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Porte, Auber du Bayel, était devenu, avec les personnages qui l’avaient accompagné en Turquie, victime des vicissitudes de la politique. Remplacé lui-même à Constantinople par un représentant nouveau, ce dernier n’avait apporté avec lui d’autre lettre de rappel pour son prédécesseur et ses secrétaires qu’un ordre d’incarcération à la prison des Sept-Tours.
Le malheureux Auber de Bayel gémissait de sa captivité et craignait de voir sa disgrâce se terminer par un dénoûment fatal.
11 apprit le retour de Bizemont, dont il n’ignorait pas les hautes et amicales relations à Constantinople; il lui fit connaître ses souffrances et ses inquiétudes, et le pria de faire intervenir en sa faveur le gouvernement de la Porte.
Le comte de Bizemont, toujours bon et généreux, ne vit en lui qu’un compatriote malheureux, et contribua autant qu’il le put à le faire mettre en liberté avec les autres Français qui subissaient le même sort.
Bizemont avait été replacé dans ses hautes fonctions militaires, et bientôt il reçut une mission dans les possessions asiatiques du Sultan, pour continuer de l’autre côté du détroit l’œuvre qu’il avait heureusement commencée en Europe.
Il s’embarqua donc, au Bosphore, avec une suite d’officiers nombreux qui, déjà, étaient rompus aux nouvelles manœuvres et devaient le seconder. Comme prédestiné aux aventures et aux dangers de toutes sortes, il eut à supporter la plus rude et la plus émouvante traversée. Le navire qui le portait fut, en effet, assailli par une tempête violente, ballotté sur les flots en tous sens, et jeté à la côte, où il se brisa sur les récifs. Conservant devant la mort menaçante son sang-froid et son courage, Bizemont sut trouver la seule planche de salut; il était perdu sans ressource s’il eût faibli un instant. Il fit appel à toute son énergie, se soutint sur une épave, et put enfin atterrir au milieu des difficultés les plus grandes.
Ce fut ainsi qu’il put regagner son nouveau poste et remplir avec honneur la mission nouvelle qui lui avait été confiée.
Son séjour en Asie-Mineure ne fut point de longue durée. Rappelé à Constantinople, le comte de Bizemont reçut du sultan les plus hauts témoignages de sa reconnaissance.
Honoré de l’amitié d’Abdul-Hamed, il était quotidiennement admis à cette cour, fermée pour ainsi dire à tout ce qui n’est point musul-
man; il# en devint, grâce â ses connaissances artistiques, comme le conseiller intime en matière de goût, d’ornementation ou d’architecture, et il s’acquit à tel point la confiance du sultan qu’il fut chargé de dessiner, en parterres à la française, une partie des jardins du sérail, et de les faire exécuter tels qu’on les retrouve encore aujourd’hui.
Cependant Bizemont, malgré la situation qu’il occupait en Turquie et les honneurs dont il était comblé, pensait à se rapprocher de la France. Il semblait pressentir la fin prochaine de ses longues années d’aventure et d’exil.
Il résigna donc ses hautes fonctions et prit congé du sultan pour venir se fixer en Belgique, à Liège, où, comme amateur, cette fois, il reprit la pointe et le burin.
Au cours de ces événements, à une époque où il y avait un véritable courage à affirmer sa sympathie pour un émigré, Bizemont avait été l’objet, de la part de ses concitoyens, d’un haut et touchant témoignage d’estime. Une pétition en sa faveur avait été adressée aux membres du gouvernement pour demander sa rentrée en France.
Cette adresse, datée du 15 février 1795, était
ainsi conçue :
« Nous, soussignés, artistes et habitants de la commune d’Orléans, exposons et attestons que Gaspard-Parfait Bizemont s’est toujours distingué par ses talents dans l’art du dessin et de la gravure; qu’il en a constamment fait son unique occupation, et qu’à la suite de travaux aussi pénibles qu’utiles, il a, par une confiance aussi bien acquise que méritée, été le fondateur d’une école gratuite de peinture, gravure, sculpture, architecture et autres arts dépendant du dessin, qui fut approuvée sous le titre d’école académique d’Orléans, et affiliée à l’Académie de peinture-sculpture de Paris, par lettre du 15 juillet 1786.
« Le fait ci-dessus est tellement véridique que le citoyen Bizemont, à l’unanimité des artistes, fut nommé trésorier perpétuel de ladite académie, comme le plus propre à soutenir et consolider un établissement aussi précieux aux riches qu’aux indigents.
« Le citoyen Bizemont, pour acquérir de nouvelles connaissances, forma le projet de voyager en Suisse et en Grèce, et, en 1790, sans consulter que le goût du bien public qui l’a toujours animé, il partit, et son absence, qui ne pouvait et ne devait être que momentanée, ne l’empêcha
pas d’être porté sur la liste des émigrés, sous le nom de Louis-Gaspard-Parfait Bizemont.
