que vous faites aujourd’hui de venir vous unir à nous pour contracter l’engagement sacré et solennel d’être fidèles à la nation, et d’assurer tout ce qui peut la rendre heureuse ; d’être les défenseurs de la loi ; de repousser ses ennemis et de punir ses violateurs ; de jurer, enfin, une fidélité inviolable au meilleur des rois dont la

bonté pour nous doit être la mesure de notre amour pour lui.

« Loin de nous, Messieurs, l’image affreuse des désastres et des brigandages, fruits inséparables de l’anarchie ; loin de nous le déplorable souvenir de ces époques fatales de la destruction des peuples et de l’anéantissement de leurs propriétés. Que les armes qui sont dans nos mains, loin de répandre le sang et d’enhardir la licence, soutiennent la paix et la concorde parmi nous ; qu’elles soient les gages et les maintiens de la félicité publique. Puissions-nous voir arriver le temps heureux où le citoyen paisible s’occupera du soin de son commerce, s’intéressera aux progrès des arts et surtout à la culture des campagnes ! Puissions-nous voir le fer qui peut servir à les détruire et à les ravager y faire couler les sources de l’abondance !

« Que ceux d’entre nous qui auraient pu se méprendre sur le véritable esprit du patriotisme se renferment, dans l'avenir, dans la juste idée qu’on en doit avoir. Animés de l’amour de l’ordre et du bien, réprimons avec courage l’audace et la témérité. Citoyens de la même patrie, veillons sans cesse à la conservation de sa tranquillité et de son repos. Combattons pour la vérité, mais souvenons-nous qu’il faut l’annoncer sans fanatisme, comme sans faiblesse ; que son langage soit simple et touchant comme elle. N’insultons point avec dédain aux erreurs de ceux qui nous désapprouvent ; la force et la violence ne feraient que les aigrir et les éloigner de nous ; c’est la douceur qui les conduira au but où nous voulons les amener.

« Nous ne pouvons détourner les yeux des maux qui affligent en ce moment la classe indigente, et retenir les expressions de la douleur que ce spectacle nous arrache ; mais ri

notre voix se fait entendre, ce n’est point pour soulever les esprits, c’est pour faire parvenir les plaintes des malheureux jusqu’aux oreilles de ceux qui peuvent les soulager. O vous qui veillez aux intérêts de la France, assemblée auguste dont nous respectons les décrets, tout un peuple met en vous ses espérances ! Hâtez, s’il se peut, son bonheur.

« Religion sainte, tu vas mettre le sceau à cet acte de fraternité et de fédération civique ! Dieu de nos pères , c’est devant toi que nous allons prononcer ce serment qui doit assurer à une nation que tu protèges son bonheur et sa prospérité ; sois le vengeur de ceux qui oseront l’enfreindre ! »

Ce discours excita les plus vifs applaudissements, et l’impression en fut unanimement réclamée et adoptée.

Le colonel de Bizemont fit ensuite la proposition de procéder à l’élection d’un président. Ce fut alors comme une explosion de tous les sentiments que son discours avait inspirés et l’assemblée ne put les exprimer qu’en lui décernant cette dignité par une acclamation générale. Inutilement sa modestie a réclamé contre cet honneur, il fut contraint de céder à l’hommage rendu à ses vertus patriotiques et à ses talents, et au. témoignage d’estime que l’assemblée voulait donner en la personne de son député à la garde nationale d’Orléans en élevant à cette place honorable le citoyen respectable qu’elle avait si heureusement choisi pour son premier interprète.

A l’issue de cette réunion, toutes les compagnies et tous les détachements de gardes nationales d’Orléans et étrangères s’assemblèrent en armes sur la place et se rendirent à la cathédrale, ayant à leur tête le lieutenant-colonel de Bizemont, pour entendre la messe du Saint-Esprit et assister à la bénédiction des drapeaux.

Après la messe, les députés se rendirent en corps à la salle d’assemblée pour procéder à la vérification des pouvoirs.

Le lendemain, 7 mai, eut lieu la deuxième séance en présence du maiie, M. de Tristan, et des officiers municipaux, qui prirent place à la droite et à la gauche du président, M. de Bizemont.