« Ils attestent encore qu’il n’est pas moins de notoriété publique que ledit Bizemont, de tous les temps, s’est consacré exclusivement à l’étude des arts et des sciences, et qu’il en faisait sa profession; que le but de ses voyages, qui devaient lui procurer de plus grandes connaissances, le rendrait plus utile à cette première académie, dont il était regardé, à juste titre, comme le père et le plus ferme appui.
« Puisse donc l’autorité républicaine rendre à sa patrie un citoyen aussi distingué dans les arts et dans les sciences, et qui ne cesse de lui offrir les hommages de sa reconnaissance ; il est également réclamé par ceux que la fortune n’avait pas favorisés, puisqu’il en était le soutien, et par toute sa famille, dont il était l’unique appui.
Signe : « Mingre-Noras, associé et manufacturier; Dufaur; G. -P. Baguenault, négociant; Soyer, associé de l’École; Bigot de la Touanne; Hénon; Desfriches, directeur de l’École; F. Hanapier, orfèvre ; Bordier fils, horloger ; Cahouet; Greniel, élève de l’École de dessin; Colas-Brouville ; Tassin; Egrot; Gabriel
Baguenault; Lottin, élève de l’École de dessin; Lambert-Cambray; Nicolas Ruet, élève ; Jacques Bordier. horloger; Leclerc, orfèvre; Langlois, élève; Cahouet-Marolles ; Denis, chaudronnier; Desfrancs, associé; Seurrat-Guilleville; Lambert, peintre; Taschert A. Brouville; Michonneau, serrurier; Armand-Léon de Sailly ; Tristan; Dupuis, élève (1). »
Cette pétition devait malheureusement rester sans effet ; mais il est curieux de rapprocher les termes de cette adresse des événements auxquels Bizemont avait pris part. Il émigra seulement en octobre 1791, et non pas en 1790, époque à laquelle il se trouva mêlé, à Orléans, à tous les événements qui accompagnèrent l’établissement de la garde nationale et la fédération d’Orléans, et, à peine sur le sol étranger, il se hâta de rejoindre l’armée des princes pour combattre la Révolution.
Mais tant était grande la sympathie qu’il avait inspirée à ses concitoyens, si profond était dans l’esprit de tous le souvenir de son dévoûment, de sa générosité et de son talent, qu’aucun des signataires de l’adresse n’avait hésité à porter
(i) lmp., man. et aut. de la bibliothèque d’Orléans.
atteinte à la vérité pour faire ouvrir à Bizemont les portes de sa patrie.
Cependant, depuis le jour où le comte de Bi zemont était passé à l’étranger, huit années s’étaient écoulées; Bonaparte avait pris les rênes du gouvernement avec le titre de premier consul, et l’horizon politique s’était éclairci en France.
Auber du Bayel et ses amis, les anciens prisonniers des Sept-Tours, à Constantinople, avaient pu rentrer dans leur patrie, et leur disgrâce passagère, qu’ils avaient su faire habilement valoir, n’avait été pour eux qu’un marchepied pour parvenir aux plus hautes situations administratives. Ils se souvinrent de leur libérateur et sollicitèrent auprès du gouvernement la rentrée en France du comte de Bizemont. Le ministre de la justice ordonna une première enquête, qui fut favorable à la demande de rentrée, et cette demande fut adressée, comme il était d’usage, au chef du ministère public à Orléans.
Ces fonctions étaient alors remplies par M. Sezeur, qui devint, dans la suite, procureur général près la cour d’appel d’Orléans, et fut créé baron de l’empire.
Une nouvelle enquête, concluant en faveur de la rentrée de Bizemont, fut ouverte à Orléans* par les soins du ministère public, et la demande régulière et officielle fut adressée au ministre avec cette annotation remarquable : « M. de Bizemont est un homme de bien et un artiste recommandable ; sa rentrée en France est désirée par tous les bons citoyens du département du Loiret, où il a rempli avec distinction les fonctions de lieutenant-colonel de la garde nationale en 1790 et diverses autres fonctions utiles jusqu’en 1791. »
La demande fut accordée et le comte de Bizemont rentra dans ses foyers.
Son retour à Orléans fut une fête; c’était, dans bien des familles, comme un parent de plus. Orléans avait été privilégiée; la justice révolutionnaire n’y avait fait tomber qu’un petit nombre de têtes, nos murs étaient restés presque purs du sang versé; M. de Bizemont retrouva donc, parmi les Orléanais, de nombreux amis et s’en fit de nouveaux.
Malgré son caractère généreux et dévoué, il tint à rester à l’écart, car il avait conservé pieusement la religion du passé et son attachement aux Bourbons.