Le président prit alors la parole, et, s’adressant aux représentants de la municipalité, s’exprima en ces termes :

« Messieurs,

« La place dont je suis honoré dans ce moment-ci est une faveur que je dois à la considération que l’assemblée a eue pour cette ville, dont j’ai l’avantage d’être citoyen. Si je suis sensible à cette marque de distinction, c’est qu’elle me procure les moyens de réunir aux sentiments de ma reconnaissance pour elle ceux de mes concitoyens dont vous avez comblé les espérances. Vous serez témoins, Messieurs, du zèle patriotique qui nous anime et des efforts que nous ferons pour assurer le bonheur du peuple français. Puissions-nous avoir la douce consolation de voir l’olivier de la paix planté au milieu de nous ! Puisse cette fédération fraternelle reproduire sans cesse les germes d’une félicité permanente et inaltérable ! »

L’asemblée commença alors ses travaux et décida dans cette séance de nommer un état-major dont les officiers seraient chargés de préparer la cérémonie de la fédération. Elle désigna par acclamation tous les membres de l’état-major de la garde nationale d’Orléans.

Le 8 mai, à quatre heures du soir, les députés se réunirent pour la troisième fois. Les secrétaires et commissaires-adjoints firent lecture de la formule du serment, qui fut unanimement

adopté; l’assemblée arrêta que, conformément à l’ordre établi par MM. les commissaires d’Orléans, elle se transporterait le lendemain, à la pointe du jour, avec toute l’armée fédérée, quelque temps qu’il fît et à pied, au camp disposé à la plaine des Quatre-Vents, au-dessus d’Olivet, où l’autel était érigé.

Le 9 mai, dès cinq heures du matin, toutes les troupes se trouvaient rassemblées. Les six premières compagnies de la garde nationale d’Orléans avaient été placées, la droite appuyée à l’entrée du pont, en remontant par la rue Royale, les six autres sur la rue Bannicr, la droite appuyée du côté de la place en remontant vers le faubourg Bannier. Les détachements étrangers occupaient le centre en observant entre eux l’ordre qui leur avait été assigné par le sort. A six heures du matin les députés délégués de l’assemblée fédérative se rendirent au lieu de leurs séances. Ses occupations militaires ayant retenu le lieutenant-colonel de Bizemont près de scs troupes, la présidence fut déférée à M. le marquis de Luckcr, commandant la garde nationale de Beaugency. Alors, accompagnés par un détachement d’honneur, tous les députés vinrent se joindre au cortège et prirent place au centre, de la colonne immédiatement derrière la 6e compagnie.

Tout étant disposé, le signal du départ fut donné par une décharge de coups de canons, et les cloches des églises sonnèrent à toute volée.

Le corps municipal se rendait de son côté au camp en voitures, précédé et suivi d’un détachement de cavalerie.

L’arrivée au camp fut annoncée par une deuxième salve d’artillerie. Les troupes se rangèrent en bataille et formèrent ensuite le bataillon carré faisant face au corps municipal et aux invités de distinction, parmi lesquels se trouvaient de

nombreux officiers des régiments de Royal-Comtois, de Roussillon, de Piémont et de la Maréchaussée.

Une foule innombrable, animée de l’enthousiasme le plus patriotique, avait suivi le cortège et envahi la plaine ; elle se rapprocha compacte, formant autour de l’autel et de cet appareil militaire comme une épaisse ceinture humaine, et la cérémonie commença.

Le lieutenant-colonel de Bizemont ayant assuré la position régulière de ses troupes, revint prendre sa place à la tète des députés de l’assemblée fédérative faisant face à l’autel élevé au centre du camp. Cet autel était orné de branches de lauriers qui encadraient l’incription : « Patrie. — Loi. — Roi. — Fidélité. »

A onze heures, le révérend Père Pavy, religieux dominicain, accompagné de l’aumônier de la garde nationale de Nogent-le-Rotrou, monta à l’autel, et la messe fut célébrée aux accords de la musique militaire. L’attitude de tous les assistants était universellement respectueuse.

Après la messe, M. de Bizemont, président, accompagné des deux secrétaires et des commissaires de la fédération, gravit les degrés de l’autel de la Patrie. Là, l’épée nue sur l’Évangile, il fit à haute voix la lecture de la formule du serment, ainsi conçue :

« Nous, citoyens, soldats nationaux, représentant les gardes nationales de différents départements dénommés dans le procès-verbal de confédération des séances des 6, 7, et 8 mai présent mois, réunis sous les murs d’Orléans au nombre de 3,474, jurons sur l’honneur de la Patrie, sur nos armes et sur les sentiments fraternels et patriotiques qui nous animent tous, d’être fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi.

« Nous jurons que l’engagement solennel que nous contractons aujourd’hui avec la nation, en présence de l’Éternel, nous portera sans cesse à surveiller ses ennemis et à les combattre, à respecter et à faire respecter la constitution du royaume, à exécuter et à faire exécuter tous les décrets de notre auguste Assemblée nationale, acceptés ou sanctionnés par le Roi.