Inébranlable dans ses opinions et sévère pour lui-même, il n’eût rien voulu tenir d’un gouvernement dont il réprouvait les principes.
Il se remit donc avec amour à l’étude du dessin et de la gravure, et se faisant en même temps l’appui des jeunes talents, il encourageait les arts, par son exemple, par ses conseils et par ses générosités.
La mort de Desfriches était survenue en l’année 1800. L’École gratuite de dessin d'Orléans avait eu alors pour directeur Bardin, et continuait avec honneur à former de nombreux et habiles élèves. Bardin en avait conservé la direction, avec le même succès, jusqu’en 1809, époque à laquelle il fut frappé par la mort, le 6 octobre. Bizemont lui avait constamment prêté son amical appui, et avait contribué pour une large part à la prospérité de l’École par son dévoûment et sa sollicitude de chaque jour.
Cependant la pratique des arts de la gravure et du dessin et la fréquentation des ateliers ne remplissaient point suffisamment sa vie; le comte de Bizemont recherchait en même temps les objets d’art de toutes sortes, et devint collectionneur.
Déjà, dans sa jeunesse, au cours de ces
années de calme qui avaient précédé la Révolution, toutes consacrées aux voyages, à l’étude, à la culture des arts, aux relations pleines de charme qu’il avait entretenues avec les artistes, les littérateurs les plus célèbres et les personnages les plus considérables, il avait rassemblé un nombre considérable de tableaux, de dessins, d’estampes. A sa rentrée en France, il fut assez heureux pour rentrer en leur possession, grâce à des amis, à des parents dévoués, qui surent les conserver. Il s’efforça donc d’en augmenter le nombre, et, à cette époque où tous ces objets précieux semblaient dédaignés, il eut la bonne fortune d’en sauver un grand nombre de l’oubli et de la ruine.
Il réunit ainsi une intéressante et nombreuse collection dont il orna sa demeure en ville, rue de la Bretonnerie (1), et sa maison de campagne de Combleux, appelée le Petit-Poinville (2).
En 1822, M. de Bizemont fit lui-même le catalogue de ses tableaux et dessins, afin de les partager entre ses deux enfants, M. Adrien de Bize-
(1) Cette maison porte aujourd’hui le n° 62 de la rue de la Bretonnerie; elle fut autrefois restaurée par Bizemont, qui enclava dans la façade les sculptures anciennes qui s’y voient encore.
(2) Cette propriété appartient toujours aux descendants du comte de Bizemont.
Maison de campagne de M. de Bûemont, à Combleux.
mont et Mme Gabriel de Bizemont. Il apporta à ce travail le soin le plus religieux et l’ordre le plus parfait. Chaque pièce est classée suivant son école, son genre. Elle est exactement mesurée et numérotée.
Les peintures des Ecoles italienne, allemande, des Pays-Bas, française, étaient au nombre de 98, et parmi elles des tableaux du Guide, Brandt, Van Goyen, Teniers, Boilly, Bruandet, Fragonard, Lebel, Lepicié, Mignard, Sweback.
Les dessins à la plume et au crayon, au bistre, les sépias et aquarelles des Ecoles italienne, allemande, des Pays-Bas, française, anglaise, russe, grecque et chinoise, comprenaient 1,884 numéros, et parmi eux des dessins de Bernini, Carrache, Giordane, Primatice, Salvator Rosa, Raphaël Sanzio, le Dominicain, van Bloemen, van Goyen, van der Meulen, Rembrandt, Ruysdaël. Boucher, Cochin, Desfriches, Fragonard, Greuze, Isabey, Lepicié, Natoire, Perronneau, H. Robert, Sweback, Vanloo, Vernet, Wateau. De plus, une suite de dessins de diverses classes, au nombre de 722, cartonnés sur 42 grandes feuilles (1).
(i) Ce catalogue sera public in-cxtcnso en appendice.
L’ensemble seul des tableaux et dessins formait un total de 2,704 numéros. Si l’on ajoute à ce nombre les estampes et les objets d’art divers dont Bizemont ne fait pas mention dans le catalogue signalé, il est facile de juger de l’importance de cette magnifique collection.
Chacun des objets, chaque dessin, était timbré de sa marque, modestement composée de ses initiales A. -G. -P., suivies de la première et
de la dernière lettres de son nom B t.
Recueillies au Musée d’Orléans, dispersées dans les cabinets des collectionneurs, ou conservées dans la famille, les nombreuses pièces de cette collection témoignent toutes d’un goût exquis et d’un esprit éclectique par excellence.
Depuis son retour à Orléans jusqu’en 1814, Bizemont s’occupait ainsi exclusivement d’art. Il gravait le bois et le cuivre, maniant tour à tour le burin ou la pointe, ou dessinait les vues pittoresques de la Loire, du Loiret et du vieil Orléans.
Les événements de 1814 le surprirent en Italie, à Rome, où il faisait un séjour afin d’étudier les monuments de l’antiquité et les merveilles des galeries publiques et privées. Il se
hâta de rentrer en France pour fêter le retour des princes qu’il avait suivis dans l’exil. Ce fut pour lui une satisfaction bien vive, et bien qu’âgé déjà de soixante-deux ans, il sentit renaître en lui toutes les aspirations généreuses de sa jeunesse, et voulut payer de sa personne.
Appelé à siéger au Conseil municipal, il fit partie de l’administration de la cité comme adjoint au maire d’Orléans.
Il se montra dans ces fonctions ce qu’il avait toujours été, plein de bienveillance pour ses concitoj^ens, de zèle et de dévoûment pour les affaires publiques, prêt à réparer les erreurs ou les injustices. Il se montra le gardien respectueux des objets d’art, le conservateur des monuments anciens.
Déjà, en 1810, lors de la construction, à l’extrémité des rues de Bourgogne, de Saint-Vincent et de la Madeleine, de ces bâtiments accouplés qu’on appelait les portes de la ville, M. de Bizemont avait énergiquement et publiquement blâmé ces conceptions d’un goût douteux et d’une architecture manquée, dont la génération suivante devait, du reste, faire justice en les supprimant. Il avait pu même sauver la porte
Saint-Jean, ce joyau de la vieille enceinte, dont il a laissé deux gravures, par son intervention personnelle auprès de la municipalité.
Plus tard, il parvint encore à la faire respecter, en plaidant chaudement sa cause au sein du Conseil municipal, comme membre de l’administration. 11 obtint même de la faire réparer.
Mais en 1830, sa voix devint impuissante, et ce monument, d’un haut intérêt archéologique et architectural, disparut sans compensation pour jamais.
Fidèle à son culte pour les choses et les monuments du passé, il avait demandé au Conseil municipal l’achat et la conservation des bâtiments de l’ancienne Université, édifiés par Louis XII, et, dans son amour des monuments historiques, il avait pensé à acquérir de ses deniers l’église de Saint-Pierre-Empont pour en conserver la tour monumentale.
Ses luttes avec les édiles, à cette époque où commença la transformation de l’antique cité d’Orléans, sont incessantes. A ses observations judicieuses, à ses chaudes plaidoiries, une seule objection lui est faite, c’est de n’être point l’homme du siècle, de n’être point architecte.
Assurément non, M. de Bizemont n’était point architecte comme tant d’autres, mais il était instruit, lettré, élevé à l’ancienne et bonne école. Il était avant tout artiste, plein de discernement, de goût et de désintéressement.
S’il n’a point eu la consolation de sauver de la ruine les monuments du vieil Orléans, condamnés à disparaître pour répondre aux besoins de la vie moderne et favoriser l’ouverture des voies nouvelles, l’assainissement et l’accroissement de la cité, le comte de Bizemont eut du moins l’honneur et la satisfaction d’être le fondateur, le premier organisateur et le premier directeur du Musée d’Orléans.
Il avait conçu, dès sa jeunesse, le projet de former à Orléans une collection publique de tableaux et d’objets d’art, mais la réalisation en avait été rendue impossible par les événements qui s’étaient succédé au cours de sa vie. Après son exil, il reprit ce projet, mais le régime exclusivement administratif de la période impériale avait paralysé l’initiative privée. L’État, cependant, cherchait à favoriser les études artistiques, et des musées départementaux avaient été créés dans certaines villes de province.
« En effet, écrit M. Eudoxe Marcille, l’éminent directeur du Musée d’Orléans, dans sa notice historique sur le Musée , pendant les dernières années du Consulat, vingt-deux musées avaient été créés dans les départements et avaient reçu, de 1803 à 1805, de nombreuses toiles provenant du cabinet du roi, des églises de Paris et des conquêtes. Plus tard, un décret de l’empereur du 15 février 1811, suivi d’une décision du Ministre de l’intérieur du 21 mars suivant, accorde une nouvelle livraison de tableaux à six villes de l’empire. »
Orléans n’avait pas été compris dans cette répartition et son Musée fut créé seulement en 1823 par une délibération du Conseil municipal, sous la présidence de M. de Rocheplatte, maire, en date du 30 décembre. Le comte de Bizemont en fut nommé le directeur le 30 mars 1824.
Des dons de la ville en avaient formé le premier fonds. Bizemont fit appel à ses concitoyens, donna lui-même l’exemple de la générosité en offrant à la ville la plus belle part de sa collection, quarante-quatre toiles, sculptures ou dessins.