« Nous nous engageons d’assurer toutes les impositions légalement établies ; nous promettons de déployer toutes nos forces pour protéger la libre circulation des grains dans tout l’intérieur du Royaume.

« Nous fesons le religieux serment d’être inviolablement unis, de nous secourir mutuellement dans toutes les circonstances où quelques-unes des gardes nationales de nos villes, bourgs ou communautés, pourront être inquiétées ou attaquées injustement.

« Nous jurons enfin de protéger les propriétés particulières contre les individus ou associations quelconques qui tenteraient de les violer, et de prêter main forte aux corps administratifs et municipaux, toutes les fois que nous en serons requis par écrit, pour le maintien de l’ordre et de la sûreté publique, conformément aux décrets acceptés ou sanctionnés par le Roi. »

Après cette lecture, M. le président, levant son épée, prononça ces mots : Je le jure ! » et tous les corps civils et militaires répétèrent aussitôt : « Je le jure ! »

Après le serment, l’allégresse s’empara de tous les esprits ; on chanta d’enthousiasme le ‘Domine, salvum fac Regem, et des cris, mille fois répétés, de : « Vive la Nation ! vive la Loi ! vive le Roi ! vive l’Assemblée nationale ! » se firent entendre de toutes parts.

L’armée a aussitôt défilé devant l’autel, et tout le peuple présent à cette fraternelle effusion s’avança au milieu du camp et mêla ses serments à ceux de la troupe.

L’heure du départ avait sonné et le retour en ville se fit dans l’ordre le plus parfait.

Le io mai, les députés de l’Assemblée fédérative tinrent encore deux séances: la première le matin pour rédiger le procès-verbal des événements mémorables qui s’étaient passés la veille, et la deuxième, le soir, qui fut la séance de clôture, pour la rédaction d’une adresse au roi, qui furent signés par le président et tous les membres de l’assemblée fédérative.

M. de Bizemont proposa ensuite de faire frapper une médaille commémorative en souvenir de la Fédération d’Orléans, et il soumet à l’assemblée le projet suivant : sur la face, un autel sur lequel s’élève une épée surmontée d’un bonnet, symbole de la liberté ; aux deux côtés de cette épée, deux spectres en forme de croix, l’un ayant en tête une main, représentant la Justice, l’autre ayant en tête une fleur de lys, représentant le Pouvoir exécutif, le tout réuni par un ruban national. Sur l’autel sont écrits ces mots : « A la liberté » ; au-dessous : « Pacte fédératif, à Orléans, mil sept-cent quatre-vingt-dix. » Comme exergue : « Fidélité à la Patrie, à la Loi et au Roi. » Au revers, le portrait de Louis XVI avec cette légende : « Au restaurateur de la liberté française. »

Le projet présenté par le président fut adopté, et MM. Legros et Callier, artistes et gardes nationaux, offrirent de graver gratuitement les coins de cette médaille.

Les députés de l’Assemblée fédérative avaient terminé leurs travaux. Avant de clore cette dernière séance, le comte de Bizemont prit la parole en ces termes :

« Messieurs,

« La ville d’Orléans ne perdra jamais le souvenir du dévouement et de l’amour patriotique dont vous venez de lui donner des témoignages si éclatants. Nous n’oublierons pas davantage les titres flatteurs dont vous avez honoré les chefs de la garde nationale. Cette fédération fraternelle resserrée et consacrée par les liens du même serment, cette concorde, cette union si rare des coeurs et des esprits, sera une époque aussi glorieuse que mémorable dans les fastes de ce département. Mais notre joie serait imparfaite si vous n’étiez pas convaincus. Messieurs, des sentiments dont nous sommes pénétrés. Je n’ai qu’un regret, c’est de me sentir incapable de vous en rendre toutes les expressions. Nous osons vous supplier, dans les différentes contrées que vous allez parcourir, et surtout quand vous serez arrivés au terme et dans le sein de vos familles, de vouloir bien être nos interprètes auprès de nos amis, de nos frères, vos compatriotes. Assurez-les, Messieurs, que, dans tous les temps, les Orléanais seront prêts à se réunir à eux pour soutenir les fondements de l’édifice de la paix, et à sacrifier leur vie pour concourir au bonheur des sujets de cet empire (i). »

(i) Archives municipales. Bibliothèque publique. Procès-verbaux de la fédération d’Orléans.

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